Au jour le jour - 259 (1977)

Il était une fois une femme autoritaire, pas plus grande qu’une encoignure, solide comme un rocher, belle comme une entrevue. Elle mit cent ans à me connaître, s’appropria toutes mes richesses, s’en fit un portefeuille, et se paya un voyage au beau milieu des pyramides.


Il y a un an que j’essaye en vain de me mettre au chaud, d’y voir clair. Voir clair dans ma tête par trop close et assombrie, et si vous saviez à quoi elle se livrait pendant que je me morfondais, oh non ne rien en dire ,ne pas y penser.. .Je dois agir. Tout d’abord fermer les yeux, puis marcher, marcher, avancer dans le hasard, rentrer dans les autres, ceux qui bougent, ceux qui sont assis ne me sont d’aucune utilité, leur immobilité me tuerait, puis faire place nette, m’approprier leur corps, leurs sensations, leurs irrespects, enfin courir, courir pour qu’ils ne me rattrapent pas. Le corps volé ne peut se faire à cette idée d’intrusion, intrusion qui est en fait un viol, cela n’est pas dans ma nature, je n’ai plus en garde que de moi.

Un jour que j’étais hors de moi je me rencontrais. Bonjour me dis je, le moi hors de moi en fut surpris ;que voulez vous que je vous réponde, que voulez vous que cela me fasse. Ah ces vieilles connaissances, pour peu qu’on les tutoie, et voilà qu’elles se mettent à parler, à parler, qu’elles ne vous lâchent plus...

Boulevards laqués de plomb, la nuit. Il est des rouges présences qui vous soulèvent le cœur. Aux fenêtres, les lampions se délassent, dans les salons les échansons sont saouls, les canéphores ne sont plus vierges. La ville est pourtant là, avec ses haleines, ses souffres, ses linges humides, et de m’envelopper et de me recouvrir. Il y a toujours en moi de sales instances qui sèment la pagaille...


A nouveau seul dans cette nuit froide comme une ombre. Je vous entends, je vous attends, mon âme est un passereau dans le secret des saules. Mais vous où dormirez vous ?


Dans ce soir mal éteint, où l’or est exposé dans les vitrines impressionnantes, ma violence est douce, elle est du dedans, et j’y naufrage, je naufrage dans cette mer brûlante comme un grand sémaphore...

Le soleil venait d’ailleurs, inquiétant et nu, comme sorti d’une cave. Puis fut le crépuscule, avec des yeux de terre, des saintetés d’ocre et d’ombre, les grands oiseaux de la mer riaient, les champs se confondaient aux champs, sombres lagunes de boue et de glaise, les chandelles chancelaient ;je crois que ça s’est réellement passé comme cela…

Il faut douter, douter et redouter. Il y a quelques temps déjà je doutais, et comme tous les doutes, les doutes de ces temps là avaient des odeurs, c’est ainsi qu’on peut différencier les doutes. Il y a le doute qu’on éprouve, il a une odeur de chèvrefeuille et nous fait frissonner, le doute du partir, il a une odeur de vapeur et nous laisse en pleurs sur des quais, à la dérive, il y a aussi le doute de nos extrémités, pointu comme un clocher, tenace comme un revolver, et le pire des doutes, le doute du doute ,qui sent le savon autant que la naphtaline, je vous préviens de vous méfier de ce doute là...

Méfiez vous des idées qui prennent le dessus, une idée qui prend le dessus a forcément commis un forfait, celui de liquider une autre idée ;vous le remarquerez facilement, elle s’écoule par là où elle peut, les yeux, le nez, les oreilles. Cette idée, celle qui a pris le dessus, sent le souffre, la poudre à canon, l’éther, la salaison. L’éther et la salaison sont d’ailleurs ses armes favorites, un coton imbibé, du saucissonnage, et hop le tour est joué. Bref, cette idée, criminelle de bonne heure, frappe le cerveau à coups nets et précis, puis se met en selle et vous quitte au galop... Evitez de la poursuivre, d’autres s’en chargeront, je vous parle des idées morbides et motorisées...