Journal 1985


Je la retrouve chaque soir dans un recoin de ma tête, comme une épée saillante, quelque chose qui flotterait dans l’air irrespirable de cette pièce où mes nuits sont des partitions géométriques, et j'y vois les présages d'une folie bien plus grande, mais avec des fils moins solides, et je sais qu'en automne quand arrivera mon nouvel âge il faudra que je l'abatte une nouvelle fois.

Il est gras et veule comme un maire bedonnant qui veut faire tomber son adjoint, pour de tout petits recels.

Pierre a une tête de moine qui ne prie plus et retourne  sa chasuble à chaque fois qu’il dit une nouvelle messe. Pierre il est dans le style Pionce Pilate, il est difficile de faire plus odieux, d'ailleurs celui-ci ne s'en ne se pendit pas à un rosier, c'est pourquoi Pierre n’illustre qu'un corps chauve de bonne heure qui  tire à lui les plus mauvaises parts  d'homme.

Le sujet est simple, il pleut, que faites-vous, je m'emmerde, je m'emmerde.


C'est un été qui ressemble un automne avec ses baissières et ses au couteaux  repliés, je fais tout à moitié ou ne fais rien du tout, cette part de chemin qu'il me reste à mener il faudra bien que je la franchisse pour qu'enfin quelqu'un d'autre  m'affranchisse à son tour.

Je fausse les pistes, toutes les pistes, comme ces animaux aux multiples facettes qui se planquent sitôt qu’un pas de chasseur va sur les sentes.

Je ne me justifie plus de rien, j’éructe à la face du monde, je fais de mauvaises blagues, j'ai fermé les oreilles, je ne veux plus rien entendre.

Le rien est inadmissible, à l'odeur du rien on reconnaît tous ceux qui sont dans la veine de la parole et dont le sens est figé dans celle  là même.

Pauvre petite misère, si misérable, que même un miséreux n'en voudrait pas.

Avec mes mains grasses je tourne les pages des livres que je survole, j'y entrevois la  vie des sales de métier et j'y sens tous les contraires se heurter.

Me vouer à moi-même, voilà ce que j'aimerais.

Je mourrai vieux, dans cinq ans, voire dix ans, quinze, peut être trente si la vie m’en donne l'occasion, le temps n'a rien à voir là-dedans, je mourrai vieux puisque je l’ai toujours été.

Je retrouve Paris avec tous les anciens souvenirs, je retrouve mes chers amis, ceux d'il y a quelques années, et ils me montrent la ville comme je ne l'ai jamais vue, des hauteurs.

Je ne me suis jamais servi d'un poignard avec indélicatesse, je n'ai pas décollé les placards des murs, je ne suis pas un casseur, je suis un homme dans les coutures cèdent parfois, et qui laisse échapper la bête silencieuse, cette même bête qui peut être bête voire plus, c'est-à-dire qu'elle peut  être  loup ou chacal, chien ou panthère, et ça, ça me fait mal, car je n'y ai recours qu'à une petite raison, et c'est une raison animale.

Le manège des mots ne me convient pas, je rêve d'un raffinement supérieur à la langue, à des gestes de souverain, à des quatrains satisfaisants, ce qui claque en  moi m'embrouille, la parole m'a toujours semblé être une mauvaise campagne à la recherche incommode, je veux des chiffres moins enviables, et les lettres restent à mes périphéries, dans du système.J'ai aussi une main qui pour frapper brûle, comment alors  renoncer aux coups : quand l'index, celui qui pointe, peut  démasquer et frapper une nouvelle fois ce Judas qui m’est si proche.

Je reste sur l'idée que rien ne s'accomplit dans les redressements, aussi à cette leçon, j’adjoins cette autre de me tasser, un point c’est tout.

Maintenant qu'elle est partie je suis comme un serpent qui s'enroule à ses  cercles, qui ne sait plus quoi faire avec sa peau et avec ses mues, j'ai des idées d'incendiaire, je joue à me faire peur et à me miner.

