Journal 1985


Il faut sourire à cette jeunesse en cariatides et qu’elle en  profite.

J'exprime avec mes actes des mots qu'un autre que moi reproduirait des centaines de fois pour de grands mercis.

L'expérience m'a toujours été un terrain impraticable par temps de postillons.

P et  T  sont deux putes qui descendent, qui montent les escaliers et c'est bien l'exemple de mon moi contraire.

Les mouches papillonnent autour de la lampe avec des petits vrombissants avant de se lover sur mes cahiers où elles posent leurs pattes pour écrire des mots sur l’envol

Je laisse au roman sa part de lecteurs correcteurs, je pense à l'aphorisme comme à une leçon de liberté saillante et rapide, comme à un coup de poing sur la  table de tous ces aimables de métier et qui n'en font rien.


Avec plus de violence mes trente ans ne seraient pas timides et je n'aurais pas peur de  revendiquer de belles couleurs.
Quand ça ne coûte rien, ça coûte toujours quelque chose.


À quelques détails près les jours sont les mêmes, ils m'éclairent de moins en moins, c’est septembre et j'ai l'impression d’être dans un train qui rentre dans un tunnel pour ne jamais en ressortir.


Ma fille a deux ans, elle va dans l’entreprise de sa  vie, il me paraît essentiel de l'amener vers l’amitié, l’amour, le roman et l'écriture.

À côté de tout l’or du monde, les rires et les traces de mon enfant sont les seules véritables idées de pouvoir qui m'aillent.J’ai peur de ces trente ans comme d’une frontière à franchir où les gardes me viseront, où les guérites seront de sombres lieux, où il faudra que j’atteigne un pays qui n'est pas celui de mes origines, c'est-à-dire l'enfance et ses autorités.


Puisque tout m’y pousse, il faudra bien que je m’y fasse, les lignes si parallèles soient ‘elles  vont parfois à d’autres phrases que les miennes, et cela  je n’en veux plus..Je pense aux résumés de  tous ces moments où je n’ai pas été volontaire, à toutes ces  saisons obligées, à tous ces instants accordés à d'autres, et qui aujourd'hui  me crachent au visage et ne sont pas différents de moi.


J’accentue mon personnage, je suis indélicat avec les idées qui sentent mauvais, et c'est cette expression qui va le mieux à mon visage.

Un nouvel anniversaire, un nouvel associé, mon âge, et la certitude que mon enveloppe n'est qu'un fragile réseau de sensations quand la chair et le corps évoquent une grande loi.

Il faudra que je rêve et rêve encore, seule la fiction me détachera du terme auquel je tiens parfois  et où vont mes ensablements.

Jour après jour dans le ridicule dessein d'être le seul à ignorer la place qu'il me faut, je pourrais évoquer de nouvelles distances, des arcs tendus, des flèches et des ogives, comme si pour le respect de certains je  devais leur accorder des architectures qui ne sont pas les leurs.


La cohérence est l'entreprise insensée que je commis pour  voir si effectivement elle était nécessaire.

Le soleil  est dû en partie à la place qu'elle me fait, mon enfant qui me témoigne tant d'amour m'entraîne dans son enthousiasme, dans celle d’un diablotin qui recherche des galons.

Écrire c'est se représenter dans ses fragmentations, le pire de ses partis, le mot dans la bouche de certains autres n'est  qu'un alibi qui ne me convainc pas.

Je peins une scène arrogante et virulente où l’on voit deux femmes s'enferrer sur d'un homme comme un serpent va broyer une chair, c'est d'une écriture et d’une représentation spontanées qui évoquent la fonction même de la schizophrénie et de l'emprisonnement.


Le monde n'est pas forcément l'idée que l’on en a, le monde si ébranlé soit-il  reste ce qu'il est, c'est-à-dire une œuvre collective faite par nombre de sales gens qui agissent comme  des chiens dans la  brutalité où se restitue l'idée de la Bête.


Le fleuve est une impasse dont l'ombre de la mer.


Longue journée comme en un lieu changé par les mains des dieux qui vont au prisunic , quant à la ville tiède du  soleil qui la conserve,je lui préfère le côté gluant du sable et des boues originelles.Avant l'heure c’est pâleur, après l’heure c’est trottoir.
 Je me glisse dans la peau d'un serpent, impassible, passif, mais non pacifique, je suis un, je me tends comme del'acier, pour mieux onduler parfois, j'ai des effervescences et des inflorescences pour mieux dissiper mon brouillard.


Le clapotis donne l'idée de la mort autant que le charbon, le grisou, l’aubépine et bien d'autres choses encore.


J'étale avec furie des huiles sur le cadre blanc, la grâce ne m'atteint pas, c'est ici que se rencontrent, que se confondent des larmes, des contenus de couteaux, la femme apparaîtra bientôt, ne sera pas bleue, j’irai  à des souillures, et les dunes ne seront plus de sable mais de rocailles.


C'est un dimanche qui sent le lilas, pourtant nous sommes en automne, voilà des odeurs qui en promettent.


