Aphorismes 86

Tant le temps a de poids que ma fatigue même me semble une charge née de cette étendue.

J’ai mesuré combien j’avais perdu de temps à chercher à m’assoupir, sans qu’aucune verticalité ne me porte aux exigences d’être, et n’y ai décelé que la sanie.

Il se peut qu’au nom de l’homme, je n’ai voulu qu’être apparent et sans soutien, et que tous mes penchants passaient par de l’entretien.

Toutes les routes se perdent dans les vallées sans profondeur et sans adret de nos saloperies existentielles.

Dépourvu d’actions, n’en désirant pas au point de m’étrangler jusque dans le dire, ma vie n’aura eu de valeur et de savoir que dans l’ébriété et les déconvenues.

Nous avons tous à un moment quelque chose d’autre à faire, et c’est ce quelque chose qui nous parvient avec la fréquence d’un fait gangrené par la parole.

Est-il un réconfort qui puisse m’être dispensé et que je n’ai pas à ruminer dans la cour d’une école ?
C’est dans la mélancolie que l’existence prend les valeurs fractionnées d’un accident de la matière, d’un succédané du temps.

Même mes larmes n’atteignent pas à la douleur cosmique d’être un damné, et qui rêve.
Est religieux tout ce qui ajoute à mon épouvante d’être, le sceau d’une angoisse sans objet, le poinçon ineffable d’une concession faite aux autres et aux astres.

Dans l’étendue de mes peurs, celle qui se manifeste par mon dégoût de l’homme me semble justifier tous les phénomènes de mes retraits, de mes vacances.

Abîme ogival, et dans cette cellule mon sang atteste, grouille d’arguments pour me soustraire à la vie.

Existence, lourd et cher tribut à payer à toutes les planètes mortes.

Je suis d’une nature plus triste que tous les éloignements, que toutes les fêtes où se sont chargés des sourires dessinés aux saintes et pitoyables exagérations.

Délice de se suicider virtuellement, d’y rêver, et d’en revenir plus douloureux encore que si j’avais renoncé à ce qu’une femme, une seule ,s’incline sur mon urne.

Il suffit d’oublier une seule seconde que la mort est en toute chose, pour aussitôt faire dans l’excès et l’excédant.

Que ne puis je exister sans déguisement, et dégrisé, occuper à froid tous les espaces appauvris par les représentations de vaines existences ?
Penser me rend excessif des faveurs de l’ordinaire.

Au spectacle de toutes ces vitalités qui font de l’existence un cirque idéal, je ris et pleure comme un enfant apeuré par sa paresse et son crépuscule.

Les saisons fleurissent dans mon sang comme des éternités malades, et seuls mes souvenirs me rattachent à ce qui est, à ce qui me rachète d’être.

Je bois pour consciencieusement participer au monde, c’est de l’ordre d’une sainteté que de vouloir marcher jusqu’aux autels pour des libations, cette vitalité seule peut me faire déborder dans la parole et la prière.

Temps, positif et négatif de nos religiosités intérieures.

L’homme est une bête pratiquante postérieure à toute vie, et qui devrait considérer cette postériorité comme un délit.

Tous les imbéciles ont des occupations, ils n’ont  aucun besoin d’aucun effort pour être !
Je resterai ce permissionnaire qui prie dans un désert et se retire dans une cité en flammes.

Lorsque tout me devient impalpable, et que mon cerveau s’agite autour de cette constatation, je cherche à me déchirer pour une autre lucidité.

Je suis né vieux, avec la nostalgie de cette douloureuse enfance tant elle s’est précipitée dans le monde pour y noyer ses ubacs et ses adrets.

Je me suis répandu en mortes vérités, et n’ai pas songé un seul instant que toutes mes dispersions avaient à voir avec mes propres déserts, avec les plus sales de mes désespoirs.

La maladie couve effectivement des déserts d’affection.

Il arrive que d’abjectes pensées me parviennent toutes auréolées d’un devenir de grandeur, et que dans l’entreprise de les commettre, j’y trouve un prestigieux dégoût, mélange de boue et de sanie.

De l’ennui il y en a toujours là où je suis mis à mal, là où je me suis déchargé de toutes les vieilles vérités du monde.

Combien dans le tumulte où j’ai éparpillé des propos sur Dieu, j’ai cru m’élever, et combien de barrages se sont dressés devant moi, avec leurs cintres lourds, et leurs haubans si hauts.

La vie pousse trop loin et trop vite ses propres exagérations.

L’esprit est sans objet, sans dessein, l’esprit c’est le moment et l’espace où fleurit Dieu.

Que reste t-il de cette enfance bourbeuse comme un terrain vague où ses sont dessinées toutes les terreurs du monde, dans la promiscuité de tant de solitudes, dans la proximité des agitations acharnées, profondes comme l’amertume, initiales comme les erreurs ?

J’aurais la vieillesse en marge des aises, et retirées toutes mes parts d’homme, il me restera une immense tristesse comme en un jour d’autopsie.
Vivre est toujours tardif.
Partout le réel est si venimeux et si extérieur, qu’on dirait que des esprits haineux m’incitent à en frémir.

J’ai trouvé dans la mélancolie une retraite pour y dorer ma nonchalance, un asile ou rouir les astres de tous mes théâtres extérieurs.

Où que je mette ma vue, de la froideur, et un infini d’octroi et d’abandon.

Émoussé et ne pouvant plus me fixer en idées, je reste un individu sans nom, qui engendre de l’amoindrissement et ne sait plus où se rafraîchir.

La matière même de tous mes dégoûts fleurit dans l’homme, dans ses enfers égayés par l’ignorance d’un éden de sensations..

Ma mémoire est une métropole sans lumière où tous les esprits besogneux s’endorment dans l’idée d’une tendresse humide, dans les friches de toutes leurs régences, de tous leurs jardins putréfiés.

Affligé par toutes les réconciliations sans profondeur, qu’ai-je à attendre des filles instinctives, qui ne se porte ni vers le ciel, ni vers leur hygiénique tendresse ?

Toutes les questions m’emmerdent, et celles qui m’emmerdent le plus tournent autour de l’âpreté du sentiment, autour des non-sens de l’amour voulu pour se racheter des magnanimités mal digérées.

Ma rancœur est un écoulement qui s’ourle de la stupeur de vivre.

Dans l’amour le corps est une imposture, le temple des lourdeurs, et l’âme une effluve qui s’applique à la lame et à la larme.

Je ne considère rien auquel j’ai du obéir, et que j’ai aussitôt dénié par le désastre du faire.

Dans les déserts du sens, ma neutralité est plus réelle que les idoles qui s’en désolent.

J’ai le goût douteux du disparaître, et celui agrandi de rester dans l’effroi d’un funèbre devenir.

Dans la solitude j’ai cherché à vénérer un dieu indifférent à cette même solitude.

Là où je me rejoins, tous les nœuds de ma condition coïncident à des accidents, à l’expression de la douleur de cette conscience d’être, et de singe exténué.

J’aurais renoncé à tout ce qui aurait pu faire mon bonheur, un bonheur d’effusion et d’instinct, pour une croisade vers les paradis de la pulsation, et ceux des lentes exaltations qui dérivent d’une extrême lassitude, éternelle et sans but.

Je me retirerai de l’existence comme du bas ventre d’une femme haïssable, tant elle aura parfumé ma ténèbre d’essences excrémentielles.

Il existe en moi un Job pulvérisé que l’excès d’endurance pousse dans le messianisme et la théocratie.

Tous mes actes sont le positif d’une défaite anticipée.