Au jour le jour 229

Par ses petites propriétés, son tintouin de fatigue, sa notoriété de nonne perverse, sa collection de raucités ténébreuses, elle ressemble à une diane taciturne qui se retournerait sur des hommes infatigables à vous faire flotter dans les ennuis et les abattements ; c’est pour cela aussi qu’elle est la maîtresse la plus indifférente à nos ostentations. Je sais cela depuis que sa méfiance à mon égard a pris les proportions d’une outre remplie de sang, et que manifestement elle n’a pu y boire, c’est pour cela aussi qu’elle va dans les galeries pleines de crasse et de poussière poursuivre des diamantaires pour les délester d’or et de pourriture. Quand elle est malade, elle circule sur les terrains vagues qui bordent son logis, s’y déshabille, montre ses seins à des aventuriers sans dent qui ne pourront y mordre, et de cette distinction lui vient sa soif de méprises. A ses gestes brefs, je sais qu’elle retrouve sa clairvoyance et que je vais une nouvelle fois devoir lui payer un voyage vers les machineries de ses dix ans…

Dans l’église avec ses canons liturgiques, ses canaux toutes en saintes images peints sur les arcs et les ogives bouillonnantes d’ocre et de violet, elle apparaît. D’autres l’ont attendue pour la regarder renaître, tant elle est le témoin muet de tout un siècle de vertiges et de détresses, confirmée dans sa robe de communiante pour une procession sans fin, plus précieuse que tous les ornements. Si sa forme avait quelque chose à voir avec mes liturgies, je serais resté parmi les hommes pour l’observer ,l’écouter ,l’entendre de sa voix sceptrale prononcer des évangiles inventées, mais voilà, j’ai appris qu’elle ne se déchaussait ,ni ne se dévêtait dans aucun lieu, et cela ne me sied pas , aussi je reste avec ma colonne droite et abrupte à mouvoir le grand cercle de mes paupières loin de ses aréoles, et je sais quand alentour l’incendie gagnera sur la nef et nos déambulations, je n’irai pas à sa rescousse, c’est là ma sagesse, et ma vie entière s’arrêtera à ce moment, prise entre l’or rougeoyant du brasier et celui de mes funestes prières…

La misérable, la purulente, la vaniteuse a encore des joyaux qui rendent convulsifs ceux qui s’en approchent. Dans ces jours de septembre où ma compagnie n’est plus appréciable que pour mes renoncements à disparaître de sa vue, elle sollicite des baisers à des insuffisants respirateurs qui ont de la bouillie en bouche, mes manières sont pour elle des étranglements, des collets, des rets d’où elle veut se soustraire pour aller à l’enseignement de la corde et du garrot, soit, mais qu’elle sache qu’en mes profondeurs muettes, j’ai encore des mutineries, des arbalètes, des saintetés pareilles à ses misérabilismes, alors qu’elle reste dans ses positions outrancières, dans ses tourbillonnantes grandiloquences, ses facondes de ramier déplumé, moi je garde ma rudesse et mes alois pour n’être pas le portefaix de ses lassitudes et tel un christ las , furieux, je ne prierai aucun père de me mettre hors du péril des hommes, c’est là mon seul artifice…

On reconnaît la bonne élévation des filles à l’évocation qu’elles font de leur vague à l’âme, à cette façon de confondre un baiser flasque à la mollesse d’une embrassade de cet ambassadeur déchu, prompt à s’étioler horizontalement en gémissant comme une bête qu’on mène aux abattoirs. Quand un pont est jeté dans leur cour, elles ne veulent pas le franchir, leur capeline de feutre pourrait se prendre dans les filins recouverts de neige, cet alphabet venu du ciel et qui dit les engelures avec la précision d’un qui va se confesser, celui là d’ailleurs s’est  déjà borneé aux retrouvailles avec un dieu sans réserve qui ne se sert de sa gloire que pour nous accoutumer à ses somnolences. Quand elles font figure de louve, elles restent dans leur maigreur, leur poitrine ne se soulève plus, elles respirent péniblement, et de les entendre gémir me fait garder mes distances sans détonner. Bien sur que tout cela parait brutal, mais on peut aussi y voir une variété du silence qu’on garde pour se vider ailleurs du poids des insomnies qu’elles ont levées en nous…

Bien plus maigre qu’une ordonnance qu’on a sifflée, cette fille tachetée d’ambre et d’écume, métissée, inconsolable va à l’abîme. Elle sait que je suis un boxeur vaniteux qui s’est fait péter la mâchoire dès le deuxième round et aimerait davantage ma châtier, tout en se réjouissant de me voir rouler dans les cordes. Bien que je ne sois plus insolite, elle ajoute à ma douleur cette infirmité dont nous n’allons pas débattre. Peu de réponses me viennent, et celles qui arrivent ont l’inconsistance d’un sacristain prédisposé à ne curer quiconque, si ce n’est cette saleté d’ongles qu’il aimerait planter dans des hosties qui ne vont pas à sa bouche. Quant à mes textes saints qu’elle ne lit plus, je les mets sous d’autres prunelles, sous celles d’une qui s’articule à présent autour de moi comme une sourde qui voudrait susciter des mots qu’elle n’entendra jamais.