Grand carnaval des idées quand la trentaine me va comme un gant percé, une mitaine de vieillard, en fait c'est une chaussette surprise toute de pièces rapportées.


Il me faudrait un temps avec davantage de  permissions et moins de compromis, j’aimerais qu’un lointain ami me téléphone et qu’il me donne de ses nouvelles, qui ne serait pas aux portes de la phtisie, qui ne frapperait pas à mes carreaux parce qu'il est malade de nos anciens symptômes.


Vacarme, chahut, grands boums à l'intérieur, je dis « Elle est candide, a des yeux pers mais ne sait rien voir » elle paresse, s’en va, et je reste triste, seul dans les draps en mouvement, damné, avec mon sang dans ses veines et elle n’en saura rien.


Le temps est aux alouettes, aux miroirs, aux mouroirs, on pourrait  s'y méprendre, c’est en cela  que les façons des femmes sont des factures d’oiseaux migrateurs, moi je suis à la voltige, un trapéziste en somme, je mets de la magnésie dans les mains et ça les fait fuir, bon vent les putes.


La haine, ne serait-ce pas un peu de  la colère des dieux, mais restreinte ?


Un ami qui va voir Dieu c'est quelqu'un qui a du potentiel.


L'univers, ce rêve uni.


Aux paroles écœurantes et toutes en sueur dans le temps des bistrots, celles qui m'engluent, celles qui me heurtent, qui m'embarrassent, et que hais parfois,j’adjoins le lent poison du silence et ses petites morts à domicile.


Dans mes livres, dans mes cahiers, sur mes draps, mes couvertures, sur mes sommets, sur mes toiles, elle écrit son prénom, c'est ma fille.


Le bruit est la forme indisciplinée du silence qui habite chez les voisins, j'entretiens avec son glas le culte de la distance et du vocable mal à propos, merci pour les abonnements, les aboiements, les pochtronneries, ils témoignent de l'importance que vous accordez à la bête quand la chaîne est rompue.


Le sexe comme l'illusion de vaincre le temps et avec la nécessité d'être le seul que l'on accepte comme tel.


Ces instants où l'on croit que seul le regard pourra dire ce que la bouche tait.


Sous le rien se cache l'idée du tout,comme les doigts vont à un gant, et dans  le sens d’un faux devenir avec son cortège de menteries.


C'est un temps automnal mais qui ressemble à  un avril avec son filet de soleil et de feuilles tout en verdissements, et qui n'en finit pas d’en finir, comme si l'hiver si redoutable soit il, devait renoncer à ses couleurs.


La brute dit « Tu es peureux » je réponds «  Non je te ressemble. »


Comme il est inquiétant de me voir dans ce corps là de celui-là même qui prétend ne rien avoir à faire avec moi.


Je suis l’enfant du charbon, de la  glaçure, du juron, de la sciure, quand bien même mon corps n'aurait rien à voir avec les superlatifs, je reste dans la position de celui qui s'est assis sur un banc au fond un d'une classe et qui des années durant a compté les wagons chargés de houille, partir, partir, partir…


Il faut du talent pour s’opposer au chaos, à la parole, aux imbécillités, il en faut davantage pour se faire soi.


J’exige si peu qu'ils en deviennent exigeants, je me fais l'effet d'un vieillard qui n'empêcherait pas une mouche de voler et que les sots  de toutes espèces salissent et sur qui ils  crachent afin qu'il se taise.


Il convient désormais de ne désirer que le beau, quelque chose qui ait à voir avec l’acte, et en le disant, mon témoignage fera foi.

J'ai compris que mon dégoût du monde était  le dégoût de moi-même, c'est pourquoi je ne protesterai pas de ce dégoût, et m’en désespérerai, car il y a tant de salissures et de sanies en moi et de tous les acabits que je ne sais comment m'y prendre pour m’en écarter.

Mon père me revient en mémoire, sur des photos que je regarde, j'y vois mes yeux, mon nez, ma bouche, et mon corps tout entier, cette vie qui m'exaspère, comme si je devais lui en faire grief, alors que la seule offense qu’il m’ait faite est de ne pas connaître son  passé.

La littérature pue le manège des affaires, le poison de la démesure et la lente crispation des écrivains sclérosés et cirrhosés.

Je suis tant en profondeur que je défends à quiconque de me toucher de crainte qu'il ne sombre en  moi et s’y noie.

Trop lente gestation pour accoucher d’un rien infime, à ceci je préfère les grossesses démesurées pour me mettre dans leurs capacités à concevoir et à me mouvoir.

L'annonce faite au mari pour le manège des femmes aux intimités légères et les mariages qui se sont faits pour le commerce des sens.

Tout ce qui concerne le temps me concerne, creux, vacant, vide de tout est pourtant décrété comme un absolu, il me convient par ses façons de spéculer sur mon passé et sur mon avenir.

Je considère que je progresse lorsque mon apathie devient une forme privilégiée de mon ennui, à cela ajouter qu’au seuil de la bière j'élaborerai je ne sais quelle machination pour  paraître surexcité.