À sept heures du matin je paye trois francs un café que je ne bois pas, j'y vois des visages obscènes, ceux de tous ceux qui ont quelque chose à dire et sans qu'on leur demande, je sais que les mots que je vais lui envoyer sont des mots contre ma nature, j’ai honte, les marteaux piqueurs sont déjà en branle et ajoutent à mon désarroi un bruit de charroi, ils me rappellent ceux de mes vingt ans sur les chantiers de nuit , d'ocres, de briques où j’y laissais mes mains et cet amour si loin de moi. 

J'ai attendu d'avoir trente ans pour dire des choses essentielles et en rire.

Je dors du sommeil d'un taulard, mais avec des rêves d’éveillé, je me lève avec les premiers rais qui percent le rideau, je marche dans la ville comme un pantin, à la recherche d'un regard juste, à la recherche de mon passé, en quête d'un nouvel avenir d'incendiaire, de fou, je ne joue plus, le soufflet est dépassé, j'ai le souffle court, je suis né percé, c'est ça, je suis percé de toutes parts, je cherche un nouvel enseignement, quelque chose qui vienne de Dieu ou de très haut, mais rien n'arrive. 

De la douleur, de la douleur avant toute chose est pour cela préfère la taire.

Le temps m'est pourtant parallèle, il est devant, il est derrière, c’est un  trottoir de dégoûts et d’ écœurements,de la putréfaction, c'est ça, je pue le malheur comme d'autres ont l'haleine fétide.

Je tente de renouer des liens avec elle, durables, c'est du moins ce que je crois, je m'y prends mal, elle consulte les horoscopes dans de médiocres  journaux, elle va et vient dans la maison comme un croisé sur les lieux des crucifixions, moi je cale, je suis conscrit, je me perds dans d'anciennes rancunes, dans la colère, et dire que j'ai tant pour l’aimer, je suis dans son univers où tout est indiscutable, où toute trace est un mot débouté et qui se retourne contre moi et a des odeurs de partir.

J'y pense encore et toujours, ma gorge se noue, mess veines se dessèchent, mon corps est à la traîne, j'ai des insomnies, le souffle accéléré, quand elle s'approche, elle ne me touche plus, elle ne m’aime plus, elle me rend  lourd et vulnérable, elle va s'en aller et j'ai de la tristesse plein les yeux, dans les mains et dans le cœur.

La table est dressée, elle sent les bons moments d'autrefois, je n'ai plus cure de ce qu'elle m'adresse, elle est devenue vaine et ridicule, je suis comme un chien aux abois, elle, elle est dans cette maison comme en permission, elle est déjà partie dans des endroits de luxe, dans des soupentes huilées pour d'équivoques jeux, et j'ai mal de devoir faire l'apprenti, de devoir la retenir, je suis toujours dans son milieu avec mes yeux qui se mouillent, avec ma parole indigeste et qui n'a plus de raison d'être.

Je substitue  une autre à celle d'hier, celle qui couchait dans mes mémoires tel un veilleur forcé, celui qui ne se défilait pas, s’attachait à ce qu'il était, l'exemple même de la délicatesse et non  du froissement, avec cette envie que j'ai de me livrer au monde, j'embrasse sur la joue tous les bienheureux qui s'endorment avec en eux l'idée qui  ne serait pas celle d'un baiser de Judas.

Celle-ci aimerait  faire l'amour avec moi qu'elle use de mots stupides et idiots, ses regards ne sont que des regards de quêtes qui ne tiennent pas d’elle, mais de cette autre qui s’y planque, elle me matraque avec ses vacheries sucrées, en fait c'est une salope, elle est à court d'idées et ses idées sont des rapports de portefeuilles, c'est une petite connasse apprivoisée qui m'emmerde.Je vis, je sens déjà le soufre, les heures, les années mauvaises comme autant de solitude cumulée, cet âge est aussi l'aveu de ma muflerie et du soufflé, il faudra quand même que j'en fasse un meilleur usage.

