Au jour le jour 166

Pourquoi baisez vous ?(1991)

Chakim el Touti.


Je baise pour la grande lessive des larmes, pour rendre le corps essentiel, pour exprimer hors de ma vie ce qui m'échoit dans mon labeur quotidien, je baise parce que j’oscille entre le vivre et le mourir, parce que cette marche vers un corps me détache de tous les désirs déséquilibrés, et qu'alors chuter ou  m'élever m'est une part importante d’être, parce qu'aussi à ce moment-là, le message que je reçois de Dieu, de ce corps qui m'est offert, des anges qui se multiplient dans mes actes, est un message où rayonne le verbe aimer comme une grande arche au-dessus des mots et des morts, enfin je baise parce que ça n'a rien à voir avec la philosophie, et quitte à glorifier quelqu’un,que cela se fasse  par moi.


Abdel N'ougmi.


Essentiellement pour  me  tenir en éveil dans des rôles que je me suis enseignés en rêve, à cela j'ajoute l'hérédité, cette chose qui se situe entre transmettre et prévenir, vous savez comme lorsque  vous souhaitez vieillir à  dix ans et rajeunir à quarante.


Ibn Regaz.


Il m'est difficile de répondre à votre question, peut-être parce qu'enfant, adolescent, je me la  suis posée des centaines, des milliers de fois, sans oser jamais y répondre, parce que toujours prostrés en moi était de l’indicible, de l’improuvable, donc pour créer, communier, rendre immaculée  cette idée du beau, du graveleux aussi,je l’ai mise en moi mais sans mollesse, et j’y étageais ses miroirs et ses tiroirs à malices.


Louziel Médina.


Parce qu'il y a le point, les guillemets, les guillemots,le baratin,la plaise,la glose, parce qu'il y a tant de signes grammaticaux, que je n'ai jamais su transcrire dans un mieux, j'ai donc posé mes mains au plus bel endroit qui soit, sur le corps d'une femme.


Malmti Zimbouli.


Je baise parce que je suis épouvanté à l’idée de ne pas le faire, frénétiquement, comme lorsque je veux aller à un  sursis, à un sacrifice, fébrile, et que pour me détacher de cette inquiétude, de mes abus, de cette fébrilité, j'appelle à la rescousse tous ces êtres qui me sont intérieurs, ces démons qui dressent leur queue au au tout petit verbe aimer, et la baissent aussitôt qu'il faut le conjuguer au présent.


Kertem Boudreza.

Parce que tout  en moi  me pousse à le faire, pour offrir et m’offrir, pour me retirer de mon impropre place, que cet acte est un  bonjour à la fiction, à la réalité, et s’élève contre les rêves, les cauchemars, en fait parce que c’est un acte unique, indispensable, terrible et beau, matérialisé au plus bas de mon ventre.


Baltar Mograbi.


Disons que c'est une indébilité,qu’elle  me bouleverse et qu'elle reste en moi longtemps après la fulgurance des propos impropres parfois, et que je tins, il s’opère alors en moi, dans ces moments cruciaux,lourds,lents, une métamorphose essentielle qui m'oblige à répondre à toutes mes vies, à la sienne, en termes d'iconoclaste et de saint, comme si ce bouleversement exigeait de moi des actes contraires à mes représentations,  être glorieux dans des moments là, graveleux, beau, essentiel,me convient,qu’en pensez vous ?


Giani De Chiara.


Parce que ce combat, c'est le combat de l'ange et du démon dans l'enceinte de Dieu.

 Josip Kladiric.


Essentiellement parce que les femmes me sont indispensables,nécessaires,de l’ordre d’une survie, parce que portant mon cœur vers toutes les filles sans énigme ne me sied plus, et toutes les offres qu’elles me font sont des sommes, je propose alors à mon corps d’être le leur ou un rien indéfini, cette forme d'universalisme va aux actes de la chair pour tout apprendre d’elles; c'est aussi parce qu'il est de ma matière,de mon esprit, de mes sens, alors pour créer, progresser,  aller de l'avant, pour faire tourner ,marcher le monde, même en déplacements contraires,je tiens à ce temps qui m'initie à toute vie, je convoque alors l’absent que je suis pour me propulser dans tous les corps afin que j’y fasse une halte, pour partager cette existence qui part de moi.


Cavalero De Pinzita.


J'ai quarante ans, quarante ans comme une quarantaine,cet espace entre la crucifixion et la résurrection, et c'est pour moi une renaissance, une régénération, parce que c'est ainsi que je m'alimente, que je vis, pour traverser les jours vêtu de ma peau d’homme, avec le poids de l'existence, lourd, ambulant,déambulant, si difficile à me porter, parce que j'ai de la femme, dans l'amour, de la matérialité comme essence et espace de jouissance suprêmes, parce que le plaisir que j'en retire, que j'en donne ,est une danse, un repas partagé, un apprentissage céleste, enfin parce que j'ai tant économisé sur le vocabulaire, sur la parole, sur mes arcs,mes cintres,mes vestiaires, qu'il fallait bien que le corps s’en  délivrât.


Joacho Silvera.


J'ai trouvé il y a peu de temps que la façon la plus modeste, la plus large et la plus essentielle de m’interposer entre ce que je hais et moi c'était d’aimer, de baiser, alors j’aime et je baise.


Ruben Calderon.


Regarder dans une bibliothèque tous les livres qui semblent s'enlacer, qui semblent se soutenir, qui s'enchevêtrent, qui se frottent, qui se sont insérés les uns dans les autres, regarder la fougère qui embrasse et rit,l'herbe qui enlace une autre herbe,ces feuilles qui se jaugent, regardez tous ces contraires qui se tendent pour des compléments  et j’aurais répondu à votre question.

Boldera Jacintho.


Parce que c'est la seule dictature innocente, extravagante et belle que nous pouvons nous permettre de faire sans nuire, sans aller à la douleur…

Innocenta Pavela..


À quinze ans c'était pour me renvoyer en plus grand l'image de mon père, des aînés, de leur sexe que je croyais démesuré, aujourd'hui je sais que dans le verbe aimer est toute l'histoire du monde, avec ses exclamations, ses insinuations, ses exhalaisons, ses divagations, je baise donc pour me renforcer, pour connaître de la femme ce qui compte pour elle, pour vivre et survivre dans son histoire, parce qu'elle est l'histoire, toute l’histoire, celle que je me suis récitée pendant tant d'années, sans jamais pouvoir l'approcher, sans la connaître ni la reconnaître, sans pouvoir lui donner sa véritable signification, sa quantité,sa qualité, sa terreur et sa teneur.