Aphorismes 181

Occupé à vivre dans l’entêtement d’une rhétorique de la vulgarité, j’ai préféré les bistros aux églises, et les filles équivoques à celles qui communiaient, transpercées par nos vulgarités.

Mes agitations, simultanément à mes propos, me semblent parfois considérées comme les soubresauts d’une matière singulière déplacée dans l’espace par une puissance sans nom, déçue de ne pouvoir s’endormir parmi les astres.

J’ai pris toutes les précautions pour n’avoir pas un jour à déambuler dans un hôpital, sans connaître les malédictions qui m’y auront conduit.

Falsifiés dès nos naissances, nous cherchons dans les yeux des femmes la trace de ce forfait, pour y remédier en adulte gâté, irrévérencieux et impénitent, sans pouvoir réparer les troubles qui les attendrissent.

La tristesse est substance autant que révélation, chacun s’y baigne comme un nageur averti, universel et gnomique, pris sous l’éclairage d’un projecteur qui ne laisse qu’une ombre sur le tableau de ses nuits grisées de mensonges.

Ma solitude, c’est ma santé, et je m’y dégrise dans ses ornières, parmi les églantines et les orties, parmi les odeurs d’une nostalgie outrancière et terriblement ancienne.

Mes générosités s’étendent jusqu’à ces nuits où le seul moyen de plonger dans Dieu est de devenir l’objet de ses convoitises.

Ma conscience s’altère par ces sonates, que la déception a poussées jusqu’à mes oreilles pour m’affliger de la connaissance de toutes les sonorités inconsenties.

Rien que je n’ai désiré des femmes, et qui ne ses soit déverser dans mon sang, jusqu’à la dilatation de mon esprit même.

Je n’ai gardé du souvenir de mes gaietés que ce regard sur moi-même, là où il y avait des cordes et des nœuds pour agiter l’air de mes inconsolations.

Dans la pharmacopée du sentiment, l’amour est un antalgique qui pompe au cœur ce qu’il a de fondé, et à l’esprit, ce qu’il aurait voulu grandir.

Je me suis si souvent et si longtemps éloigné de moi, que du non sens de mes élucubrations sont nées ces insanes envies de crever sans larmoyer, et ces voix intérieures qui me guidaient pour m’en rapprocher.

Sans la souffrance avec toutes ses coutures, j’aurais été envieux, de quoi je l’ignore, mais envieux, bien plus qu’à côté de celle-ci.

Dans mon atelier sous les toits, accoutumé au peu d’espace, il me semble que le mourir y serait moins fougueux que si je m’embrasais dans l’éternité des villes.

Dans la torpeur de ce réduit où j’acoquine des visages, et m’épuise dans les traits d’une femme sans devenir, il y a cette clairvoyance nimbée d’incompréhension, qui me porte à croire que je suis le seul homme à la regarder de si près, que c’en est une indécence, tant je voudrais lui imposer la conscience d’être à ma vue.

Exister, c’est être approximatif.

A cette vieillesse du corps si prématurée, que je tente vainement d’éconduire, j’ai opposé mes verticalités de singe qui babille, sans être toutefois contraint aux lucidités que l’invasion du dormir déplace à moi, sans même s’être dissipé de cette vieillesse.

Tant tout me pèse, que dans cet espace où mes sens n’aspirent qu’à des abandons, je ne cherche plus que des amours épuisantes, agitées, pour les ratés d’un corps trompé par ses éternités.

Dans les cours moyens de mon existence, ma pudeur, sous l’emprise des gels et des engelures,  a autant dégoutté que les larmes d’un saint déversées dans un sablier.

Vivre est une habitude que j’ai exténuée jusqu’à l’hébétude.

Dans ces abîmes où le corps tremble et défaille, la souffrance tient du culte et du démenti, tous deux suprêmes oscillations entre l’enfer et Dieu.

La santé et la lucidité nécessitent d’incessants contrôles, contrôles auxquels je ne me suis pas soumis, pour me dresser sanguinolent parmi les hommes, et donner à voir ce qu’il y a de vivace dans la désolation.

La vie, c’est de la matière obligée à paraître, et qui montre jusqu’où la supercherie du voir peut nous conduire, sans que nous y ayons aspiré.

