Au jour le jour 86

Je tiens en haute estime l'être qui m'habite, l’emplissant jusqu'au bout du manger et du boire, s’il pleure c'est ma poitrine qui se soulève, s’il vomit je trouve le force d'aller jusqu'aux latrines, s’il rit il me vient en bouche du soufre qui me brûle, parfois circonscrit mon hôte ronfle, éructe, se déleste, il est si faible, si indéterminé que je ne trouve aucun endroit pour le planquer, mais comme il est si anciennement de ma connaissance, de mon existence, je le maintiens en tous lieux, assez proche pour ne pas le perdre, assez lointain pour qu'il ne m'encombre pas, c’est cela aussi qui me vaut le nom de vigie.

Mon puits, c’est mon ennui, j’y laisse tomber mes lourds tributs et travaux, mes reposoirs, la naphtaline de mes hideux souvenirs, hier encore, dans l'écorchure du bonheur de faire, je m'adressais à la pieuvre, cette douce sensation de dériver hors de soi, de sa mensongère gangue de feutre et de sanie, maintenant que courbé je me regarde dans mon centre, que j'ai trépané mon esprit, je cède au puis tout le calme qui ne m'intéresse plus, la considération, le chant triste des cygnes qui ne crèvent pas plus tôt que d'autres, celui des grillons éperdus d'herbes, la forme même de ma joie sans nul autre reflet que le jaillissement d'un éclair poudreux, qu’y puis je, mes chevaux et cheveux retiennent la poussière, je respire mal, le chiendent pousse dans mon jardin, je ne m'acclimate pas aux filles qui me fourrent leur langue dans la bouche, c’est amer et savonneux, je suis trop en distance et distraction de moi, j’ai une vague fascination pour les hauteurs que je n'atteindrai jamais, je ne suis pas plus infirme qu'un autre, trop en petites quantités de tout, pas chiche, et celui qui me guette ne connaît rien à l'ombre pas plus qu'à la croix...

Tout est organe, la méfiance, la confiance, la brutalité des mots ,des morts, le tassement, le résultat des éprouvettes et des épouvantes, tout est organe, piqué brûlé, sale, sali, impropre, à la lente et étouffante digestion, gonflé, lourd ,et j'ai pris le parti de la légèreté, qu'y a t-il que je n'ai vu sans substance si ce n'est moi même, de si peu de foi et d'entrain, qui ne se soit fondu dans chacun de mes actes insanes et vains, en chaque lieu où j'ai posé mes pas aux allures de la honte et du désarroi, dans l'immobile charroi de ma quarantaine, celle où les déités muettes moisissaient du double de leurs perspectives inabouties, dans une approche caduque, quand de vivre debout est une insolation contre la vie, l’innommable trahison contre des pairs qui n'ont pas douté, alors livré ici ou là à des absolutismes de confessionnal, peu me chaut, je roule dans ma ténèbre aux chambranles d'une porte cochère que referme derrière moi un nocher attentif, hiémal dans ma solitude je me resserre étrangement contre mon corps qui ne va plus à personne, et qui est tout entier dans un seul organe, comme le sont la commisération, la misère ,la pleutrerie, c’est à elles que je me sangle, que je me strangule, je vais crever petitement, ou ne bouger que pour des disparitions.

Ailleurs, faible d'une existence crénelée comme un coin sombre où les ombres règnent sur mes impudiques nécessités, je cesse mon pas, et mon dénuement déborde de langueurs, ne m'étant plus débattu depuis tant de temps, peu battu, j’attends inaltérablement de me rendre à la crèverie par intermittence, et éperdu des sens que je donne à chaque chose que je vois disparaître, je vais hurler sous les plafonds, dormir sous les porches, m’alanguir aux bras de celles qui viennent à moi avec leur jupe ouverte ou fendue, qui 'ont pas ménagé leurs peines et leurs mensonges pour s'attendrir de mes chienneries hivernales. Comme je ne chante plus, j’ai dégarni ma voix de ses filets de faux airs et de faussaire, de tueur né à l'ombre, à toutes mes extensions aucune ne va à ma fascination, tant elles tiennent de ces bêtes affamées qui me bouffent la bouche avec des crocs curarés, je n'en veux à aucune de m'avoir planté, arrêté à ma dureté extrême, c’est même dans la polyphonie de leur baratin que je me retrouve au mieux de mon règne de chien ,lapeur de peurs et d'orages pour des courses sans aboi, je ne veux pas qu'il en soit autrement...

