Journal 1990

De la cruauté dans l'amour, du fusillade, du  babillage, du bousillage, une forme de mort avec ses derniers soubresauts, voilà ce que je dis, voici ce que je pense, fi des transparences, de cette plongée dans une sincérité de basse cour, amenée comme pour de la survivance, je ne veux plus de cette admirable crainte qui vient de leurs plus belles saloperies.


Crimes et chuchotements, c'est en cela que je tends à davantage d’être, sans crier gare, sans prévenir, sans louvoyer, rien qu'en fermant les yeux, rien qu’en battant les sourcils, mais que de lignes droites qui n'ont pas été menées à terme, ni dans la fantaisie des trépidations.


Tempête dans le monde, dynamisme des meurtriers, dynamisme des tortionnaires, dynamisme déplacé des assassins,trois petits tours et ça recommence,  faut-il qu'au-delà de toutes les saloperies liées au prestige de tuer, aucun Dieu n'intervienne pour un ménage idéal ?


Dieu que la vie est belle avec ses chants  codés, ses champs dévastés, ses cris d’orfraie, les plaintes des asservis, l'embrasement des villes, des crassiers avec leurs éteignoirs,Dieu que la vie est belle avec ses sales  étreintes, avec ses familles souffreteuses, avec sa faucille et son orgue pour dire des messes macabres, le râle des anciens, le parfum gris des orduriers,la débrouillardise du brouillard, avec  ceux qui s'époumonent, ceux qui vont à cru vers un malheur bien net et bien propre, ceux qui pensent au mal avec bien, et pourvu qu’on ne s'en débarrasse pas .


Comme il est bon de la voir grandir, s'étirer, s'allonger, laisser des traces un peu partout, au milieu de mon mon lit, en mes pièges, comme il est bon de lui parler, de l'attendre, de lui acheter des moutons pour  leur laine, de la questionner, puis de faire le con ; de lui tirer mon chapeau, de faire dans sa  présence, comme il est bon de la guetter à la sortie des classes, de lui offrir ma main, de faire l'homme, le père, et quand je la serre dans mes bras, tout recommence, dieu qu'il est bon d'être à ma fille.


Parcellaire, pas parcimonieux, ni pernicieux, je cherche dans toutes dans mes fréquentations une justesse avant de compenser  la vie par une autre vie, je ne pense pas en  rabais, ni en solde, je veux que toujours mes recherches finissent dans ce bel abord où il n'y aura plus de contraintes,  et où je n'irai qu'à la prière et mon plus au jeûne.


Écrire pour sentir battre mon cœur et mon corps, mes poumons se soulever, quel but plus altier pourrais je atteindre, pourrais je poursuivre, si ce n'est n'est de faire carrière, dans la maladie du montrer, et jamais serré contre les hommes. 


À l'esprit manifeste qui traduit si mal mes excès, mes euphémismes aussi, je pose cette grande introvertie qu'est la parole et qui tient tant du peu, qui me tient en retrait, et même si je la lance, comme parfois je fais des maximes imbéciles, ce ne sont que des borborygmes qui vont de la salive aux crachats.


Car enfin tout n’est que désertion,  un réduit ou pour mieux contempler son nombril, chacun attribue à Dieu ou au diable ses erreurs et se fortifie par leur mollesse, avec cruauté, j'arrive du côté des épreuves, comme je ne connais  de l'aventure que les voyelles ouvertes, je vais payer de ma sueur pour mes retranchements.


C. est une grande, costaude, j'ai toujours aimé les grandes, entre le grâce et la mère, un peu plus troglodyte quand ça l'arrangeait, elle me donnait du temps et de l'esprit, et même de la chair, au-delà de ce précieux viatique, nous nous sommes mal aimés, chacun n'attirant l'autre que par du définitif, celui de nos vies.


Rien que de la féodalité avec la lucidité d'un khâgneux qui lit  Stendhal et les Évangiles.


O mon amour, ma très chère liberté, dialectique du noeud, de la corde lisse, l'univers est ainsi conçu , entre les culbutes et les immondices, sur une ligne plane, dans une plaine en creux où l'on entend le cocorico des dieux réveiller ceux qui se sont affadis.