Mes nuits m'ennuient, elles  me rajeunissent de quinze ans, quand aux coups répondaient les coups, et aux arnaques les arnaques prises dans les pièges d’adversaires plus hauts que moi.

Elle n'est plus la même, elle fuit, elle s'ennuie, elle va chez d'autres, moi je reste las et abattu, amer de ne savoir lui parler, de ne pouvoir la retenir, et je suis aussi triste que ces marins débiles quand ils partent sur la mer sans avoir salué ceux qu'ils aimaient.

Elle s'endort souvent de l'autre côté, nos  corps sont  médiocres, méprisables, le sien me désole et m'attire pourtant, dans ce théâtre horizontal où elle préfère le flanc droit à mon haleine, il y a toute l’approche tue pour un autre, tous les méridiens, toutes les positions que nous n'osons plus, celle du statuaire, c'est moi qu’elle saigne à blanc, je ne m'entends plus avec moi-même, je cours à la perte et je la méprise, c'est cela ma vérité.

Je me résigne à trente ans, alors  que la vie voudrait me faire croire à des renouvellements, elle me pose dans les habits de l'ordinaire, du couple qui se défait, c'est pour ça que je n'ai plus que la certitude de pouvoir me consoler qu'avec les mots.

On dirait que le temps m'offre la possibilité de compter sur lui, de faire son éloge, je suis donc soucieux de le  défendre  en lui accordant des quarts d'heure d'aparté.

Je me plains de ne plus rien créer, les tableaux que j'ai peints vont à mon malheur, ils me rappellent la peau blanche et couturée de la femme que j'aimais, et qui me trompe, j'ai encore les couleurs rouges et bleues de son corps dans mes yeux, aujourd'hui ils ont les teintes de ce sentiment braque  comme on s’embarque sur les eaux de la trempe.

Ce qui me servira au développement me servira aussi au résumé, et et mes paniques si nécessaires soient-elle seront ma meilleure étude.

La folie me conduire au célibat, les basses seront mises, et le flûtiste que je suis n'aura aucune conquête, rien que du somme et du mépris, c'est pourquoi je suis si  secoué,  que le poids de cette vie m'écœure et me mène je ne sais où.

Oui  c’est ça, je suis écœuré jusqu'à ne plus vouloir que le sens fasse son office, qu’arrive demain, je boue, je lance à la mer des bouteilles vides,pleines d’amertume, mes jours sont de lie et mon lit est défait, souillé en même temps, je refuse d'y dormir.

L'orage est là, l'air est brûlant, acide, je retiens tous mes mots, je lui tends les images d’un suicide que je ne fais que pour moi seul, j'aimerais qu'elle se passe de la haine que j'ai pour elle, qu'elle s'en aille, mais dans mon cœur il y a un mauvais génie qui la retient et qui voudrait qu’elle se pende en places et lieux où nous nous aimâmes.

Lent poison de la rage qui s'écoule comme un alcool amer, et tout ces sens inutiles et actifs qui ne  font que  bouillir dans mon sang.

J'entre dans les livres pour me charger des personnages, pour les provoquer, les bafouer, lorsque je les nomme , je leur dis des injures, les roue de coups, les personnages ne me rendent rien.

Longue route à  venir avec mon enfant qui je le sais  dormira, ne dira mot, vivement que des paroles lui viennent à la bouche.Les femmes par leur sagacité sont des cartes que l'on suit du doigt et de l'œil et dont le tracé exact fait que l'on se trompe de chemin.

Nous oublions peu à peu que nous nous fîmes mal, nous nous retrouvons, nous sommes sur la réserve, aucun de nos gestes n’est dans l'excès, nous préférons en rester là.

Loup ou renard, j'aurais aimé fureter dans les poulaillers pour y faire je ne sais pas trop quoi d’outrecuidant.

Du bon emploi que je pourrais faire de ma vie si j'étais devenu sot.

