Aphorismes 53

Toutes les variétés de l’amour sont inscrites dans nos trahisons.

J’ai trop peu d’intériorité, je me suis indexé à cette inféodation de rester en surface, et sans respirer.

Mélange d’humeur et de vice, voici le ciment qui tend l’homme, précipité de toutes ses maladies.

Toutes les œuvres sont ces gestes pillés dans les rejets du mot et de l’image.

La philosophie nous met dans l’appétit de l’incurabilité.

La vie, ces dispositions du temps et de l’histoire que le hasard rend nécessaire pour ses impropriétés.

Etre au contact du virtuel et s’enfoncer dans la mollesse du dormir.

Laissons le débraillé des cellules et des neurones nous désespérer de ces ordres voués aux articulations du corps en proie aux hystéries.

Dans la boulimie des contresens de ce siècle, les obsédés du verbe trouvent une parade à leur légèreté en l’utilisant comme une anomalie.

Se déchoir dans l’appétit des remords et des masques.

Investi de toutes parts par les molles condoléances du vivre, j’entre en religion pour me désagréger de mes intentions d’homme.

Oublier jusqu’à la chimie ordurière des origines.

Il faut toujours se délier, se déliter pour se rencontrer ailleurs que dans ses propres formes.

Toute cette sacralité salie par la glose trop vaste de ceux qui ne jurent que les poings fermés.

Je ne possède rien qui ne me fasse envier une autre possession.

L’art est l’élaboration de ce qui n’aurait pas eu d’intérêt si un dieu d’esprit et d’effort ne s’était trouvé là.

L’art donne de la lumière aux plaidoiries et plaidoyers de nos natures les plus médiocres.
J’ai toujours considéré ma vie comme une moribonderie, j’assiste à ma décomposition depuis tant d’années, que ce que je puise dans mes réserves tient de la voltige et de la corruption.

Vivre nécessite quelque ordre désintéressé, que l’imagination fait ressembler à du confort.

Le sérieux n’est pas entré dans ma vie, ou s’il y est entré, il n’a eu de mouvement que pour m’en détourner.

Détaché de tout et de tous par impulsions et par répulsions.

Rien que je ne fasse sans en être aussitôt indisposé.

Vivre agite en moi ses clochettes de lépreux.          

Je ne m’adresse à moi qu’avec du pire et de l’inconsolation.

L’ennui m’a inféodé, m’a poussé dans le sérieux de la prière que j’ai convertie en offense, n’ayant pas trouvé de dieu pour la contaminer.

Au triomphe de la parole étendue comme un oriflamme, je lève moi, un râle infectieux qui ôte tout doute sur mes velléités.

Dans la faillite de ce langage que je considère comme une infirmité, parfois se lève quelque expansion, et son mystère est expliqué.

J’ai beau me dire que le monde peut vieillir et finir sans moi, je me lève pourtant tous les matins dans l’ignominie de l’imitation et de la singerie.

Je ne considère rien qui vaille la peine d’être regardé de l’intérieur.

Mes désirs suggèrent une forme de pardon que je dois à mes essoufflements et à mes éreintements.

Tous les maux, nous font veilleurs, c’est ainsi que nos organes se signalent par leurs substances et leurs déconcertantes lourdeurs.

Rien contre quoi je n’ai dirigé mes injures, et qui ne m’est atteint dans ma vitalité.

Je suis cet ahuri, spectateur qui fermerait les yeux si on le forçait à regarder la vie qui se poursuit pour d’infectes explications.

Vivre nécessite quelque justification que je ne peux produire qu’en hurlant.

Tous ces jours où je n’ai rien eu à écrire, je les réduis à de la sentence et à de l’épitaphe.

Vivre nous oblige  à de la médiocrité, dès lors que nous nous en accommodons

Ma mémoire ayant répugné à garder tous mes souvenirs, j’use ma vie deux fois plus vite que si j’avais tenu à la curiosité de ses vestiges.

Je répugne au charme discret et distinct qui se tient entre la lettre et son destinataire.

Trop raisonnable, je me suis figuré que toutes les abstractions auxquelles je donnais du sens étaient les seules péripéties que je pouvais commettre sans impunité.

Depuis trente ans mes fatigues sont instantanées.

A la prodigieuse vitalité de ceux qui cherchent à évoluer, j’oppose mes petites émergences, entre la borne et le contour.

Combien j’ai pu mesurer l’ignominie de la naissance, et combien j’en ai été affecté mais prodigieusement.

J’aurais tant voulu qu’on m’avertisse du contenu de l’existence, pour me vouer d’emblée à des dissolutions.

La lucidité laisse indemnes les esprits occupés à l’assujettir.

La seule forme sérieuse que puisse emprunter la parole est dans les livres, précisément les livres qui nous découragent de vivre.

L’existence n’ayant que des effrois à me proposer, je songe à m’allonger pour n’être pas cet ensommeillé qui marche et s’use par les bornes.

La vie est un à pic métaphysique.

Rangez vous des mots de crainte qu’ils ne vous rongent.