Au jour le jour 301

Dans mes voyages en altitude, j’ai rencontré un peuple qui vit appuyé contre la montagne, peuple en ouverture d’influence, peuple qui fait la grue, regarde, puis déplace l’horizon, peuple lourd comme un madrier, peuple de regrets qui vous salue avec des mains plus lumineuses qu’un quignon de soleil ;peuple sans intervention, avec de subits crachats qu’ils en provoquent de la nuit. C’est au milieu de ce peuple que j’aurais voulu vivre, croupir, près des rocs vertébrés élevés en colonnes d’ombres et de gypses, et qui grincent et se soulèvent comme des fougères après la marche. Hélas, sans aucune aptitude aux hauteurs, je suis resté un homme qui dort, qui tournicote sur lui-même avec ses saletés d’insatisfaction.


Parlez moi de mes semblables, de ces collégiens qui vont à la soupe après un choc cérébral, de ces désavoués qui s’avancent dans la nef pour d’illégitimes commerces, de ces tueurs lancés sous la pluie et qui roulent comme du sable sur les trottoirs où se meut la canaille, parlez moi de la volupté, de la grâce, de l’entregent, de ces indigènes mangeurs de maréchaux, du temps ouvert sur des demandes, des secrets que chacun garde, semence gothique d’un autrefois, des herbes qui croissent, violettes de piétinements, qu’il est pénible de serrer dans ses mains tant elles sont ortilleuses, de cette matière qui prête à l’héroïsme, parlez moi, oui parlez moi, et que rien ne vous arrête dans vos engagements..


Les farces je les voyais comme des baisers, comme des sourires, comme des hauteurs que les rivières abordent, comme la vaine inertie de ceux qui baillent devant un incendie, et s’y enfoncent pour donner corps aux escarbilles ;je les voyais comme ces racines qui s’enfoncent dans le ventre de la terre, puis en reviennent avec leurs secrets liquides, phosphorescents, pour faire aussi la forme de l’amande et de la pomme, je les voyais comme ces paquets de nervures, légères comme des hymnes qui s’échappent par les bouches et les grilles ;je les voyais dans ces filles nubiles qui flottent dans des robes blanches, aussi blanches que l’idée d’un secours ou d’un détournement ;les farces ont trop de corpulence, celle du monde que je ne sais ni ne veux plus voir.


Comme il est difficile d’être ;comme il est difficile d’y parvenir, il faut sans cesse descendre, monter, redescendre, remonter, vers où, vers qui, vers quoi, trouver la juste heure du dormir, tourner les talons, récidiver, serrer des mains, verser des larmes, jouer du couteau et de l’épée, amortir les chocs, claquer des dents, saigner en intérieur, recouvrer la vue, retrouver le sommeil, guetter une arrivée, s’échapper à temps, servir ,desservir, porter jusqu’à la colère ou la grâce ce corps qu’on entretient comme un fuselage, douter, douter encore, tordre le cou aux convictions, louper, tirer, et tout recommencer sans y avoir pris goût.

Ma vie ressemble à un lopin de terre grand comme un obus, dangereux comme la gale, tenace comme un sobriquet ;dans cette pauvreté, je songe que si je m’étais vêtu de haillons, j’aurais eu la pleurésie comme patrie, vous me voyez avec une tête d’épingle, un tronc de chou-rave et des pieds d’arquebusier ;de quel effroi me serais je nourri si j’avais plus de légèreté, dans quelle épouvante m’aurait-on clouté, dans celle d’une barrique de deux cent hectolitres en attente d’être bonifié, tonifié, quel outil m’aurait été nécessaire pour passer de ma petite taille à celle d’une lingère d’un quintal et qui se gratouille les aisselles.


J’augure d’un petit bonheur, propre, délicat, imputrescible, il ne me suffit pas pourtant à me rendre moins cuistre. En d’autres circonstances, celles où je me considérais comme un bon entendeur, où je sonnais moins faux, où je n’étais pas à la mauvaise place ,il avait la saveur des dogmes et des sentences, avec son pelage de buisson et sa toux clandestine ,il m’allait, avec sa bonne réputation. Aujourd’hui j’avise un bonheur plus pesant, vieux d’une décennie, méfiant tel un Empédocle sur le chemin des brabançonnes ;de le savoir à portée de main, je le tire à moi avec tant de précision qu’il se défie d’atteindre à mes seuils obstrués de connivences, d’idées de bonhommie, et d’éphémères secrets remplis de graviers et de textes prémonitoires.


Souvent toutes les actions que j’entreprends sont impalpables, j’ai beau y mettre de la rigueur de la vigueur, les représenter dans la tenue d’un manuel qui va à un entretien, rien n’y fait ;mes actions restent affranchies du montrer. Dans des circonstances qui me voient attaché à les rendre grandioses, déliées, mes actions suivent à petits pas l’idée que je me suis fait d’elles ;elles marchent la tête haute, effrontément, regardent de ce côté ci du monde, puis de l’autre, se confondent à la masse des agissements, comme peigner une girafe, prendre le centaure par le bicorne, tirlipinponner le pastaga, et c’est donc dans le spectacle de leurs orgueils et de leurs vanités que j’ai foi, je le garde en moi comme un joyau fait de poussière et de salive.


Jadis toutes mes fournitures de vivre, je les partageais, je m’y débattais à la manière d’un singe affecté par des ressemblances ; du vestibule à la chambre, dans les encombrements des objets lacustres, je voyais se noyer mes désirs, et rien ne pouvait plus révéler la plaisanterie d’exister, ou quelque vaine utilité. Quand vint l’hiver, avec ses taffetas et ses cotons neigeux, ses surfaces planes comme des parquets huilés ,je me débarrassais de tous les paquets d’ombres et de noirceurs, de tous les bidules faiseurs d’orages et de torts, de tous les ustensiles à mémoire et de réconfort. Rien n’y fit. De me savoir si humainement mêlé à moi-même, me mit dans la neurasthénie, mon monde et mes marches s’immobilisèrent, mes yeux se fixèrent sur les murs ajourés, puis ce fut le vertige de mes normalités.


Au Ptalagua, quand tombe la pluie avec ses cylindres et ses roues rieuses, les filles vont danser nues dans les herbes, comme l’exige la tradition, ;leurs pieds en tourbillons d’eau leur donne la force de ne pas succomber à l’épreuve des animaux dressés pour leur venir en crainte. Cela suffit à leur bonheur, et bien que leur peuple ne s’allonge que pour dormir, il les regarde avec un contentement organique, la forêt n’est plus dans d’obscurs travaux d’approche, les feuilles contribuent à l’habillage de saisons, et c’est ainsi qu’il n’en faut point trop parler, tant les mots passent avec trop de véhémence le cap des corps jetés dans des éternités qui nous dépassent.

C’est un temps comme un gantelet de fer, et la diane a sonné la graine jetée au vent, de brulantes boissons sont versées dans nos orbites, la dernière gelée fait pourrir nos fruits les plus intimes, la paillasse froide est d’un malfaisant accueil, nous dormons sur le banc d’un parc, les flancs percés à la recherche d’une aube qui s’embrasera, la folie est sur nos avides routes, les carrefours au ventre de frelon retiennent nos tulipes aux blanches saignées, le vol troué de notre vision est un déplacement d’air, des racines et des nœuds, nous marchons sur un sol poreux, aucun prodige ne nous tient lieu de vie, l’amour est un navigateur qui prend un bouillon, nous passons nos dernières saisons dans d’anonymes provinces…

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