Journal 1989

Cinq heures du matin, tout est en faveur du silence, rien de découvert encore, on dirait que la vie renferme ces créatures dans l’ombre où elle dérive quand elle aspire à se montrer.

Comme je la juge, je la veux je la vois, et quelque secret qu’elle garde, je  veux  qu’ils soient  hors de ma perception, dans un sens voisin, moins disert, dans cette halte je lui demande  simplement de m’observer quelquefois.

A chaque fois que  j’y pense, il  me semble que je me prononce en elle, elle est de ma connaissance, et je la sollicite dans le désordre du sommeil comme une ivresse d’une qui ne sera pas douloureuse sinon quand elle partira.

Il me vient à l’idée qu’elle ne peut rien pour moi, sinon dans une de ses obliques qu’il convient de laisser là, à cent pas, un de ces hommes qui ne vibrera que dans l’oubli où on le placera, je consacre chaque jour à mon attachement, à de nouveaux actes , je fais pourtant dans un cynisme d’hypertrophié de l’existence, du célibat, mais la garder en mémoire ne me sera qu’un empoisonnement de plus.

A défaut qu’elle puisse m’appartenir, je la placerai dans sa juste lumière, là où l’essentiel se dédouble, se déroule, à mi-chemin entre la passion et l’attente.

Je sais qu’aussi longtemps que cet équilibre coïncidera avec ce que nous sommes, faussés ou pas,que  nous nous livrerons à des jeux équivoques ,nous pourrons encore nous étreindre, sans comprendre, on ne s’en voudra pas, serrés  l’un à l’autre, nous baiserons sans discourir et imprévisiblement.

Dans l’indiscrétion où elle ne place, entre ses voisins et ses connaissances, elle joue à la petite dévergondée, change notamment de position à mon égard, je ne suis pas plus horizontal  qu’elle, en fait ,elle m’emmène dans la mélancolie, rien ne justifie ce qu’elle porte jusqu’à sa bouche, demain, je serai moins solennel.

La pluie dissout jusqu’à mes épreuves, j’ai toujours aimé que dans ses glissades pour quelque œil me  regarde, me voit, prolonge mes larmes, les  élève et leur donne la dimension du plus beau des cristaux.

Invasion de devenir, immersion dans une enfance où j’ai oscillé entre  un espace grisâtre et celui où apparaissait  ma compréhension de l’existence.

Errements, sorte de respiration, instance engagée, et cette autre est dans la plus haute habileté, universelle, insane, défense du sec, parfois saisie du désir de m’en dire plus, de m’en faire plus, je me dis qu’il y a  bien quelqu’un qui se penchera sur elle avec un revolver à la main.

Quoique je pressente, je le  pressens toujours dans le pire, dans un devenir aveugle ou le bonheur ne s’accordera à rien, où il  me sera difficile de me découvrir à moi-même et aux autres.

Toute version que j’ai de moi-même ne ressemble pas à celle que les autres ont de moi, je pense alors que j’ai suffisamment de motifs pour rester en cellule, m’y appesantir, y clore ma vie, et la seule excuse que je trouve est celle d’un insensé qui jamais  ne se présentera aux urnes, il n’y a rien de plus significatif.

J’envisage que si elle me pratique chaque semaine davantage, que des décisions devront être prises, si je savais avec certitude que ma nature s’accorde significativement avec elle, j'en reterai là,j’y rêve les yeux fermés dans ses repaires et ne lui parlerai plus ni de mes attentes anciennes, ni de mes craintes.

Délice d’être demandé, d’être appelé, de se nuancer ,dans une sainteté tout en intérieur.

Frénésie des transports vers elle, agissements immédiats, rien de demandé, mes yeux pèsent sur son sexe et sur ses seins, dans les parages du dormir, je ne veux m’y soumettre que comme un animal orgueilleux, fier de sa maîtresse,  de tant de désir ,tant d’appréciation. Je la veux comme la plus exquise des Catherine emportée par la fête et dans ma tête.