Resterais je cet animal déshumanisé que je ne leur ressemblerais pas, qu’au sommet de mes simplicités je me simplifierais, bien sûr que je serais ce singe avec un postérieur tout en rondeurs, mais il n'y aura personne pour étudier mes postures de provocateur.


Faut-il accepter le monde avec esprit  ou faut-il s'en débarrasser avec cette conscience qui fréquente les salons s'endort et sur les canapés ?


Celui-là fabrique de l'opinion, cet autre fait dans la dénégation, chacun se raccommode, nous voilà acceptant la marche saugrenue des armées de singes, des joyeux drilles qui ne sont plus joyeux, rien d'autre que le poids de toutes les traditions, de toutes les tragédies et malgré ça, nous cherchons notre propre respect dans la matière des propos que nous tenons silence.


Trop d'alcoolisme d’altruisme et de fraternité, pourtant tout ceci m'apparaît aussi ignoble que la forfanterie de ceux qui font de leur conscience   un feuilleton , et de ce feuilleton un récépissé.

Ce sont tous des chiens d'apparat et d'apparence entretenus par des maîtres sans cervelle pour des conventions et des commentaires, ce sont des chiens sapeurs,lapeurs de peurs, incohérents, débiles, japeurs avec de la purulence, avec de la raucité dans leurs abois ,de la sincérité en rondelles, et des yeux d’athlètes hagards qui montent sur les podiums pour des applaudissements d'autres chiens.


Ma présence est une oscillation, un tic-tac, quelque chose  d’inchangé constitué à partir d'autres que moi et qui ne va à personne.


En pleine nuit des mots m’assaillent, ce sont des sommations, celles de mon théâtre intérieur qui annonce le  grand jeu de l'écriture, le grand au-delà, elle devient chétive lorsque je la dévoile, lorsque je la dépose sur le cahier, bien en évidence dans la marge afin qu'elle pèse ailleurs que dans ces espaces auxquels j'ai renoncés.


Parfois cette souffrance inavouée veut aller jusqu'au bonheur, avec un iota d'élans, elle a quelque chose à voir avec l'envie de rire, puis tout s'éteint, tout s'efface aux heures australes.


Aux minutes friables de sablier, j'ai préféré les orages de l'horloge, la délicatesse de ce temps compté que j'attendais, je me suis regardé vieillir, me purifier l'intérieur, valant peut-être pour d’autres, moins pour certains, mais je fonctionne comme ça, je tiens d’un couperet qui n'a pas été fendu,qui n’a rien fendu,et puis je lui ai fait faire du bruit, beaucoup du bruit, après je me suis tu...


Année zéro de l'écriture, de la peinture, vient de l'ogival embarrassé, des créneaux, la mollesse d'une rosace mal peinte, je me maintiens en  chambre close, c'est aussi mon endroit le plus commode, là où sont toutes mes maîtresses, avec de la trame en lambeaux posée entre leurs  mains qui tiennent du drame de la création.


J'entreprends une nouvelle saison où mon corps affligé aggrave ma fierté et mes amours, mes années sans joie, en appel de la phtisie des sentiments, aux leucémies de cet esprit trop chargé qui ne fournit que de la petite gymnastique pour du cousinage à domicile, et cela pour une paraplégie du cœur...


Je resterai ce cancre borné, lent et lourd qui tremble avec six balles du côté droit.


Elles ont des visages conçus pour deviner, pour nous nous faire oublier nos années de bricolage, nos maçonneries intérieures, nos replâtrage avec du stuc, les compromis, les compromissions, à se tasser,à se ramasser en nous, à s’installer dans des fauteuils à mille balles acquis dans les dépôts-ventes, où tout objet sent la mort qui va d'ailleurs jusqu'à leur bouche, elles ont des phares et des élans, une idéale neutralité, je  leur en veux de n'être pas tant souffreteuses que nous, mais elles sont gaies,sans  cécité agissante, à croire aux premières prises, aux essais, aux lendemains désignés comme tel et qui seront beaux, les voilà une nouvelle fois  bien trop gracieuses, c'est bien là que réside tout nous inconforts.