Tous les jours me semblent si tardifs, qu’il me faudrait une immensité de temps pour les caler dans ma fatigue de ne pas avoir pu y faire entrer ma connaissance et ma tristesse.

Je n’ai pas eu d’entrain, je suis resté en ma réserve, comme un animal inavoué, et qui pense, tout en regardant le ciel, que toutes les transparences ne viennent pas de la lucidité.

Il y eut tant de temps où je ne sus pas avoir de place que les strapontins me semblent la seule assise qui vaille pour le théâtre de mes humeurs.

Je cherche une Atlantique à nulle autre pareille, une Atlantique de torts et de ressentiments, pour y noyer mon besoin d’écouter les orgues et de me consoler par ses vertigineuses musiques.

Aux avantages que confère l’insulte, j’ai préféré les négatifs du silence, tirant sur l’éternité des astres, sur l’insupportable matière à sédition des étoiles.

La logique est de l’ordre du poison, et quelle volupté insane que de la verser dans son sang, que de s’y résigner jusqu’aux morbidités.

Un Tourgueniev sans tourment, voilà ce qui m’aurait comblé.

Mon besoin d’étanchéité recouvre mon besoin de replâtrage, et je sais combien mon corps ne peut s’offrir à l’existence que dans ces mêmes solutions.

Combien j’aurais aimé être fou ou mendiant, fou pour ironiser sur les principes mêmes de toutes les déités,  mendiant pour montrer du doigt vers où est la prière.

Mon mode d’amour est dans la faillite de nombre de mes organes, ceux qui se sont mal érigés dans le manège des muscles et du sang, autant que dans celui du cerveau.

Le temps est un passage dégradé quand nous regardons avec attention tous les instants où l’on est dans sa propre indulgence.

Je me suis appuyé sur les degrés de mon ignorance, pur n’avoir pas à considérer le monde, tel un  tuteur du haut de ses créneaux, et qui voit l’univers tout entier comme un vaste cimetière.

Il est des pauvretés plus nobles que les richesses arrachées aux entrailles de la connaissance, et que nous portons notre vie durant comme des peurs de proximité.

Parfois mon arrachement à l’ennui est plus dramatique que si je m’y épurais en y songeant moins.

Je m’agite dans un monde où le cours de mon existence est en étiage de toutes les sensations, et vais du pathétisme au vulgaire sans passer par du vœu ou de la prière.

Dans l’odeur âcre et la fumée des bistros il me semble que je suis parfois un Narcisse doctrinal qui ne sait plus où est son infortune.

Au silence auquel je m’adresse quand le pathos de l’évidence me pèse comme une absurdité, j’adjoins ma douleur d’être un gnome exténué, et qui rougeoie dans son chagrin.

De tous les regrets organiques, je retiens celui où le sort s’acharne dans mon sang, et procède de la mélancolie ou de la conscience d’une fatigue importée.

Le paradis ,tous les paradis ont été conçus dans la santé et la sérénité de ceux qui en ont été tentés.

Tout ce qui est normal fonctionne selon des dispositions en degrés, combien j’aime la monotonie des automnes du cerveau, ses courbes sans apothéose, et combien déjà aujourd’hui j’en traduis toutes ses circonvolutions.

Parfois nous rencontrons des hommes fatigués dès l’aube, que la verticalité ennuie autant que ces allers retours réitérés parmi les leurs, et qui tendent vers un autre lendemain, comme de animaux abasourdis que l’on conduit à l’abattoir.

La peinture tire sa vanité des prérogatives du sang, des profondeurs grisâtres abattues de faux enchantements, vulgaires hébétudes, et je la regarde comme le déroulement insane de ces chairs que l’obscurité même de saurait recouvrir de ses propre pudeur.

Le temps m’est organique, il déborde de mes vaisseaux comme un surplus de tentations, et plus je vois en l’avenir de nouvelles saisons, plus sa charge me confère des allures de portefaix affaibli par des années sans conscience et sans leurres.

Hypertrophié par de la fatigue, celle de n’avoir su trouver Dieu, je suis dans les dispositions d’un homme intemporel qui prête l’oreille aux morts.