Malgré tout bien des choses existent en dehors et autour d’elle, après le moment du vouvoiement, jeu dérisoire mais plutôt confortable, charmant, l’ambiguïté et l’obligation des moments vrais, nous nous proposons de nouvelles attitudes, de nouvelles altérations. Chaque jour davantage se précisent des pratiques, dans le peu de distance qui va de l’un à l’autre, mais si grande qu’elle soit lorsque je regarde son état des lieux, moi je ne veux pas être petit Dans cette légitimité qu’elle recherche, je ne veux pas être une filiale à sa solitude, à sa Sibérie sentimentale, que d’autres la désirent me rend à d’anciens souvenirs, et  douloureux. Elle est ici déjà donnée dans la douleur d’être seule, dans ce le sentiment mal accommodé comme un infini d’écœurements.

Voilà que de l’incertain m’arrive, je vais penser à ces jours d’hier et j’aurai chaud ventre.

Je garde serré contre moi cette impression de déjà la perdre, je m’en déleste légèrement, afin de garder quelque sang-froid pour ces jours qui seront loin d’elle et sans ses méthodes.

Elle a préparé le repas, grand bêtisier de bruits et de fruits de mer, touchante attention, nous nous serrons l’un contre l’autre comme deux serpents lovés dans un même corps. Comment pourrais-je la reléguer ailleurs, n’a-t-elle pas un temps de paix et  d’exactitude pour moi, et tant de même souffrance que moi, je ne peux résister à l’essor et aux efforts que je lui dois, demain elle sera présente comme aujourd’hui.
Le parc est ombragé, j’entends s’entrechoquer des cris et des pétards, on ne peut rien voir, seulement entendre toutes les gesticulations d’un monde vaporisé qui cherche à griller ce qu’il lui reste d’arguments.

J’accrédite l’idée que la langue est faite pour  constater, mais constater quoi  qui ne soit de l’ordre de l’hypertrophie de la parole et des gestes où nous manifestons que nous ne sommes que des sexes  édifiants et qui pensent ?

Dans toutes mes anomalies sentimentales qu’ai-je à chercher, qu’y  trouverai-je,sinon des manques et des manquements, c’est de là que me viennent les périlleuses tentatives d’aller contre le temps ?

Ma vie je ne l’aurais que placer sur des strapontins pour des films d’entre deux chaises, j’aurais bien plus bu que rincé de verres, servi à des filles attendrissantes et froides, étouffé par leur transparence, fait les cent pas dans les couloirs, grillé des cigarettes, opté pour des trahisons, atteignant ainsi au spectacle de tous les simulacres et de tous les abords.

S’anéantir tout entier dans un réel que les mécaniques célestes ont conçu pour donner libre cours à nos neurasthénies.

Quand je choisirai de m’exécuter, y aura-t-il encore en moi cet adolescent que toutes les entreprises  pornographiques poussaient dans l’outrance et qui voyait dans la sexualité une transcendance immatérielle, et sans jamais pouvoir l’expliquer ?

C’est après une nouvelle nuit portée loin, où je  la serrais quelques secondes, qu’un nouveau mal m’était révélé, que bien des choses méritent un beau ratage, et je la regardais comme le plus bel effet dans la simultanéité des lampes et de tous les paragraphes qu’elle évoquait.

Elle m’est revenue, en yeux et en sexe acquise, seins exquis et revêches, dans les belles phases de la danse, que puis-je lui accorder, qui soit à sa convenance sinon des lignes ou bien le taire ?

Ce jour d’après est un  même jour, dans ce retrait volontaire je divague de tous les possibles, de tous les avérés, ce qui se sont imposés à moi et que j’entretiens les yeux clos dans les formes que prend sa marche quand elle va et quand elle vient.

C’est de légèreté dont j’ai besoin, pas une légèreté aggravante, une légèreté souple et simple, dans laquelle comme un prince halluciné, sans rituel et sans domaine, je repousserai ma pudeur jusqu’à gerber sur les paillassons.

Et tout ce qui ne sera pas, ne vaudra rien au regard  de ce qui me tient lieu de temps et me happe pour une audience qui  ne me renseignera pas sur ma clandestinité.

