Au jour le jour 214

La joie est une mèche, un épi qu’il faut sans cesse remettre en place, nous le faisions dans un vivre savoureux, je le vois encore en vous comme une chute en avant dans mes bras qui vous retenaient, vous y teniez aussi à ça, nos mains se liaient et se déliaient, jeux d’adresse et d’attrape, lianes neigeuses de notre confiance, presque virtuoses du serrement. Dans la ville où je vous hâtais vous n’étiez pas à la bousculade, le temps pour vous était une rallonge avec de tardives randonnées dans les lieux de ventes, à votre couche nous attendaient les agapes et transports que la banalité des jours s’octroie et accepte puis lave à grands jets d’eau sale, c’était peu et tant, j’ajoute que ma chair était vivante au plus haut point de votre bonheur, beau cadeau pour un réfugié des sens et que votre croyance a souvent rendu plaisant.

Le monde est d’un ordre triomphant ,sot, blâmable, le nôtre avait de distinctes phrases et phrases, essentielles, celles qu’on attendait, et dans la dominante de nos éclaircies nous étions deux charmants visages se dévisageant, chacun à sa propre face étant le détenteur d’un plaisir à donner, le tangible besoin d’étreintes nous étreignait, rien ne m’est oublié, tout est intact, les ombres dans la chambre, la bougie qui s’effiloche, l’inventif tarot qui ne prédisait rien à table dès le matin, les cendres appliquées au sol, votre chatte résignée à me méconnaître, certes c’était une absence de paroles, étaient elles dans vos nécessités,je l'ignore, tout de vous est encore dans ma confusion, ma contagion, jusqu’à mes plus infimes souvenirs en votre présence, moi qui n’en disais rien, et ce rien me revient en plein visage pour un séjour dans un corps qui n’est plus dans mes comptes, mais que de batailles bien engagées et accomplies que je connus avec vous.

Sur les débarcadères de l’existence il y a toujours un bateau à pavillon noir qui nous mettra dans la distance et l’oubli, on ignore quelle erre sera la sienne, mais on pressent quelque chose de funeste, une longue croisière mal ordonnée, incomprise dans le prix du bonheur, j’y mis le pied, je m’y embarquais dans la houle et l’abattement, l’irresponsabilité aussi. Qu’y a t il de supportable aujourd’hui sinon mes relâches, les intermittences d’un cinoche à domicile et sans ouvreuse, un vain travail à fournir, de la banalité quoi !D’un peu plus haut et plus loin j’ai eu des colères, du désarroi, rien ne vous est parvenu, ceci revient parfois encore à coups de boire qui n’ennoblissent pas le hasard, mon corps encore moins, tant de façons de me bouffer, de me salir la cervelle,ma résistance tient de la plainte, de la crainte,du pardon mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi?

Les grues sont en cendres, elles se ramassent avec un chapeau de feutre, le feutre va au bordel grimé comme une aubergine, l’aubergine glisse le long des jambes de caissières qui prennent l’ascenseur, l’ascenseur est occupé par Ponce Pilate et Marianne la gloutonne, le gloutonnerie se présente à une école  de cirque, le cirque fait d’heureuses mains, les mains vont à la dépiaute, à la pioche, à la faucherie, aux combats, à la contestation, la contestation est contestée, puis tout s’assouplit au bout du compte aux nombres impairs, les  cervelles ne sont plus rouées ou trouées, les sornettes de l’âme sont dites à voix basse, on met des moulins contre le ventre du vent et des enfant naissent avec les bras en croix…

Je le dis une fois encore, votre froide douceur comme une affaire qui ne sera pas conclue me mettait de bonnes partitions entre les mains, cette douceur venait de loin, peut être de vos dix ans quand senestre fut obligée à dextre, cela est douleur, elle revint dans un temps plus avancé et vous mit dans l’avantage de ceux qui vont grandir en de grands terroirs. Vous étiez dans la  certitude que je serai aussi de ce cru, vous cherchiez quelqu’un de raisonnable, ma raison fut toujours mal accompagnée, un peu de trouble à mes basques, un peu de nébulosité dans la cervelle, et puis tant de changements de température, cela ne vous alla plus, j’en suis resté là. J’ai souvenir d’avoir toujours eu des rendez vous avec la tristesse, c’est elle qui me seconde, une parité en somme, couple idéal, devenir un homme c’eût été pour moi de boiter, c’est devenir personne, quiconque, je vais porter plainte contre celui que je deviens…

Je me suis gonflé de votre amour, vous me nourrissiez, c’était votre gloriole, le monde était dans du froissement, nous fermions les yeux sur tant d’impudeurs et d’ignominies, ce que je voulais, c’était de rester à vos musiques savantes, à vos timbres, en fait, rien qu’à vous écouter, j’étais dans la certitude, certes parfois hésitante et chancelante, de notre durée, j’oubliais par trop fréquemment mon austérité, ma fatuité, mes substances perfectibles que je ne voulus jamais perfectionner. L’amour est science, est une région haute du cerveau qui se couvre d’étoles et d’étoiles dans les moments où il faut, lorsqu’on les oublie, les unes deviennent sales, les autres meurent de ne pas avoir été vues et acquiescées. Et puis il y eut toutes ces séances de semaine débutante lorsque je prenais le train, un peu en soutane noire, un peu en soute noire, je poursuis encore ce train avec une entorse au pied gauche jeté contre les butées de mon propre corps.