C'est peu d'être quand on ne veut pas devenir, quand on ne se soigne pas suffisamment, quand le pied ne se pose plus dans chaque orbe ordonnée comme une douleur qui s'écrase contre les planches du souffleur, c’est peu d'être quand on se jette sans aucune mesure dans l'ennui et ses ratages obscènes, comme on entre dans une cathédrale pour y prier insolemment, quand on entre dans le jour pour y déverser ses gnoses, s’y vautrer, s’y étaler dans l'ardeur d'un chien qui s'est fait bouffé la queue, quand on s'abat dans l'herbe humide sans s'y époumoner faute d'une belle respiration à hauteur d'homme. J’ai beau pener à retrouver toutes ces strates du réel, je n'y trouve que des cellules où de haves prisonnier chantent une aube sèche et mourante, mon corps en appelle à des insurrections, à des précipités de boue, de tourbe, de glaise, à des bienveillances, à de l'inoccupé, oui c'est bien ça, à de la vacance, une dans un fauteuil bien nette et bien propre, pour cela il faudrait que j'ai une foi d'animal, oui mais lequel?

Oui ma fierté me rapporte qu'en dessous de dix pfennigs je ne pipeaute plus pour d'exquises vieilles crispées sur mes tentations, j’entends par là mes neurologies, mes sensations, quand du bout des doigts je leur cherche doucettement des vioqueries là où elles ne sont pas, ça c'était il y a trente ans, et je m'en amusais, je m'assurais de leur concours pour peu de ronds, démangeaisons pas outrancières, quelques grivèleries, rien de plus, aujourd’hui j'entre dans le cinéma de mon âge pour y dérouler mes impudeurs et mes orgueils ,désenchantements compris, petite prime en plus, avec cette indéniable discipline qu'ont ceux qui ont eu de la flibuste plein les yeux, qui ont mis des objets dans des objets, et donné des noms de fleurs à des femmes pas plus méritantes que moi, je gaspille encore toutes les matières où ne vient pas de la décoloration, puis lourd, emprunté comme un vilain qui va à la corvée, j’adresse des lettres à des filles avides de mes babouineries, d'un singulier plaisir, autre que le dada, poison vain de toutes nos nostalgies communes, puis tout ceci m'encourage, m’amène au blasphème ,oui, c’est bien vrai, je suis resté un type agacé, qui n'a rien fait de bien, de mal, simplement qui a fait, jusqu’a ce que le sang ne témoigne plus que de ses déjections.

C'est peu dire que je n'ai pas de joujou dangereux, mon âme n'est-elle pas à elle seule tous les objets pensés et conçus dans la douleur, et je m'en veux de ne savoir tuer le temps qu'avec mes approximations, même pas le savoir de me flinguer et de faire un beau cadavre dont le corps ira à la science vermoulue, je fatigue donc ce mort que je suis avec des offres au point culminant du bidet du cœur, là où on dépose ses forfaits, ses amertumes, sa glose ignoble et froide comme une viande neutre, ces menaces envers moi sont insaisissables tant elles purulent d'insectes fouisseurs et lourds qui vous boufferont les doigts si vous vouliez les saisir, bref mon âme se nécrose, elle se glace, se brue, se broue,,se braque, sa matité est un barrage contre toutes les approches, tous les parcours où abondent les quinquagénaires obséquieuses et fates, les verbes à l'infini et à l'infinitif, mon âme est un paysage choisi de regrets et de lassitudes, d’une guerre roussie sous les damnations, le bûcher des vérités et des vanités, celles de tous les hommes qui me ressemblent et n'en disent rien, qui ont pissé dans les batisphères des églises, sur les étoles divines, les ostensoirs burinés d'or, je vous le dis chacun de nous sent le baume ou la naphtaline, et tous deux sont des variétés de scrupule à se montrer nu.