Journal 1987

Émiettement ; et si ce n’était  que cela les modalités de vivre, chacun se ramasserait et chercherait à ne plus ramper.

Rien que le goût de la fiente, de la fiente, et de l'ancien par cœur, lorsque près du tableau le maître faisait crisser la craie qui me poussait jusqu'à la jaunisse.

Meurtre de la fatigue, bal tragique d'être toujours debout sous les lustres, de cligner des yeux, faire parfois le somnambule, se dégager vers les quartiers autour du sexe, autant de mort est déjà soulevé par le temps et par les tempêtes.

Dans cette Byzance anéantie fleurit encore quelque forme ancestrale, le bruit des gens qui se croisent et se décroisent évoquent la plus belle déperdition.


Ici un groupe qui fait scandale, là un autre qui prend parti, là encore un cultivateur en vacances et une jouvencelle sans goût pour le partage en viennent aux mains, certains pas toujours dans le bleu du ciel, tout ça dans un tableau de brûle-gueule, vu dans une galerie encombrée, constellée de merdes et que chacun partage.

Année à douze tiroirs et pour n'y rien changer, et pour n'y rien charger, sinon du complément rien que du complément.


À la fin de cette série,de cette scène, fondre sur moi-même, me regarder dans le miroir, me tenter par ma misère rembourrée, par la naphtaline, que la vie sent mauvais, et Dieu que nous nous  en contentons.


Sous le signe du repos, planqué entre les abandons, dans une forme de langueur que j'étire comme le biais d'un faux élan, me vient une vue imprenable sur mon ennui et j'en ris.


Ne plus rien lui confier, ou alors du définitif, elle  rapporte tout, grande gueule avec la légèreté d'avoir tant était abandonnée, maintenant qu’elle  croque un autre amour,les nôtres schlinguent un appel pour d'effroyables comparaisons, pour reprendre sur nos territoires notre  gerberie du jonc, nos gestations d'hier, j'entends ne  plus rien éveiller d’elle avant qu'elle se paie une autre entrejambe, se casse un bras, tombe de haut, et j'en sourirai.


Ses anciens gestes que je retrouve, comme ils sont lents, lourds, déplaisants, redoutables, et comme ils me  plaisaient hier. 


J'achète un vieux poste que j'ai posé à côté de mon lit, rauques signaux sur de courtes ondes, crépitements, fritures, j'avais dix ans, je rêvais d'assassiner ma mère, mon père, ça n'avait rien d’une pulsion, c'était du réel, du concret, du vrai, j'y avais tant réfléchi ,je l’avais tant désiré, qu'ils moururent quelques années plus tard dans mon esprit,me voilà flottant dans un entrefilet rouge qui se détache parfois de mon sang et de l'œilleton vermeil d'où je regarde, je vois le monde d'ailleurs avec son impudeur, mais moi je suis dans celle d'un enfant qui garde le lit.


En préparation pour mon vernissage à Saskia, quelques tableaux qui valent par le coup d'œil, par leurs pâleurs,leurs ocres sombres, les autres  procèdent d'une même rage, mais illisibles, sévères noirs, et dire qu'il conviendra de pas trop lever le verre, mais ça j'en suis incapable.


Le grand atelier prend forme, volumes en extension, chaque jour davantage j'y vois d'autres possibilités, peindre  plus grand, je continue à croire que c'est la seule forme de saccage que je pourrais effectuer sans m'émasculer.


Emmuré dans un lieu sale de moi,de ce que j’ai de putride,le silence et la peur, sentiment de défiance, titubant, las, imprenable,tout  de poudre ébranlé, trop brisé, trop fatigué, je m'endors une nouvelle fois avec du cacheton et un goût de pourri au fond de la gorge.


Au devant de lui, je lui dirai, Seigneur je suis petit, obscène, las aussi, je pense à la corde,au couteau,au poison, je n'ai fait que m'arracher du ligament, je boite aussi,  je suis, j'ai toujours été peu de chose et de toi, je ne vais pas au progrès, j'ai corrompu les couleurs, j'ai vomi tes hosties, porté en envers les choses,  enfoncé en moi cette volupté te voulant insupportable, prends ton temps pour un jugement adéquat.