Tout ce qui me pèse a été dans mon incuriosité, et s’est cristallisé sur les cadavres bleuis de ceux qui ont eu toutes les bonnes occasions.

La musique fait entrer en elle d’ascendantes divinités qui s’élèvent dans les dièses et s’absolvent dans les soupirs.

L’amour suscite un écœurant tournis, entre l’éternité et l’écume, deux des formes impures de notre besoin de superposer Dieu et le temps ;Dieu dans le déroulement infini de nos larmes, qui adjoignent des étoiles au tapis des prières, le temps pour s’y user en usurpations.

Dans la perfection et la lumière glauque des cathédrales, il me semble qu’être vivant, c’est détourner de la vulgarité de tous les lieux où l’homme prie et s’arrange avec ses morts.

La souffrance est une intimité qui échappe à toutes les restrictions posologiques et recouvre notre lucidité, jusque dans le désir de rester dans l’ivresse d’un devenir embaumé de dégoût.

Les passions sont terrifiantes d’ego, elles tiennent place d’extinction, et nous y entrons comme mus par le désir de ne pas y échapper pour de vaines glorifications, et nous épuiser de cette double conscience qui va du haut vers le bas, et du bas vers le plus bas.

Maladie ; terreur d’exister.

La musique est en moitié une énergie d’entrailles, un tiers d’irrévocables soubresauts du temps, et pour le reste, cette part de Dieu entrée par distraction dans toutes les matières qui s’élèvent.

Je compte bien m’égrainer en paresseux pour mon restant d’années, et j’y échangerai mes regrets contre un chapelet.

La pluie m’ouvre à des religiosités sans nuance, et comme dans l’expiation, je pousse mon regard vers les hommes et le verbe vers Dieu.

Dans ces réduits qui me suggèrent des idées incantatoires, je pose des mots sur des lignes et les considère comme les seules tensions, comme les seules voluptés que les hommes ne tourneront pas en épilepsie.

Mes nuits sont des pluies de sensations déclinées de mon sang, et tout s’y répète à la manière de ces grains de sable ,qui engloutissent un ludion, déplacé par une intelligence qui cherche à se planquer dans d’identiques endroits.

Il doit bien exister encore des anges malades de leur éternité et qui voudraient se planquer parmi les hommes, pour s’étendre dans une même solitude.

L’expression de mes limites est une horizontalité spirituelle.

J’oublie parfois jusqu’à l’effritement de mes os, cette concession que m’offre mon corps me brouille davantage avec les hommes que si je devais me consoler d’une insolence que je ne peux plus avoir, sinon en présence d’un témoin obligé

La nuit illuminée par mes nostalgies crée des enfants qui en secret se conduisent jusqu’au puits, ou jusqu’à la mine.

La réalité est affliction, combien aussi les objets sans substance supportent nos lyrismes et nos regards, impropres évidences, sans inspirer l’érotisme qui leur est dévolu quand nous les rêvons.

Il arrive que le regret me saisisse de sa main lépreuse et argentée, et que dans son élan elle agite mes souvenirs comme les grelots de toutes les fables où j’ai prononcé le mot «  femme » et le mot « Dieu » sans qu’ils ne résonnent en aucun lieu..

Il y a des matins où aspiré par je ne sais quel souffle, je me  sens détaché de tout, et ma vacance et mon épuisement me semblent des objectivités dérisoires, me semblent des accords avec la charogne.

A intervalles je me compromets avec l’homme, j’ai beau faire la promesse de ne pas me conduire en ingrat, en insatisfait, rien n’aboutit ;mon humeur est toujours dans le doute et le détachement.

Dans ce spectacle de présences, la mesure est à l’haro ou à l’applaudissement, quant à moi je me compromets dans le silence, faute de ne savoir proférer.

En l’audace de dépérir proprement, il y a l’idée que dans un ailleurs vertigineux quelqu’un nous attend et qui aimerait que l’on soit bien mis.

Tous les évènements de l’existence, s’ils ne sont pas examinés singulièrement, donnent accès à ces reculades qui sont autant de transes que d’oscillations.

Pousser sa vie dans le vacarme, mettre ses pas dans la cendre, et oublier combien un insecte montre la direction du ciel, et le livre celle d’un incendie.