Aphorismes 90

Tant nous nous leurrons, tant nous ouvrons la porte à d’autres leurres, qui sont les dimensions exactes de notre poison de vivre. 

L’envers du décor est toujours la direction que nous prenons, pour voir ce qu’il y aura à exploiter de l’autre côté du pire. 

N’oublions jamais que toute notre connaissance a le charme artificiel des éclats de ces lucidités qui ne nous appartiennent pas. 

Ce que j’ai consenti de plus beau, je l’ai consenti dans le chuchotement. 

Les secrets sont si sonores, que glissés à l’oreille des uns, ils en deviennent des geignardises dans celles des autres. 

Cataclysme de la solitude, elle nous gonfle comme des outres que l’on couchera sur des tables, et dont se gargariseront ceux qui iront dégobiller dans les caniveaux. 

Devant l’être aimé, je me retrouve toujours passif et désespéré.

La mort est toujours au bout de cette attente qui inspire le silence et la dignité. 

J’aurais aimé que l’écriture soit le point exact de mon arrêt sur le néant, la qualité indéfendable de mon défaut d’être. 

L’amour est la trajectoire qui va d’un devenir extatique, à cet autre où nous entrons dans une basse lumière avec les yeux humides.


Privilège de la tristesse, elle nous permet de céder au dur désir de la vie, au point de ne plus vouloir être qu’une étincelle qui s’éteindra parmi les chiens.


La vérité, plus on la regarde, plus elle ressemble à cette putain qui marche dans la nuit pour s’accorder à tous les détachements.


L’homme est vertical dès sa naissance, puis il s’écroule aussitôt, comme sous le poids d’une croix, d’un labeur, d’une religion, de celui de tous les hommes qui s’abattront sur lui.


Ce que je sais de l’existence n’est profond que dans mes ivresses, le vin ramène toujours à moi l’humanité des êtres.


Je n’ai pas d’idées vagues, ou si j’en ai, elles ne survivent que quelques secondes, écrasées par la lourde matière d’un cerveau qui cherche de la netteté en tout.


On meurt de ce qu’on a été ou pas, un point c’est tout…


Tout ce qui touche à la fin exprime une dernière fois le monde, celui qui a toujours été protégé par les nombres, les ombres et les voiles.


Dans l’attente, tout est matière à espérer, quoi, sinon que l’attente prenne fin.


Toutes ces nuits sans sommeil, combien elles m’ont reposé de ne pas engager ma présence dans le rêve, pour y retrouver la trace de tous ces êtres qui ne militent plus.


Pourquoi faut-il toujours que dans nos dépotoirs, notre âme paraisse plus transparente que nos larmes ou nos sécrétions ?


Ce que je perds en enthousiasme, je le gagne en neurasthénie, mon équilibre est à ce prix.


J’ai de stériles impulsions qui m’écartent de l’homme, mais jamais d’y penser avec la plus extrême et sincère des inimitiés.
Vivons vite, vivons bien, vivons peu !


Je déclare que mon actualité est dans la négation de toutes les passions déraisonnables qui n’ont aucun argument de poids à me proposer, pour que je puisse en disposer ostensiblement.


Que me vienne un bonheur brutal comme le caractère des vieux cartouches, et que je sache en disposer comme un astucieux lapidaire.


Je renoncerais bien à être profond, si en surface il y avait quelque chose d’enivrant à saisir, dont je pourrais user jusqu’à l’épuisement.


Est accessoire tout ce qui nous tient lieu de premier choix, dès le second, je durcis mes positions sur la curiosité.


Je pense parfois à l’existence comme à la forme la plus sensible d’un désir, d’un plaisir que je n’ai jamais su apprécier, ni partager.