Nous retrouvons nos marques comme ces coureurs de fond qui partent lentement et finissent en flèche déchirant la laine sur la ligne de départ comme des bolides.

Ma fille mange des cerises et sanguinole d’un peu partout comme si elle avait péché par une chair rouge et cela pour la première fois, ça la fait rire  autant que moi.

Ce qui me ce qui me tient le plus à cœur ne lui tient nulle part, c'est là sa suprématie, ça me pèse, un peu comme les souvenirs qui me rappellent l'âge de la craie sur le tableau noir.

J'aurais mieux fait de ne rien attendre du tout, j'aurais au moins attendu quelqu'un à qui je ne devrais rien.

Quinze  août Sainte-Marie monte aux  cieux en ascenseur, celui qu'on doit à Monsieur Otis, l'idée du voyage interstellaire, l'idée des regards de faïence pointés vers elle, bonjour et au revoir,elle va droit au ciel saluer le père éternel.

J'ai beaucoup de mal à être stupide, et cela les sots ne me le pardonnent pas.

Je mécanise, je visse, dévisse, frappe du marteau, puis me vient le mot « Merde » en bouche,  lentement le véhicule s'ébroue avec des grands ploufs et broufs comme une façon déplaisante de mal me remercier.

Nous parlons de revenir au pays par  l’Italie, de ces ritals qui vous piqueraient jusqu'à votre amour-propre si vous  n'y preniez pas garde.

A soi la couverture, toutes les couvertures, et ne dormir que pour ne plus sentir ce froid qui s'établit en nous comme un vain dialogue.–


Je gère ma vie comme je lis, mal, entre les lignes, ce que je commets également dans mes oisivetés, ce sont des dessins, des peintures, mais c'est mal construit, mal conçu, serais-je toujours dans l'à peu près ?Je travaille sous l'influence du complément d'objet et j'écris en lettres capitales, des sermons pour des moments d’assermenté.La vérité sort de la bouche des vers.

Nous nous contentons tous deux de peu d'esprit, le peu serait beaucoup si nous avions de l'esprit, mais voilà qu'il est inaccessible.

La question est de savoir si la folie pourra nous conduire et nous mener vers ce qui est capital.

Pauvre petite vertueuse qui ne dura pas avec moi, qui passa son chemin, pas timide dans l'entrain à se défaire de moi, tu as  bien caché ton jeu.Je remue doucement la cendre de l'apparat, des cancrelats cyclistes vont doucement vers la braise.

C'est un temps en largesse de saletés de toutes espèces, il pue l'article des compromissions et des morts à petit feu, je dois compter sur un autre temps, celui des lâches qui avancent, et qui vont passer de la connaissance à la reconnaissance.
L'enthousiasme me revient parfois par à-coups, je m'y sens pourtant ridicule comme après les rougissements.

C'est une nabote, c'est une nabote ample, elle a les mots de son époque, des mots couturés, serrés, des mots qui lui ressemblent, il me vient l'envie de lui arracher la langue, crever les yeux, tant son odeur qui est la propriété même de ce qui me donne le dégoût me vaut tout ce mal, saluons comme il se doit tous ces modèles infects, l'idée putride qu’ils s’en font, quand tout m’ amenait à ne voir dans l'exemple qu’ils donnaient qu'un rôle inefficace et vain.

Ca schlingue du côté du cœur avec des odeurs de célibat et de déboîtement, quand aurais-je assez de place pour faire marcher tout ce peuple qui dort en moi dans des parages qui ne sentiraient pas les farces et les fins ?

J'essaie de me voir en imbécile, cette peau que je vêts me désigne à la vindicte populaire, moi qui ne marche que tout droit et ne déborde même pas de saletés, je m'imagine à quarante ans tout aussi  superflu et imbécile qu'aujourd'hui, sali par ceux-là mêmes qui ne m’épargnent pas, et ça me fait sentir combien je suis incommode avec les mots, les leurs, ceux du ridicule.