Au jour le jour - 258 (1977)

Quand le silence est froid, découpé pour des démesures, quelle lampe allumer, les couteaux sont tirés et le dés sont pipés ;le vertige a un faux col,les faucons dorment dans les soupentes ;quand le silence est de glace, il nous faut rebrousser chemin, et errer sur les places toutes proches de la mer qui nous enchantera… 

Tous les soirs il s’endort, là bas de l’autre côté, où les filles sont trop belles pour le désirer ;elle, elle veut toucher sa peau ,veut sentir ses os de vieux loup jouisseur, qui ne jouit même plus ;il a tant voyagé au sale milieu du couple qu’il en est fatigué des combats singuliers, et plus tard, quand les derniers néons de la ville en contrebas s’amoindriront, quand se taira la valse des lampions, il rêvera de nouvelles brûlures et d’un nouveau divorce.


Tu reviendras poser, proser en ma demeure, appartement à vide de troupes, de tromperies, oui tu m’étoufferas, chère et tendre chienne analogue aux crimes les plus divers, petite pute qu’on suit du regard pour ses tendres climats, tu reviendras en moi, en ma basse demeure, mon mistral, mon simoun, qui posent sur les plages le rouge, le rouge sang..


On lui préféra un dieu qui flûtait savamment, puis on le pendit dans l’arrière cour au chêne le plus vieux, son ombre de buffle sage dansait dans ce tiède après midi, on eût juré que le temps s’arrêtait là..


Dans la rue aux divers travaux de fuite d’eau tu passes, tu passe avec tes seins que je connais si bien, avec tes longs cheveux de haies obliques que l’on saute à perdre souffle, avec la valse de tes jambes semblables aux armes à feu, tu me dis mal te connaître, mais suis pourtant à blanc quand tu tires de tes yeux tes couteaux transparents…


Dans ce bistrot carte postale, guichet fermé et dés pipés, où je parle à des femmes que je connais si mal, tu reviendras jouvence avec tes mains de sel, et d’eau à baptiser le crime et la passion, ces bêtes de bon marché, qui font l’homme si fou et moi si désarmé...


Maintenant qu’il est là, elle le clôt, le cloue dans sa vie, elle l’agrippe à ses os, elle dit qu’elle n’a ni soif ni faim d’un autre, elle ment et il le sait ;il a dans son veston un énorme cran d’arrêt pour lui faire cracher la vérité...


Je l’appelais hulotte, elle me disait culotté, je la retrouvais dans mes comptes, mes alphabets et mes ennuis ;elle avait le corps tranquille de celles qui ont de bonnes nouvelles, la bouche sage, les seins biens cousus. Je l’aimais résolument de ma cage planquée dans un studio ;un jour elle s’en alla comme on défait un lit, laissant dans mes draps blancs un miroir où je voyais ses fuites…


Les unes plus jolies que les nôtres usurpent nos moindres comptes, butées, lointaines, fortes comme des tourmentes, elles salopent nos réconforts, dynamitent nos rêves, et pour nous les à-peu-près, les marches arrières, les créneaux, le corps coincé, et nos yeux, nos garanties premières ,fermées sur le doux monde des anciennes alcôves… 


Le corps c’est la seule garantie de ceux qui vivent en surface, adossés à des contradictions et à des nonchalances qui ressemblent plus à des caprices de riches qu’à de réelles explications ;bref, le corps devenu pailLasse, paillasson, et qui revient à pieds de tous ses voyages est familier des expressions suivantes »le taureau pour une licornE »,une vieille scie pour de gens ternes, et ainsi va la suite..


L’hiver, le port de sa demeure où elle amarre sa vie ;sa vie c’est la moitié de celle de l’autre, un bâtard d’au moins vingt piges, dégonflé comme une savate, idiot comme une absence, pédé comme pas possible. Quand il rentre tard, inondé de mauvais vin, elle le reçoit dans ses bras, la bouche rouge, le cœur à blanc, et lui, animal de court terme, orageux déjà, il dépose à ses pieds cent ans de souvenirs et de solitude, cent ans à courir dans les bistrots pour y mercurer ses souffrances…


Je me suis consacré à bien haïr la haine, à bien aimer l’amour, la plupart de mon temps était un temps épais où je n’avais de vis que par acquiescements, où j’attendais de n’avoir ni faim ni soif pour la placer sur piédestal, mais quand finira t-elle d’être femme insoluble derrière ses lunettes noires et toutes ses multiformes…


Nous avions joué à être bête et plus, elle se voulait maîtresse je me disais concave, elle était sentimentale, je me voulais son parallèle ; stoppâmes à l’estaminet ;d’autres la reconnurent, puis pendant des heures, enroulée comme une panthère qui se méfie des alliances et des loups avinés de blancheurs, elle leur parla du tout du rien, de sable et d’humilité dont l’arme favorite est la chienlit…


Il y a chez mes amis des attitudes sans voix, des habitudes sans visage, des femmes souvent trop belles ,et une sotte attirance que j’appelle ma vie...


C’est un coupe gorge armé jusqu’aux dents, vilebrequin, multi jarrets, protéiforme, puis pouet pouet dans l’écumoire...