J’ai la conscience  pour moi de savoir que j'ai été toujours et cela malgré moi, la proie des crétins, des imbéciles, des nabots et des enflures de toutes espèces, et tout ça pour qu’ils usent de tous petits apartés.

Viens l'hydre de la pensée avec ses grandes idées d'eau et de golfe, c'est là que je prends un litre de vin.

Avec ses à peu près dans un champ de pourquoi elle ressemble  à une nonne imbécile que fustige un vicaire mollasson.

A la grande école de la stance je me conduis comme un ancien délinquant qui tonitrue, rue, éructe, et troue le silence avec ses rôts et ses haros.

Un pourcentage de néant est néant malgré tout, voilà pourquoi mes jours sont du vide en suspens et mon corps une masse si pleine de vacances.

J'ai l'amour pour le monde comme un poids  dont je me déleste chaque jour pour parer à l'amour.

Dans le spectacle de leurs vanités je les soupçonne d'être l'exemple même de ceux qui n'officient à la première personne qu'en présence de marionnettes.

Elle m’offre ses seins laiteux,  offrandes étagées, une décade de désirs, si belle et si haute que le colleur d'affiches que je suis ne comprend rien à son vocabulaire.

Palindrome. Éros se sert très essoré.

S’il ne me restait qu'une heure à vivre, plutôt que de chercher à en finir, à me cacher, à ne rien dire, je me branlerais, je me masturberais frénétiquement.

Noël, voici les fourberies du sapin.

La magie comme le bonjour de celle qui ne dédaigne pas à me saluer et fait mine de me connaître depuis bien longtemps.

J'attends en mollasson et si peu distingué que l'on veuille bien croire en mon tout petit talent, comme ce qui me permet de tenir la rampe et de marcher droit.

Cependant que ma fille oscille entre le poupin et l’enfant, j'oscille entre la mollesse et la rudesse qui sont les deux mamelles de mon ennui.

Voici ce que je ne peux pas décrocher, l'amitié, l'amour, un prix, une prime, une étoile, et ainsi de suite, jusqu'aux nombres décimaux…

Aujourd'hui encore le vin, le silence, les beaux costumes que j'ai chéris me paraissent pourtant comme un habitus d'académicien qui tire les pissenlits par la racine.

La vie c'est un peu comme une bande de billard quand la boule roule et la cogne,  avant d'aller heurter la queue et se précipiter dans le gouffre des additions et des soustractions.

Les contrôles d'identité sont des viols protégés.

Singulier comme des singes sur les pistes cendrées, nous avons pour notre séant plus d'égard qu’a une mère pour ses enfants.

L'air heureux, l'air heureux, comme si le paraître était ce qui nous approche le plus de la bête, pour n’en  retirer que l'idée de la vie inconsistante, et qui elle a effectivement l'air de...

Je suis enfiévré, je couve une grippe, je ne fais rien pour l'éviter, la maladie est à mes yeux le seul petit complot que je puisse commettre pour enquiquiner ce peuple d’importuns qui s'accommode si mal des journées où je suis présent.

Si la vie était aussi accablante et terrible qu'une partie de roulette russe, je me retournerais vers des états seconds comme le rêve, les belles sensations à domicile, et les causeries avec moi-même le soir au coin du feu.

L’âge que j'ai à présent est l'expérience la plus idiote qui m’échoit, elle est  insignifiante  à  mon présent, rien qui ne mène au pilori des sens, rien qui ne me fasse hurler vraiment, pleurer, plaisanter, sinon cette petite déception, ce tout petit rire à la mesure d'une trentaine qui ressemble à quelqu'un qui part en mission sans l'idée de la quarantaine.

La parole est au dialogue ce que le l'aparté est  à un dieu.

Se peut-il  que mon sort soit de me soucier des autres à perpétuité,  je n'aime pas ce qu'il font de moi, un enfant majeur qui va à de petites réflexions, leurs mots sont autant de gonflettes que des émissions verbeuses, insignifiantes,et ça me fait gerber.

Mon propre corps m’est parfois si étranger que je ne peux m'en rapprocher sans ressentir à mon égard une espèce de mépris, comme un général désarçonné par son cheval.

Dans ces théâtres où l’on dédommage les grands blessés du cœur et de l’âme, sur des planches noueuses, dans ces lieux où la nature s'épuise, je vois des occasions de prêcher le faux, d'aller à l’anti  institutionnel et intentionnellement, jusqu'à faire vomir tout ceux qui concèdent que la vie est un paroxysme.

Ce qui  tient du miracle c'est l'existence même, voyez les propriétés du singe à ignorer l'homme, à ne pas travailler, à ne rien faire, et dire que le que nous le nommons « Animal »

Dans la rue je ne dois mon salut qu’en regardant mes pieds, qu'en retenant mes bonjours, toutes ces rencontres  m’étourdiraient si je leur accordais une quelconque importance.
Autrefois encore je faisais jeune et on ne donnait pas mon âge, aujourd'hui j’ai l’âge que j'ai, c'est presque l’âge de la crucifixion.