Je me bourre la gueule, je me déjuge une  fois encore, je dégorge dans les couloirs où la tiédeur tient de la cuisine du sentiment et de la vaisselle cassée, je marche à côté de mes pompes, mes pas heurtent les caniveaux, j'arrive à la pissotière et je m'y déverse, je n'en peux plus, je vais dormir contre les plinthes.


Passeport pour l'ennui, pour la désertion, pour la rancune, pour les façades ou les préfaces de l’amour qui dort en moi, et pour celles qui ne sont pas parvenues jusqu’à mon divan.


J'ai pris un ancien rasoir qui appartenait à mon père, je l'ai approché de mon poignet gauche, il était acéré, avec une lame en veines fines ; j'ai failli aller à la douleur, j'ai pensé que si j’appuyais sur elle, il y aurait un étroit filet qui coulerait le long de mon bras, que c’est ainsi que je gagnerai sur la vie, puis j'ai ri de ce bonheur complètement imbécile.


Dans la hiérarchie du boire, parfois quelque idéal s'élève et me voilà en haut de moi, c'est-à-dire comme un valet qui n’a pas de maître.


C'est un vieil homme dans une vieille maison, dans une vieille chambre, avec de vieux habits, de vieilles idées, de vieilles images, c’est cet homme là que je serai, qui sera dans la mélancolie, celle qui n'animera que moi.


Le monde tel  que jamais il ne sera, le monde tel que je le vois, le voici ; je m'écroulerai sur le formica du bar, la face collée contre la froideur de la plaque, la serveuse, la patronne, me verront dans mes soixante piges, elles diront que j’étais  si gentil quand j'étais jeune homme, un peu comme les autres, et qui buvait pour flatter le premier qui se présentait.


Plus grave encore, toutes les constructions idéales que j'élève et qui concernent l'amour, cet amour aussi ridicule qu'une anglaise sur une tête de lard, le voilà qui se dégonfle à chaque fois que je veux le porter plus haut.


Un génie de sous la ceinture, c'est-à-dire un ludion idéal, qui monte et qui descend dans les effervescences d'une petite chiennerie de flacon et qui se complique la vie avec des parallèles et des géométries à tous les carrefours, à toutes les latitudes, et qui ferait même chialer un Christ sur son calvaire.


Rien pour me divertir de la chienlit, de la fissure, de la chiure, puis le coma de la barbarie d'être, de m'en sortir par une porte étroite, de sortir pour ne pas profiter d’un inventif dehors, tant en crise que mes indigestions sont réellement un concept  tel un étrange pouvoir qui  me fera déserter la vie.


Voici l'automne avec ses bavardages et ses dérives océanes.


Dis-moi qui tu hais, et je te dirai qui je suis, c'est un rôdeur que j'ai glissé dans mes jours et mes nuits, et mes yeux affolés se sont baignés dans un noir  innommable.


Je suis cet archange théâtral descendu sur scène avec ses chemises à carreaux et ses cheveux trop longs, qui d'emblée se montre incurieux et finit dans les soupentes les pieds et poings liés et lourdement.


Partir quelques mois, s'éloigner, revenir, proposer des lettres qui n'arriveront jamais, s'aventurer en aveugle dans d’aveugles contrées, contempler le rien  bousculant le tout, bien se sentir mal, puis haïr, vomir, etc. etc. etc.


Au bistro cet autre me parle de l'habitude de regarder sa bite qui est au milieu de son corps, pourquoi est elle là me demande-t-il, question à laquelle je ne  réponds pas, j’ai le sentiments qu’il divague un peu , c'est peut-être un exercice de style, mais son style ne me va pas.


Dans mes bas-fonds je m'exerce toujours à ma propre dictature, à l'expression de mes sentiments les plus amers, à une haine singulière, parente pauvre de ma fermeté, c'est un tableau qui se révèle en mauvaise couleur et ceci en toutes circonstances, et fait unique, dans mes entreprises je suis le peintre et le voyeur.


Je ne trouve aucune grâce à mes yeux, j’ai vieilli  trop vite et trop tôt, il ne pouvait en être autrement, je ne me suis attaché à rien, trop entiché de ma jeunesse, je vois et je pense à elle avec un extrême dégoût qui  m’atterre tout en me rendant vulnérable, plus vulnérable qu’à vingt ans  quand je manifestais dans les rues  contre toutes les formes d’imbécillité.