Retour de votre ville pour une autre vie, un azur décoloré, une imparité, du feu au-dedans, de l’égarement et de l’abattement, ça n’a l’air de rien une pénitence, mais il faut une compagnie de la prière avec, sinon quel sens donner à notre personne, qui n’est qu’en somme la somme des prises dont on s’est épris, une bonne constitution est nécessaire pour se reconstituer, se situer dans un nouvel ailleurs avec plein la cervelle de tous ces trucs qui nous brulèrent, on a beau refuser les évidences, elles reviennent toujours avec leur air sentencieux, on ne fait plus le poids, et plus on s’oppose, plus elles font un bruit de retentissement, de rocailles, c’est un mal de chien que de rejoindre sa couche vide pour un mauvais traitement à domicile, boire y participe, et gorgée après gorgée, porté jusqu’à l’hallucination on pourrait comme nous le fîmes enfant, prêter main forte pour égorger un porc, ou étrangler un chat, après on oublie ou on y prend goût.

Le premier qui tombe entraine l’autre dans sa chute, prince halluciné jeté dans un enfer une émeraude à son front, c’est ainsi que je me figurais, je me suis refusé à l’admettre, mais il s’agissait d’arriver à mon chevet dans une bonne constitution, j’ai beau eu le vouloir, je n’y parvins pas, mécontentement et déséquilibre m’y attendaient, on a beau faire le malin, serrer des mains, se mouvoir, avoir de la réussite plein les pattes, la folie est toujours au bout comme lorsqu’on emmène une bête à l’abattoir, ou lorsqu’on est égaré dans une foret et qu’il n’y a plus de sente à suivre, jusqu’où doit on alors repousser cet enfant endormi dans ses entrailles. Après il y a d’obscurs travaux à faire pour rallumer des mèches, combler des brèches, recoller les morceaux, la paresse mise triplement sur notre état larvaire, à raison d’ailleurs, parce que je suis resté dans mes assisses dans l’attente d’un jugement plus haut avec dans les mains des miettes à partager.

Et puis j’ai fait intervenir Dieu dans mes prières, vous savez celui qui est autant dans la valise que dans le voyage, dans un grand reposoir, vaste foutoir du ciel, dans chaque objet, chaque mot, chaque étreinte,  me suis tourné vers lui, quelle imbécillité puisqu’il est partout, nul besoin de bouger quoi que ce soit, je l’ai vu boudiné de poussière et de lumière, de mauvaise entregent, l’entretien fut bref, insulte à ma face devenue plus radieuse, enfin un hors de course, une autre fois encore alors que j’étais dans une église à vouloir piquer du cierge, je me vis petit et mal protégé, élevé par des morts dans le miracle d’être en vie et qui l’ignoraient, c’était donc ça que de vivre, assister à son existence du début à la fin, n’en rien présager, tout oublier ou s’en souvenir, dans les minutes qui suivirent j’étais accolé au bar, je voulais sentir ma carcasse s’ébranler, c’est ce qui advint, j’étais en renaissance.

C’est curieux mais il faut toujours du noir pour m’éclairer, pour que j’entre en silence dans un univers à me mesure, étroit, où tout est d’infime débit ,c’est un  insignifiant monde rempli de gestueux bredouillards, comme quand au sortir d’un atelier oùl’on a méfait une coupon, mal alésé une pièce, ma vie s’est ainsi constituée entre l’idée d’être à la hauteur d’une noblesse et à celle d’un mendiant, j’ai oscillé entre les deux dans la pourriture de l’ombre que j’ai toujours exagérée dans mon vocabulaire, pour du pensage, du pansement quoi, les blessures sont toujours à l’origine d’une âme qui va enquêter, je n’en fis rien, bon débarras que de n’y plus songer, cette âme que chacun voudrait irradiée de lumière, il faut qu’elle aille aussi au ciel limpide, sinon à quoi bon chercher ce qu’il faut de beauté pour vivre si nous n’y mettons pas les formes et les moyens, fallait il que tout cela passe par vous, vous qui nagiez si bien, en eaux troubles à ma vue troublée, j’habite encore chez vous, je ne déménage pas de votre corps, c’est ce qui arrive lorsqu’on est un paillasson de l’existence.