Aphorismes 109


De naissance j’ai été immédiat, et n’ai rien pu contempler qui n’ait été incurable de ses soudaines commisérations.


Il est des jours où l’existence est compréhension, ces jours là il me semble qu’incoupable, je pourrais faire le plus ignoble des actes et poser mon front sur un caveau, sans qu’aucune convulsion ne me secoue ni ne m’abaisse.  

Nulle part ailleurs que dans la maladie le chemin vers Dieu n’est grevé de paradoxes et d’audaces.


Dévoreur de larmes, il me semble qu’un Saturne plus intime que mes dérélictions, rend instinctifs mes penchants pour l’horreur tout en s’y annelant.


Embarrassé par la primauté et le perfection des mots, je cherche dans mes silences à interrompre ma participation à leur ascendance, et les sous multiplie pour d’indéfendables théories.


Épuisé et sans asile, mes errements me mènent malgré tout dans la désinvolture.


Dans mes fièvres, ma transparence prend la forme d’une détermination, condition essentielle pour être dans l’actualité du dire, dans la fanfaronnade d’un dynamisme organique.


Premier degré de la monotonie, un phénoménal mouvement de retrait, un ancrage dans les proximités des solitudes diaphanes.


La nature en quête d’un sens à ses occupations a mis l’homme dans ses temporalités et s’est contrainte à en accepter tous les inconforts.


Tout pèse, intérieur et extérieur, et plus je tremble, plus je touche à l’expérience de ce portefaix que l’excès de viatiques empêche de dérouler son pas.


J’aurais consacré une partie de mon existence aux inerties épuisantes, que ma vitalité mettait à l’abri de tous les regards.
On localise mieux les hommes dans la douleur.


Ma vacance est la vision d’un monde assujetti, et pour n’y pas participer, je cherche dans le vague d’écœurantes occupations, trouver la juste impasse, la juste dérobade.


C’est par excès autant que par défaut, que toutes mes soustractions ne furent que fausses dépenses et fausses hémorragies.


En matière d’homme qu’ai-je à apprendre de l’homme, qu’ai-je encore à chercher qui ne le dégrise de ses affolements, de ses invocations nauséeuses ?


Désert de sens et de sensations, de sentiments aussi, et dans ce mécanisme, je tente de calmer ma misère, en sarclant tout ce que j’ai arraché à des misères plus ancestrales.


Rien de sérieux dans la forme accoutumée du regret, si ce n’est cette obligation de le satisfaire avec les yeux humides..


Je retiens de la musique que je me romps en elle comme sous l’œil d’une déité muette qui m’observe sans m’accorder de souffle et de reconnaissance.


Plus vite j’arrive à mes fins, plus vite je m’en arrange.


L’existence est un dimanche en exil, en heures pesantes à l’intérieur, de tous les intérieurs.


Je me traite comme on déprécie un objet qui a suscité de l’amour puis de l’écœurement.


Mon salut serait de sortir un aveu, un seul,et qui pourrait justifier toute mon existence.


Sans le poids du paradis, le ciel couverait-il autre chose que le foutrerie funèbre des orages, que l’oratoire d’une eau qui nous rapprocherait d’une autre éternité ?


J’ignore combien j’ai pu m’endormir à la vie, de tout et de tous, et ne revenir de ces sommeils que pour les augmenter davantage.

Tout ce qui est objectif tourne autour de la mort.


J’ai fixé mes yeux et ma conscience sur le monde, pour me tendre en intensités et en extases, mais dans une vocation d’ennuyeux et d’ennuyé.


Il y a des jours où tout m’engloutit, et jusqu’à la musique je ne sais plus rien affronter qui me révulse où me révolte.


Rien n’existe en dehors de ce qui s’attarde à la périphérie de l’âme et que je regarde avec l’entendement d’un oisif qui s’est trop rapproché des inquiétudes de l’homme, de ses vicissitudes.


J’étouffe de ma mémoire et m’y sens complaisamment passif.