Celle-ci a les yeux bleus d’une épreuve, elle me réduit à des explications, à la course à la glose imbécile, à celle des parleurs de métier, je l'envoie paître avec mes anti philosophies, ma verdeur et mes silences, comme autant de coups préalables et qui sont la preuve de mon désengagement.


Peut-être que les dieux ne sont pas en attente de nous et qu’ils se contentent de faire ce qui leur échoit, rien. 


La nuit  je me révèle par la parole, celle qui est faite pour moi-même, je ne la passe par aucun compromis, par aucune contre allée, je m'écoute me répandre dans ma rhétorique à domicile et cela m'enchante, c'est un plaisir innocent et que je répète chaque jour.


Finalement je resterai cet insurgé cosmique qui se situe entre un prince et un sage, d’un qui s'est inventé rien que pour une situation finale toute en  ondes courtes couvées par des animaux retentissants comme moi et qui aiment les boutiques où l’on vend des livres illisibles.


Je l'imagine en jupe chitineuse et en talons, cette petite salopiote  avec sa généalogie en pente douce, encore vaste et qui s'élève avec ses anglaises et ses rejets, pas silencieuse, pas retorse, elle veut s'offrir à moi avec sa copine qui dit elle,  tient de la raison, mais sa raison m’agace, alors je ferme les yeux et tout se  passe que je  le souhaitais.


Mal en spasmodies, réel, soumis aux accents de la parole pour  mieux s’effondrer,  plus tenté par  toutes mes chères inflexions, Matisse, Beckmann,Baselitz,mes assonances, mes ralentis, mes belles inerties, et ce mal inné du mouvement de la vie.


Que le fait qu'on me touche non je ne suis pas mort

Je vais bien mon enfant et j'arrive à bon port

À ma bouche s'ouvre une ombre et si mes yeux se ferment 

C’est parce que silencieux je vais seul à mon terme.


J’ai beau écrire, écrire encore, écrire sur le mal qui m’en prit, j’ai toujours  cette emphase imbécile, je vois bien  que je me comprends, que je ne pense que sur moi et  que je n'en sors pas de ce corps.


Je fais mes propres législations, celles qui régissent ma vie, mon entrain, ma chaleur, ma froideur, que j’aille ailleurs, que je revienne, je suis  debout, je suis assis, je suis couché, je suis dans une de mes nouvelles réformes, j'entre dans un dogme que je déteste aussitôt,  je m'en apprends à moi-même sur ce qu’il reste à savoir et c’est lourde connaissance et contrainte, tout cela depuis tant d'années, aucune lumière n’a été extraite de tout ceci.


Seul, plus seul encore qu'au terme du voyage, et dire que toutes se transforment dans cet épuisement, je n'ai appris l'existence que dans la beuverie, dans d’autres biographies, mais voilà elles m'attristent toutes, elles vont à mes écarts, je crains ne plus rien à voir avec du collectif, je vais dormir dans des jours  plus amers, où dans mes geôles déterminées dans lesquelles je ne tiendrai plus en place avec moi-même.


Tous des modèles, en fait des hommes de métier, P. par exemple, ce salopard vertueux au travail qui s’est mis à son compte, à domicile, cette autre qui s'explique dans une pourriture de mots, cet autre encore avec ses formulations de civilisé irritatif, et ce dernier avec sa parano qui le fait  fonctionner et qui en fait  n'est qu'un trouillard dans la peau d’un rodomont.


J’existe, j’exagère et j'organise mes exactitudes, celle-ci, celle-là, je m'y accorde, je regarde en arrière, j’y vois  même quelque sainteté, des mirages, la suprématie des lieux où je prenais du sacré, je respire, mon territoire reste toujours mon enfance.


Qui vient là à cette heure

Si tardive où je rêve

Où la nuit dans mes yeux

Ne commence ni s'achève.


Effets spéciaux, effets spacieux, effets spatiaux, en tout cas bien les dire dans les réveils douloureux, et celui de voir que je pourrais me détendre en de sombres eldorados.