Comme le veut la coutume cette bien aimée entre dans ses quartiers d’hiver, le ventre au chaud, les jambes dans des feutres rutilants, avant d’aller recueillir des rats qui passeront des nuits entières à dégueuler dans sa cheminée des mots pleins de vermine et de rage. Faut-il que je rajoute à l’idée, qu’en ses terroirs et territoires elle ne fait que rouiller nos vieilles antiennes pour me borner à ses carrefours, là où s’agitent des noms au caractère funèbre. Par toutes ses redondances elle a jeté le trouble dans ma vie, je ne sais plus séparer le bon drain d’un fil à couper nos eucharisties, et mes nuits sont des voyages sans triomphe que je fais seul vers des horizons amers. J’atteste encore qu’il aurait mieux valu que je n’émette aucun son parce qu’elle serait capable de me suivre et de me faire payer le prix de nos retrouvailles…

Elle a le visage rosi et inflexible de celles qui se sont vautrées sous le soleil, belle, sinueuse et assermentée pour un maquis sans humus où se rouler. Au temps où elle touchait à la perfection, je la regardais maladroitement, ma confiance était fragile et vaine, et je n’y distinguais qu’un amour innommable par ses banalités. Celle ci pourtant comprenait et contenait ma terreur d’être, de devenir, ma désinvolture aussi, qu’elle croyait minuscule, mais qui ajoutait à mes maux les affres d’une conscience qui n’évoluait que vers des pôles engloutis, douteux parallèles de mes insalubrités. Avec ses mains violacées  de vouloir me retenir, elle ne me retint pas, je n’acceptais pas ses ascendances, ses significations, ses justifications, aussi je me suis laissé glissé hors de moi, me voilà dans une saison d’ivresse et de somnifères…

Dans la nostalgie, paradis de soupçons et d’inconsolations, je trompe ma solitude dans cette musique qui s’anéantit parmi les sphères, où des femmes infidèles me prêtaient des vertus que je n’avais pas.

Dans cet univers de lamentations, où les distances sont des aunes de désespoir et de désenchantement, l’homme reste en place assez de temps pour y dévoyer jusqu’à sa propre idée de souffrance.

Tout ce dont je me suis occupé m’a laissé las et vacant, je cherche une inertie à laquelle je pourrais goûter sans me dégoûter.

Vivre, c’est tout rendre approximatif.

Il y a tant et tant de profondeur dans le négatif de nos existences, que nous ne savons plus de quel coté nous tourner pour ne plus voir nos hémorragies.

Dans mes avantages, solitude, douceur, abnégation, j’ai le sentiment qu’un haut vertige m’a atteint, et que je veuille y échapper en en appelant à cette conscience qui subit tout , sans rien vouloir légitimer.

Ma lucidité est une exaspération où croupit mon besoin d’apparence.

Tant tout me pèse et m’insupporte, que je ne sais plus m’arracher à mes firmaments de poussière et de cruauté.

Maintenant qu’il m’appartient de faire justice et place nette, je touche à l’infirmité tant ma résistance est une mauvaise compagne.

Dans mes périphéries, cette mode de mauvais amant, aucune ne m’est secourable et je clame de fausses innocences pour les mettre à l’écart. J’ai beau ne rien attendre de celle que je jugeais plus affreuse que moi, elle me revient toujours avec à son front une émeraude qu’elle me tend afin que j’en extrait de l’amertume, ses paroles sont offensantes telles celle d’un sacristain qui a bu le vin de messe et pisse dans la burette, elle tranche dans mes excès des parts de gêne et d’insensibilité, et bien que j’essaye d’éviter tous les lieux où elle se vautre ,toutes les venelles me conduisent sur ses pas échelonnés comme des coups de boutoir, talonnettes ,aiguilles, surins, tout y passerait si je la laissais faire. Dans ma chambre où elle se déshabillait pour d’extrêmes confusions, il ne reste que cette maussade clarté qui ne la ravive plus, et moi de toute ma hauteur, je m’affale dans les draps, ivre de mourir et de sortilège pour la perdre là où elle devra s’interrompre de moi.

Avec tes ombres et tes pinceaux, ta lourde pelisse pour un hiver glabre, tu voudrais me garder dans tes souvenirs, ceux de cette femme qui a eu tant d’absences qu’elle en devint un animal endormi qui ne fut prêt pour aucune randonnée. De te voir aller au festin de tous ces barbares avides de ta chair, de tes chansons, de tes gestes, me valut des glissades et du hurlement, et je ne sus plus en découdre avec moi, si ce n’est en me disant des antiennes d’écolier qui ravivaient mes plus beaux souvenirs, ceux où les filles légères de leur robe bleutée soulevaient en moi des matinales, des vigilances à rester éveillé, tout le théâtre trop glacial d’une enfance à prier à genoux ; car vois tu, je vais de malade en malade pour quérir leurs confessions, et pas une n’égale la mienne, ce sont des collages avec des gestes qui ne sont pas augustes, tout cela est bien dérisoire, il me semble d’ailleurs que l’orient n’est plus aimanté , que je dérive sous un ciel plein d’orvets, d’anguilles et de poissons morts que les Dioscures ont balancé du ciel pour des puanteurs dont tu n’as cure…