Au jour le jour 216

A cet archipel où l'on sait expliquer les applications du jour, s'ancre un bateau soigné au mieux plein d'hommes avec des perroquets sur leurs épaules, ça fait un drôle d'effet. Après, c’est un autre chapitre, une autre version des faits vus et avoués. Les matelots débarquent en nombre, ils sont d'une stature impressionnante, la tête rasée, découverte, tous ont de gros yeux, goulots de verre, et leurs mains sont des palmes cuivrées, ils traversent ce qu'il reste d'eau à traverser jusqu'à la plage, là des loqueteux, ceux qui sont toujours dans l'appétit de voir, voient les perroquets comme de belles proies, ils se sont saisis de leurs arcs, et ce sont des guipures ,des zébrures, des flèches curarées qui atteignent les volatiles. Après, comme je n'en menais pas large, je le pris…

C'est une musicienne d’eau, ballottée entre la treille et la trille, non qu'elle boive comme les bêtes pansues qu'on a laissé s'approcher de l'abreuvoir à une heure indue, mais elle boit. Elle boit, dit-elle par sollicitude ,sollicitée qu'elle est par tous ces autres qui aimeraient l'emmener en balade, elle boit parce qu'elle craint de perdre sa mobilité, ses beaux élans ,elle boit avant le premier baiser flasque, avant d'être tendue comme un jet de pierres à la face des hommes qui la désirent mal, là où des charbonneux ont de larges plaies aux mains. Quant à ses trilles, complètement étrangères à ce que je sais d'elle, c’est pas de la poitrine que ça lui vient, ça vient d'un endroit qui ne nous regarde pas, un pays étranger en somme, un truc pas à hauteur de mec, un truc de femme serré contre elle comme le plus aimé des enfants, un endroit que nul ne connaîtra jamais, un recoin de l'âme peut-être, c’est là aussi qu'elle met ses provisions à vivre debout, pas collée à moi, mais presque, c’est là aussi que j'aimerais qu'elle me conviât...

C’est moins d’un côté de la route que de l’autre, qu’il y a des ornières set des orties. Comme nous venons d’un pays froid, que nous sommes bleuis par le gel, que nous traversons une plaine dans l’éclat d’une neige qui dure et s’étire, nous préférons marcher là où nos pieds auront le moindre mal Du lointain, nous voyons  s’ombrer dans le ciel des formes qui plaisent à la vue, calmes et régulières, et comme nous savons qu’au-delà de nous , un autre âge nous atteindra,  se sont déjà engagés dans l’avenir ,avec en tête des étangs poissonneux, des forêts plus larges que tous les bras du monde, des étés à ne pas se cacher dans les meules et les épis, d’autres à se planquer des chiens à tête de vieux, et qui nous ramèneraient dans la nuit d’où nous venons.

Au grand dam des demoiselles qui m’encombrent je mets mes vieilles coutumes, frapper aux portes d’entrée, ne pas en franchir le seuil, se débiner, qu’y a t-il derrière ces battants, ceux qui nous ont trop tôt raccompagnés ou accompagnés, des ennemis plus dignes que nous-mêmes dormant sous des chevaux morts, cette autre coutume qui est de tout quitter sur la pointe des pieds, se mordre un orteil pour savoir si l’on est en vie, et si on y est, comment on y tient, comment y est on, qui fait on pose des préceptes ça et là, mais c’est un rôle autre que de n’avoir aucune exigence, de  voir sous le banc de l’œil des mots, de l’humain, de la violence et de l’amour, ça débouche forcément  sur quelque chose qu’on pourrait parler et porte plus loin, si on y pense proprement, bien proprement…

A cette autre qui revient d’un port grec où les plaintes s’étendent vers les divinités hautes, perchées, je dis que la joueuse qui pousse des enfants dans les escaliers, sa casquette verte sur la tête, que ces enfants auraient pu être les siens. Bien qu’elle ressemble à une chatte chafouine, elle ne se presse pas contre les jambes de sa maîtresse, pas plus qu’elle ne se pelotonne sur le canapé. Un jour elle tombera  sous les serres des oiseaux géants qui migrent, et la déchireront, elle n’aura plus de chants pour ses ascensions, rien qu’un grand cri de bête qu’on abat, elle prendra tant peur qu’elle en crèvera le firmament, verra que sa vie n’a été qu’un champ de bataille où les soldats ont posé le pied dans la boue lourde des labours. Je n’abandonne rien de ce que je sais d’elle, et je tiens qu’aux blanches heures elle était ma blancheur, et qu’avec cette musique licite qu’elle me fit entendre, je mets une part de chair et de ciel, la chair pour nous y niveler, le ciel pour y tomber, comme des corps encore serrés contre leur enfance.

L’examen minutieux qu’elle fit de moi, au commandement d’un plus grand d’elle, elle le fit à son bureau, en reliant et relisant ses croches dans lesquelles elle avait mis trop peu de moi, je n’y entrai pas plus que ça, manque de temps, de place, d’espace et des trucs ,et des trucs. Je ne verrai donc pas ses cheveux s’amonceler  et étinceler dans le sable, pas plus que nous ne boirons au même verre, nous n’irons pas sur la piste de ces animaux qui laissent des empreintes suaves sur les sentes, et lorsqu’elle croira aux grandes histoires, ce ne seront que forfanteries. Elle se souviendra alors de ces douleurs de derrière le temps, appellera son chien afin qu’ils aillent sur les allées du parc à la rencontre de ceux qui ont des bêtes plus basses encore que la sienne, apprendra qu’il lui faut tout un équipage pour traverser le lac, et avec son regard un peu plus proche, elle verra le tour des hommes, leurs tourniquets et tournicotas, ce sera une fin de semaine, c’est cela que je lui laisse entendre.

Pour me suivre vers ce cap là, il faut l’approbation de deux chasseurs à tête de condor, avec un sang pur, dur, des degrés dans l’entreprise d’être debout, deux types qui dans les minutes qui suivront vont se bouffer la langue, s’essuyer la bouche avec un torchon humide, se crever les yeux. Cette façon de s’entretenir est purement personnelle, elle vient d’une de leurs nombreuses coutumes où il est de bon temps de s’entretuer, et c’est ce qu’ils font adroitement. Le vainqueur a pour lui le droit de dévorer sa victime, de la carboniser, de l’enfouir, de le mettre en giration autour des astres morts. C’est au moment où le sommeil ne me vient pas que je pense à ce peuple, c’est ce même qui se méfie des femmes qui marchent sur la tête avec des lenteurs de camomille, d’y réfléchir enraidit mon corps, c’est une opération douloureuse, peu après ce sont des hommes qui relèvent une femme défunte, tout de marbre vêtue, cette femme est une déesse posée sur un socle et qu’il faut vénérer...