C’est un temps qui prête à l’imagination, au sésame, à des livraisons entre les traces douteuses d’une qui  a raté un virage, autant dire une vie, et ainsi de suite…
Faites  qu’aucun sentiment injustifié ne me vienne, et que dans ce dédale de naguère je n’aille toréer que pour tirer quelques oreilles, mais pas le pas en  retrait, et qu’aucun taureau ne vienne s’empaler sur mon épée.

Par ces résurrections qui valent les plus beaux moments de l’existence, comment ne pas croire que le bonheur est de l’ébranlement, de la branlette, et de cet ignoble embourgeoisement collé  sur un  fond habituel qui va de la toucherie à la coucherie !
J’ai repris mon pinceau, mes beuveries devenues inimitables, celle de l’après-midi et de la nuit, torero avachi dans le labyrinthe des idées  et des couleurs je tombe une entame et une lame à la main sur le sable foulé par les bêtes qu’on soulage d’un coup d’épée.

Pèse le temps, mort étoilé qui se délie de toutes parts, je garde la même place dans mon silence, rien ne me bouleverse plus, je vais-, je viens dans un carré organisé comme une geôle, grilles et variations de la lumière, défilé de prières dans ce bassin de bas sentiments purement d’ordre impudique, puis  j’écoute de la musique dans un vieux poste bradé le dimanche aux puces.

Des visages naissent sur mes toiles, badigeon, huilage, on dirait des grotesques que l’esprit a surpris et qui se penchent sur les fougères pour y  vomir du sang,  de l’acier et de la sciure.

Je m’ébranle avec  des ficelles, des clous, des barbelés, voilà que naissent des formes brutales et dédoublées, on dirait qu’un Jésus prend forme, avec des dents noircies, qui cherche à écarter ses bras mais que je retiens, ici nait une fille imberbe avec un noyau à la place de la fente, je vais  déplacer le tout et le et fendre à la hache.
Gris du songe et gris sur la cité, je campe dans ma maison comme un louveteau  bouclé pour une insoumission, je regarde entre les interstices des volets des espaces qui  sont anéantis par les machines, j’écris, m’écrie à nouveau, et l’existence  m’apparaît comme une forge où il ne fait pas bon faire le malin.

Cinéma, ville éclatante d’un remue ménage presque dominical, tous ces drôle qui battent le pavé vont dans mes  inquiétudes, je rentre chez moi  avec des herbes qui vont m’enfoncer les yeux et me mettre dans le sommeil.

Abattu dès le matin par la voix égouttée d’une couchante, je me pénètre pour ne pas m’emporter, ne pas glaner  la peste des mots que j’égrenais tant de fois, et puis j’attends, je revois cette autre qui a mille  ressemblances et qui l’ignore.

Tôt, les éboueurs sont passés, tout dort, la ville est s’est abêtie, est sous sédatif, j’écoute dans  la maison des meubles s’ébranler comme sur un pas inconnu, je ramène mes   cheveux  en arrière, je lève les stores, et dans ce noir ,la ville est sans identité, un peu comme moi, et la vie même est expliquée.

L’ivresse revient, improbable amie d’épreuve, je traverse les ans dans l’idéal désenchantement d’un épuré du vivre, dans l’horreur enfantine des vinasses du fond des verres.

Il m’arrive  des délices que ma propre usure  m’avait fait oublier, l’invention de la méfiance dégrade l’idée que j’en ai, dévoré de pessimisme je me couche et ne peux penser qu’à ça, d’y méditer  comme à une jouissance si délicate et en même temps décevante, et dont les solutions évoquent le noviciat, l’entreprise insane de celles qui sont dans la belle acoustique.

Des phalènes encaustiquées heurtent les vitres, je les libère dans l’air humide du matin, toutes étourdies-de s’être toilettées violemment, elles  hoquettent sous la lumière des réverbères et leurs vols irréguliers évoquent ces souleries où j’ai refusé jusqu’à l’amour.

L’amour a  des idoles indolores et incolores  que même les révolutions les plus sincères ne peuvent tourner en ordinaire ou en succédané.

Séduire et susciter, puis ne rien devoir, n’être soucieux d’aucun corps, lui laisser le goût de défendre sa virginité, pour la débauche oui, mais pas de cette façon là.