Je rêve d’un lieu innommé où je pourrais dormir à l’ombre de touts mes cécités.


Nous mourrons droits, d’une trompeuse droiture, comme pour regarder vers nos souvenirs leur rang et leur tonalité.


Ce n’est pas un mépris d’apparence que j’ai pour les hommes, c’est un mépris cultivé, justifié, mépris qui m’a précédé et que j’éprouve dans l’incommode philosophie du sang froid.


Vivre exige des panoplies et des apparences appropriées.


Comment n’être pas, et jusqu’à la folie, inconsolable d’être, quand sans l’aide des hommes on a été saisi par toute l’inanité de parler et de faire.


Dans ces moments où tout naturellement nous trouvons du sens à l’existence, est –il besoin d’aussitôt s’en consoler dans l’immodeste façon de le montrer ou de le dénier ?


Combien j’ai du lutter contre cette timidité, nuance d’une sagesse viscérale, que je pressentais comme une âme qui ne pouvait s’épancher que dans les recréations, les éternités à domicile.


Je crains de n’augmenter mon vivre qu’en m’emportant.


Il y a dans la conscience comme la perfection d’une funeste entreprise, que nous n’entreprenons pas, parce qu’elle s’ourle dans nos aspirations à l’ignorance.

Dans mes déficits d’allant, je reste malgré tout absorbé par la marche du monde, et je m’y démène à la manière d’un inconsolidé.


Dans mes ascétismes provisoires, et mes boulimies nomades, j’augure d’un corps falsifié qui se planquera dans les lieux d’aise ou de prière.


Ma mémoire est d’alternance et je m’y déplace à la manière d’un portefaix qui plie sous le poids des divines affections.


Une fois pris dans la vie notre cesse n’est que d’être une anticipation de cadavre.


Dans la lèpre du sentiment tout ce qui tourne autour de la bouche n’est que morve et vulgaires sentiments.


Une fois que l’on a compris que rien n’est profond, il suffit d’ironiser sur tout, et laisser à nos sensations leur caractère d’inanité, leur accent hybride de neurasthénie et de tendresse.


Plus je hais, moins je suis, ma gravité même ne peut me soustraire à ces méditations exsangues sur les incendies du verbiage.


J’ai beau me répéter qu’à la vue de tant d’ignominies, ma méthode pour me pousser vers le néant n’est qu’une occasion d’être extérieur, rien n’y fait, la méthode résiste, l’ignominie aussi.


Titulaire d’une existence où la licence est d’être, d’être et de le montrer pour de viles considérations.


Autant dire que c’est diminué que je me refuse résolument à l’excellence et à la singularité de l’instinct.


Avoir sa vie durant manqué de dignité et agonir de cette révélation.


C’est en vain que je me suis voué et attaché à la sagesse ;mon acharnement ne m’a pas mis dans la faveur de cette actualité où tout ce qui est visible est sauvé par les propriétés de son langage inaltéré.


Mes désirs n’ont pas toujours été de m’écarter de l’existence, d’y élever des estrades, d’y construire des ponts, tout comme ils n’ont pas été de me pencher sur les sarcophages ou de m’agenouiller devant des stèles.


La plus éthérée de mes absences se fait dans l’ombre la plus ténébreuse.


Tant le temps a de poids que ma fatigue même me semble une charge née de cette étendue.


J’ai mesuré combien j’avais perdu de temps à chercher à m’assoupir, sans qu’aucune verticalité ne me porte aux exigences d’être, et n’y ai décelé que la sanie.


Il se peut qu’au nom de l’homme, je n’ai voulu qu’être apparent et sans soutien, et que tous mes penchants passaient par de l’entretien.


Toutes les routes se perdent dans les vallées sans profondeur et sans adret de nos saloperies existentielles.


Dépourvu d’actions, n’en désirant pas au point de m’étrangler jusque dans le dire, ma vie n’aura eu de valeur et de savoir que dans l’ébriété et les déconvenues.


