Aphorismes 196

Rien n’arrêtera l’homme dans sa frénésie à mettre des nombres dans toute chose.

Les bornes sont contre la nature, comme si la nature avait besoin d’une chaîne d’arpenteur, de doubles décimètres, de points de repères pour se signaler par ses perfections.

Je ne méprise pas assez les hommes pour être de ceux qui lui creuseront une fosse.

Toutes les tombes sont infectées parce que Dieu y a laissé trop de vers et trop de fleurs.

Le premier qui tousse se fait appeler médecin.

Combien j’ai ravalé de protestations pour quelque considération dont je n’ai même pas abusé.

On ne meurt jamais assez tôt.

Je tire mon orgueil de cette forme de détachement, au travers duquel je peux discerner ce qu’il y a d’épouvantable dans l’amour ou dans l’amitié.

Les passions affectent notre immodestie en nous donnant l’air de colonisateur.

Le monde ne me laissera que peu de souvenirs sur le monde lui-même.

Pour toucher à la vérité, il faut être en crise, et rien d’autre.

Tout ce que nous faisons et dont nous avons rêvé nous donne suffisamment de raison de ne rien concevoir d’autre que du rêve.

Entrer dans le sommeil en infidèle, en sortir en condamné.

Toute une vie dans l’aberration de cette vie, dommage qu’il n’y ait rien d’autre de plus intolérable encore !

On dirait que pour qu’il soit un Néant, il faut qu’il y ait des sous couches au Rien.

Est dans ma curiosité tout ce qui a triomphé de la matière organisée et s’est opposé à de la vitalité.

Ma souffrance n’est pas une défaillance, en dehors des maux que suscitent les deux, il me reste assez d’écœurement pour ne pas l’épuiser en une seule fois.

J’ai des sensations à tiroir, dont l’intensité varie selon que je sois disposé à l’ennui ou à la dégringolade.

A supposer que tout ce qui a été conçu le fut pour être endommagé, de quel côté rangerions nous Dieu ?

Peu perspicace, je me suis intéressé à l’existence par étapes et cela engloutit plus que ça ne relève.

Je n’ai pu me réaliser, c'est-à-dire que je n’ai su souffrir mieux et davantage.

Jour après jour, s’irrégulariser.

Selon que je m’isole ou multiplie mes rapports avec le genre humain, je vais de l’aveu au désaccord ,sans vouloir passer par l’indécision.

Combien d’instants où je n’ai pu que constater que mon corps était une saloperie enchantée.

La totalité de mes déséquilibres, de mes veilles, n’a en rien affecté mon primitivisme, position essentielle entre cris et râles.

J’ai eu quelques prédispositions pour de l’indépendance, me pardonnera t-on d’avoir si longtemps cru, que rien en dehors de l’erreur n’avait d’intérêt ?

Tout ce que nous avons éprouvé est parvenu.

Une autre vie, pour plus de nuits et autant d’enfers, bref quelque chose entre le tombeau et l’entonnoir.

Aucune misère, aussi fulgurante soit-elle, ne devrait emprunter à la santé !

Vivre, c’est se compromettre.

Nous sommes, lorsque nous cessons d’être, un point c’est tout !

Toute forme de modération se transforme en rancœur, quand elle n’est pas justifiée.

Si aucun mouvement ne m’avait affecté, garderais je cette terreur d’aller en des lieux où je ne peux me guérir du faire ?

Mots :sécrétions entre souffre, souffrance et sanie.

Est supportable ce qui ne supporte aucune trace de cadavre.

Rien de ce que nous lisons n’affleure à nos destinées, voilà pourquoi nous nous glorifions par nos propres mots.

Être tient du prodige et de la redondance.

Prier, vomir, oui, mais en état d’ébriété !

Au plus fort de mon ennui apparaît le scrupule, avec ses hésitations et ses indemnités, c’est là que je m’endors.

Mes plus hauts faits resteront dans le respect et dans l’inclination.

J’ai perdu tout ce que j’ai adoré au contact de l’amour et de la philosophie.

Tout ce que j’ai attendu est venu avec les effusions de la parole, voilà pourquoi j’opère dans l‘ébriété et le retrait.

Quel dommage que mes misères ne me préservent d’aucune intégrité, pas même de celle du dormir.

Toute forme d’ébriété doit à la parole ses propres ébriétés.

Au regard du Temps, la vie restera trace.

La plupart des réponses viennent toujours à propos, mais combien hélas se sont muées en opinions avant que d’être autopsiées.

Il y a des lieux où tout ce qui est transitoire, est chargé de nos vies communes, et s’oriente vers le label.

En dehors de l’imagination, que possédons nous, pour nous dérober à nos énormités de survivant, et qui pense à tort ?

Dieu que l’Autre est nécessaire pour vomir !

S’interrompre dans toutes ses courses, ses prolongements et prolongations, voire ses scandales, et ne plus pouvoir se passer de la défection.

Un corps mal élevé, dans les formes honteuses du mentir et du dormir !

 Ma gratitude parfois me confine dans des insomnies, tant il est vrai  que je n’arrive pas à trouver le sommeil, que si je n’y ai ailleurs reconstitué le bienfait.

Dans la carrière d’être, combien sont hommes de profession ?

Le talent ne fait pas l’œuvre, le talent nous tient éloignés de cette douleur là qui fait grand, tout ce que nous avons craint petit.

Je crois et je suis comblé.

Il arrive parfois que l’homme se trouve en inflation de la bête, la nature en est alors contrariée.

