Aphorismes 188

J’ai de la rage en quantité dans cet intérieur où mes histoires ne sont pas justifiées, où ma vie côtoie du désarroi et de la débine.

Pour me tenir loin de tout et de tous, je me suis exercé à de la déveine, tiraillé entre les tragédies qu’elle impose et les dérogations qu’elle évite.

Aucun mot ne peut légitimer ses origines, le mot exclut les commentaires sur sa naissance, le mot fût avant nous, et mourra après nous.

C’est dans l’à peu près qu’on brode le mieux sur l’essentiel qui nous échoit.

C’est la folie de l’abstraction qui a miné le mot jusqu’au lieu communJe n’ai pas souhaité être quelqu’un, d’où toutes mes démissions.

C’est le corps qui offre ses facéties au langage, le langage en échange lui offre la douleur et ses éparpillements.

Toutes mes orientations tendent vers la mort, je tourne le dos à la vie en ne générant que des apparences.

Je rêve parfois d’un monde sans mots où nous nous accrocherions à la solidité des cris et des pleurs mêlés.

Le vrai seul est maniable, le faux quant à lui s’inscrit dans la liturgie des fictions qui nous font accéder à de la superficialité.

Passer ses journées à écrire des épitaphes, et ne pas vouloir finir dans une tombe.

Rongé par le mot, par ses vacillements, par les cauchemars qu’il engendre, et dont nous ne revenons pas, voilà l’homme, presque lucide qui cherche une réplique à cet univers qui se corrige sans lui. 

L’ennui lorsqu’il n’est pas intérieur, est un ennui auquel nous survivons pour mieux durer.

Exaspéré par des misères sans envergure, j’ai le sentiment d’être un animal dégénéré, singe en démonstration, que l’équilibre ne rend pas plus énigmatique qu’un homme qui marche et avance...

Ma gratitude parfois me confine dans des insomnies, tant il est vrai  que je n’arrive pas à trouver le sommeil, que si je n’y ai ailleurs reconstitué le bienfait.

Dans la carrière d’être, combien sont hommes de profession ?

Le talent ne fait pas l’œuvre, le talent nous tient éloignés de cette douleur là qui fait grand, tout ce que nous avons craint petit.

Je crois et je suis comblé.

Il arrive parfois que l’homme se trouve en inflation de la bête, la nature en est alors contrariée.

Plus mon corps se détériore, plus j’opte pour les péripéties de l’Esprit et cette fatuité de sensations qui m’élèvent ou me rabaissent.

La douleur s’ingénue à occuper tout mon vocabulaire, en dehors d’elle ne se reconstruisent en moi que les littératures d’obédience.

Vivre, c’est se consoler d’être.

Je ne discerne que ce qui fait que je me morfonds dans la peau d’un écorché.

Toute lucidité est corrosive, l’homme de tristesse et de peine cherche tout, sauf à tricher sur cette même lucidité.

On commence par une lettre, on finit par un testament, on commence par un cri, on finit par un crime.

Nous nous entêtons dans tant de tristesses, dans tant d’abattements, quand il suffit d’un coup de revolver.

Convaincu que mes sottes et sombres misères sont consécutives à cette fatigue de l’existence, je proclame parfois que je suis né vaincu, et que je ne cherche aucune victoire qui n’aurait pas de nom.

Nous avons dissout nos diables jusque dans nos plus petits crachats, pourtant dorment dans nos cellules d’autres démons plus infatués encore.

Je bouge, je vais, j’avance, je dispense du geste à mon corps pour ne pas me couvrir dans l’illusion d’être sans faire.

Renoncer à tout, sauf à me tromper, être dans l’erreur, ou dans les fausses vérités, voilà à quoi je me suis prédisposé.

La parlotte fait l’inventaire des monologues que notre fainéantise a tourné en dérèglements.

Rien de profond qui ne me persuade de l’être moins.

Plutôt fossile que vivant !

L’inconscience comme une grande partie de toutes nos voluptés, comme la plus grande des futilités et qui dure.

Tout ce qui est, sera,  d’où toutes mes pauvretés, mes manques et mes superstitions, pour parer à ce nouveau et terrible constat.

Foi en l’avenir ! jusqu’où la niaiserie peut elle aller dans l’image et la croyance ?

Quiconque vit, s’enchaîne, au comble de cette assertion réside le débat sur toutes les formes de la sujétion.

Un évènement c’est du temps en exercice.

Peu profond, jamais éclairé, je vis dans la perspective de ne me rallier ni aux hommes, ni à leurs idées, je suis mon seul régime, je suis seul à vouloir disparaître sans m’être arrêté sur rien, je n’ai compté que les révolutions des astres et des morts, rien d’autre !

Est précis tout ce qui nous empêche de penser en dehors des cercles, de tous les cercles .

Arrive un moment où tout mot pue le désarroi, la matière même de nos plus petites figures inventées paraît pitoyable, il est temps alors de se considérer comme un objet vacant.

Actes, subterfuges du temps, pour nous donner à penser que la vie est sensations.

Il ne faut pas que quelque chose me survive, j’aspire à ne rien signifier .