Nous avons tous à un moment quelque chose d’autre à faire, et c’est ce quelque chose qui nous parvient avec la fréquence d’un fait gangrené par la parole.


Est-il un réconfort qui puisse m’être dispensé et que je n’ai pas à ruminer dans la cour d’une école ?


C’est dans la mélancolie que l’existence prend les valeurs fractionnées d’un accident de la matière, d’un succédané du temps.


Même mes larmes n’atteignent pas à la douleur cosmique d’être un damné, et qui rêve. 

Est religieux tout ce qui ajoute à mon épouvante d’être, le sceau d’une angoisse sans objet, le poinçon ineffable d’une concession faite aux autres et aux astres.


Dans l’étendue de mes peurs, celle qui se manifeste par mon dégoût de l’homme me semble justifier tous les phénomènes de mes retraits, de mes vacances.


Abîme ogival, et dans cette cellule mon sang atteste, grouille d’arguments pour me soustraire à la vie.


Existence, lourd et cher tribut à payer à toutes les planètes mortes.


Je suis d’une nature plus triste que tous les éloignements, que toutes les fêtes où se sont chargés des sourires dessinés aux saintes et pitoyables exagérations.


Délice de se suicider virtuellement, d’y rêver, et d’en revenir plus douloureux encore que si j’avais renoncé à ce qu’une femme, une seule ,s’incline sur mon urne.


Il suffit d’oublier une seule seconde que la mort est en toute chose, pour aussitôt faire dans l’excès et l’excédant.


Que ne puis je exister sans déguisement, et dégrisé, occuper à froid tous les espaces appauvris par les représentations de vaines existences ?


Penser me rend excessif des faveurs de l’ordinaire.


Au spectacle de toutes ces vitalités qui font de l’existence un cirque idéal, je ris et pleure comme un enfant apeuré par sa paresse et son crépuscule.


Les saisons fleurissent dans mon sang comme des éternités malades, et seuls mes souvenirs me rattachent à ce qui est, à ce qui me rachète d’être.


Je bois pour consciencieusement participer au monde, c’est de l’ordre d’une sainteté que de vouloir marcher jusqu’aux autels pour des libations, cette vitalité seule peut me faire déborder dans la parole et la prière.


Temps, positif et négatif de nos religiosités intérieures.


L’illusion philosophique a oublié l’organe, c’est pourquoi elle ne s’oriente que vers cet esprit où ne figurent ni la rage, ni la pharmacopée du sentiment.


Toutes mes confidences sont fulgurantes, je ne m’en accommode que parce que je reste dans la terreur du second cas.


Dieu témoigne de bon sens, voilà quelques millions d’années déjà qu’il se dépassionne de sa création.


De toutes me capacités je retiens celles qui me dirigent vers l’homme pour aussitôt m’en dévier.
Aimer nous complète jusqu’aux euphories, détriments de cette euphorie de nous démolir.
Ceux qui m’ont précédé dans la boisson n’ont pourtant pas usé du même vocabulaire que moi ;je m’enivre pour inventer un nouveau registre, une nouvelle glose qui me feraient échapper à la miséricorde d’être sain.


Je pourrais me passer de tous ceux qui m’ont détraqué, j’en ai la certitude ;je travaille à m’en approcher pour mieux pratiquer la folie ou quelque sainteté qui lui ressemblerait.


Il me suffit de croire que toute folie prélude à des suicides directs ou indirects, pour aussitôt m’y diriger en me dévaluant.


Rendre service c’est se vicier au point que tout acte dont le bénéfice devrait nous revenir paraît insalubre.


Toutes les certitudes nous empêchent de voir clair.


Être, c’est céder à la tentation de vouloir être et de le rester.


Tous les degrés de la perfection sont des degrés d’incertitude.


Toutes nos histoires s’expliquent par nos débordements et la lie qu’elles fécondent.


Faute d’excès à mon goût, je me répète que l’existence est un manque d’astuce, et j’y renonce pour me réveiller dans l’extase ou le scepticisme.

Vivre est de l’ordre de l’acharnement.