Plus mon corps se détériore, plus j’opte pour les péripéties de l’Esprit et cette fatuité de sensations qui m’élèvent ou me rabaissent.

La douleur s’ingénie à occuper tout mon vocabulaire, en dehors d’elle ne se reconstruisent en moi que les littératures d’obédience.

Vivre, c’est se consoler d’être.

Je ne discerne que ce qui fait que je me morfonds dans la peau d’un écorché.

Toute lucidité est corrosive, l’homme de tristesse et de peine cherche tout, sauf à tricher sur cette même lucidité.

On commence par une lettre, on finit par un testament, on commence par un cri, on finit par un crime.

Nous nous entêtons dans tant de tristesses, dans tant d’abattements, quand il suffit d’un coup de revolver.

Convaincu que mes sottes et sombres misères sont consécutives à cette fatigue de l’existence, je proclame parfois que je suis né vaincu, et que je ne cherche aucune victoire qui n’aurait pas de nom.

Nous avons dissout nos diables jusque dans nos plus petits crachats, pourtant dorment dans nos cellules d’autres démons plus infatués encore.

Je bouge, je vais, j’avance, je dispense du geste à mon corps pour ne pas me couvrir dans l’illusion d’être sans faire.

Renoncer à tout, sauf à me tromper, être dans l’erreur, ou dans les fausses vérités, voilà à quoi je me suis prédisposé.

La parlotte fait l’inventaire des monologues que notre fainéantise a tourné en dérèglements.

Rien de profond qui ne me persuade de l’être moins.

Plutôt fossile que vivant !

L’inconscience comme une grande partie de toutes nos voluptés, comme la plus grande des futilités et qui dure.

Tout ce qui est, sera,  d’où toutes mes pauvretés, mes manques et mes superstitions, pour parer à ce nouveau et terrible constat.

Foi en l’avenir ! jusqu’ où la niaiserie peut elle aller dans l’image et la croyance ?

Quiconque vit, s’enchaîne, au comble de cette assertion réside le débat sur toutes les formes de la sujétion.

Un évènement c’est du temps en exercice.

Peu profond, jamais éclairé, je vis dans la perspective de ne me rallier ni aux hommes, ni à leurs idées, je suis mon seul régime, je suis seul à vouloir disparaître sans m’être arrêté sans rien, je n’ai compté que les révolutions des astres et des morts, rien d’autre !

Est précis tout ce qui nous empêche de penser en dehors des cercles, de tous les cercles ;

Arrive un moment où tout mot pue le désarroi, la matière même de nos plus petites figures inventées paraît pitoyable, il est temps alors de se considérer comme un objet vacant.

Actes, subterfuges du temps, pour nous donner à penser que la vie est sensations.

Il ne faut pas que quelque chose me survive, j’aspire à ne rien signifier .

Se réduire à la vie, l’Homme n’a rien trouvé de mieux à faire que de singer tous les Dieux qu’il a offensés.

Je rêve d’un cirque idéal où tout mot serait une débâcle, où tout rire serait une tergiversation.

Je ne peux plus penser qu’en bégayant.

Le mieux reste dans l’épilepsie du bien, tant que le bien incite à des supercheries.

Les morts sont intoxiqués par les vivants.

L’expérience c’est du temps grotesque que de prétentieux lettrés tournent en proclamations ou en dogmes.

C’est l’intuition qui fait que je me désiste, la réfection fait que je me retire.

L’Homme, ce cafard qui a parcouru le temps pour y fonder des empires, que ce même temps prive de maître aussitôt qu’il en est un.

La raison nous rend furieux ou nous apaise, selon qu’on soit sous la coupe ou le revers de Dieu.

Toute démence réserve une part d’honnêteté que la raison fortifie et élève jusqu’aux élucubrations du verbe.

J’ai froid d’être et d’exister, dans cette frayeur de devenir qui me pousse dans l’exercice d’un exil futile, je conçois le temps comme la plus inespérée des prisons.

La vie ne m’a pas donné le tournis, je cherche dans la parodie des mots une façon de dégringoler dans l’Etre.

Moi ne me suffit plus.

Tout est faux, jusqu’au détachement qu’on prend pour s’en éloigner.

Rien de ce qui est tragique ne m’émeut, je ne pratique la larme que pour un départ ou une arrivée.

Il ne faut rien faire qui puisse nous réconcilier d’avec Dieu si nous voulons le tenir en face dans notre vie.

Rien qui ne vaille la peine d’être fait, voire compris ; de tout ce qui s’effondre je retire le caduc des existences qui se ruinent dans des éblouissements excessifs.

Toutes les certitudes puent, à défaut d’y renoncer totalement, j’opte pour cette convention qui veut qu’il n’existe que des apparences.

Le lourd dessein d’exister.

Tout pousse au suicide jusqu’au mot « suicide » lui-même.

Les nouvelles idées sont concurrencées par la putréfaction des plus anciennes.

Dieu me devient vulgaire lorsqu’il ne m’entend pas.

Dans la multitude des clichés qui s’offrent à moi, pour me venger de l’espèce à laquelle j’essaie de renoncer, il y a l’insulte et le crachat, le reste ne sert à générer que des apparences.

Méfiez-vous du monde qui par convention s’est associé au cercle à tous les cercles.

Etre aussi hermétiques, que lorsque submergés par la colère, nous n’avons plus en bouche que le mot « foutre » ou le mot « Dieu »

Le tourment m’apparaît comme une des formes de l’exaspération, que nous avons dévoyée, afin de la vouer à tous les simulacre de cafard.

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