Se réduire à la vie, l’homme n’a rien trouvé de mieux à faire que de singer tous les Dieux qu’il a offensés.

Je rêve d’un cirque idéal où tout mot serait une débâcle, où tout rire serait une tergiversation.

Je ne peux plus penser qu’en bégayant.

Le mieux reste dans l’épilepsie du bien, tant que le bien incite à des supercheries.

Les morts sont intoxiqués par les vivants.

L’expérience ,c’est du temps grotesque que de prétentieux lettrés tournent en proclamations ou en dogmes.

C’est l’intuition qui fait que je me désiste, la réfection fait que je me retire.

L’homme, ce cafard qui a parcouru le temps pour y fonder des empires, que ce même temps prive de maître aussitôt qu’il en est un.

La raison nous rend furieux ou nous apaise, selon qu’on soit sous la coupe ou le revers de Dieu.

Toute démence réserve une part d’honnêteté que la raison fortifie et élève jusqu’aux élucubrations du verbe.

J’ai froid d’être et d’exister, dans cette frayeur de devenir qui me pousse dans l’exercice d’un exil futile, je conçois le temps comme la plus inespérée des prisons.

La vie ne m’a pas donné le tournis, je cherche dans la parodie des mots une façon de dégringoler dans l’Etre.

Moi ne me suffit plus.

Tout est faux, jusqu’au détachement qu’on prend pour s’en éloigner.

Rien de ce qui est tragique ne m’émeut, je ne pratique la larme que pour un départ ou une arrivée.

Il ne faut rien faire qui puisse nous réconcilier avec Dieu si nous voulons le tenir en face dans notre vie.

Rien qui ne vaille la peine d’être fait, voire compris ; de tout ce qui s’effondre je retire le caduc des existences qui se ruinent dans des éblouissements excessifs.

Toutes les certitudes puent, à défaut d’y renoncer totalement, j’opte pour cette convention qui veut qu’il n’existe que des apparences.

Le lourd dessein d’exister.

Tout pousse au suicide jusqu’au mot « Suicide » même.

Les nouvelles idées sont concurrencées par la putréfaction des plus anciennes.

Dieu me devient vulgaire lorsqu’il ne m’entend pas.

Dans la multitude des clichés qui s’offrent à moi, pour me venger de l’espèce à laquelle j’essaie de renoncer, il y a l’insulte et le crachat, le reste ne sert à générer que des apparences.

Méfiez-vous du monde qui par convention s’est associé au cercle, à tous les cercles.

Etre aussi hermétiques, que lorsque submergés par la colère, nous n’avons plus en bouche que le mot « Foutre » ou le mot « Dieu »

Le tourment m’apparaît comme une des formes de l’exaspération, que nous avons dévoyée, afin de la vouer à tous les simulacre de cafard.

Que de signes avant coureurs de cette fin nauséeuse qui nous a été promise depuis que nous sommes nés larvés.

J’ai plus à craindre de moi et de mon mépris, que de toutes ces maladies qui ne m’enveniment que pour des injures particulières.

Je suis un sceptique voué aux sarcasmes, je m’acharne pourtant à y voir le symbole d’une compétence qui ne doit rien aux organes ni à la chimie de ses compléments.

Nous devons notre infortune aux mots, toute première géologie qui nous lie à cette civilisation de roulures assujetties à la parlotte.

Charognards distingués que le mot élève systématiquement, tout nous échappe voire jusqu’au noyau même du mot.

La lucidité restera notre plus grande victoire et notre plus grand vice, combien j’aimerais n’être hanté que par le thème de l’obscurité pour tout refuser, tout !

La réelle douleur s’exerce au-delà de cette douleur, qui est un oreiller pour nos pleurs.

L’ignominie, au regard de toutes les saloperies de l’Histoire m’apparaît comme une réplique à la civilisation.

Toute tension avive notre sang, même nos sanglots ont quelques proportions de flammes.

C’est vivre qui nous pousse à la charogne, le devenir quant à lui s’organise dans la puanteur qui en résulte.

Il arrive des nuits où la barbarie du sommeil nous pousse à ne rêver que d’une inflation de la nature les plus salaces.

Etre le rameau dans le bec de la colombe et la proie dans la gueule du loup.

Combien j’aimerais entrer en contact avec tous les ratés de la croyance.

Je retiens de la prière qu’elle ne me fait ni voir ni sentir jusqu’où le venin de mes veines pouvait se renouveler.

Je me suis confronté à la religion pour convertir ma pitié en apathie, voire en une supercherie d’absolutisme.

Il n’est aucune épreuve qui ne soit inscrite dans notre sang.

C’est couchés que le monde nous paraît enviable, debout tout s’évanouit en sentiments.

J’ai essayé le bonheur et ses variétés, je préfère me saborder dès aujourd’hui plutôt que d’y bouger dans le souci de n’indigner personne.

L’intelligence passe par les glandes, je me borne dans cette suprématie, mais ne me satisfait pas dans la dynamique de toutes les exigences qu’imposent le sang et la sanie.

C’est par étapes que j’ai entrepris de ne plus rien entreprendre, ma gloire réside dans cette initiative qui me donne à penser que le dilettantisme reste un fanatisme à rebours.