Désormais ce ne sera plus que du show-room entre nous, ping-pong,  chewing-gum, du rétréci quoi, tout dans l'entrejambe, rien dans la cervelle, et puis après il aura les blessures, mais elles  seront peut-être un peu plus gracieuses que toute cette fumisterie, que ce tout cet attirail, que tous ses attraits, entre la musique et les joints théoriques que nous mettions en place pour des va-et-vient mensualisés dont nous ne sommes que les victimes partageuses.


Le meilleur de moi, c'est toujours mon sommeil, j'y rentre pour tous les pardons, je vois ce que j'ai encore à faire, des signes de la main,  saluer, flanquer une tape dans le dos,  caresser un visage, je vois mon père  m’embrasser pour des clous, me serrer contre lui ,dire, comme tu as grandi, j'ai beau lui rétorquer que maintenant je suis bel et bien un homme dans la trentaine, voire un peu plus, pour lui je ne suis que cette turbulence qui agaçait, et qu'il fallait rendre à sa matière.


L'exposition est close, je suis resté accroché au bar comme par habitude, en fait comme toujours, des questions d'assistance pour des réponses de poivrot, puis  le long retour vers la chambre pour mieux me blondir le nœud, oublier toutes les supercheries, ces phrases comme des partouzes orales, ces chichis, ces chatteries, celles qui se  sont renflées, gondolées devant des couleurs comme il faut, puis  plantées devant moi pour me soulever de ma concentration et m'emmener dans leur méfait.


Aujourd'hui rien que de l'incidenciel, entre le pathos, l'argumentation saccageuse, outrancière, mon travail s'opère dans la stratégie du détachement, dans le leurre habituel que confère la puissance de la désolation.

 
Tout devient pesant, et cette jeune fille qui exagère son sentiment pour moi, où va t- elle dormir ce soir, baptême imparfait, pourrais encore la tenir éveillée pour une petite passion, pour lui donner l'air de, de l'air tout simplement, la rendre moins mélancolique, j'entre dans l'horreur du semblant et j'en pleure.


Petit bécot sur la bouche, dis quand nous reverrons-nous, dis quand ta vie ne sera plus de réserve, dis,et  si nous étions nombreux à deux, et si nous on oubliait  le tourment de guerre ancien, me rendras tu à cet  ancien pirate,  peut-être chercherais je à t'oublier ,toi l’assassin endormi dans tes cendres,dis si tu entrais dans mes  coteries, dans ma  fatigue,dans ma  session,dans mon complot, double,  je cours sur ses paupières,sur  son corps que je n'aurais osé par derrière.


L'été est là avec ses jupes, ses points, ses longues jambes qui divaguent, la procession des filles  qui vont et viennent comme pour des recherches, l'une devant, l'autre derrière, rendez les donc toutes à tous les marais du monde qui sont recouverts de nos faux sentiments, de nos fausses sensations.


Arrivé jusqu'ici, c'est déjà   une bonne note, je vais continuer, cela dit, même si je  claudique, mais jamais m’humilier en tendant la main.


À certaines heures du jour je suis contre la vitre, regardant dans le vague cette rue où se font et  se défont les étoffes qui volent, les rires, les écheveaux de la vie partagés comme un manteau percé, je me dis que c'est bien là  que figure ma ligne de vie. Œdipe dans une ménagerie et Électre qui fait son curriculum vitæ.


Pollution, ici tout ce que j'avais de prévu est une inquiétude, une méprise, qu'est-ce qui fait l'aise ou la douleur, les  questions que je pose sont comme le vertige du trapéziste qui  paie son faux vol, je suis au fond resté  dans un enfant qui va à la cave  pour voir comment son père va s'y prendre pour se pendre.


Et si nous n’étions  que des sacs à maladie face à l'océan pour y dégobiller nos saloperies de  vie prises  dans un putain de système métrique.


Masse, tout en vrac, lit comme une nappe après un festin, là de l'avoine, là du mil, là du fiel, là une cible se tache de sang, faut-il dire que le sexe est toujours béant au cours où l'autre bondit et se bande comme on décoche un  flash électrique dardé par le bleu des néons.


Niagara de perdition, idem pour les sentiments, temps corsé, à mécontentement, abats binaires baleiniers, puis des ressentiments,des opercules,des closeries,on ne peut s'abîmer que dans des rencontres sans apprêt et écoulées, coulé par des bienséances, par des systèmes , voire par distraction.


Vouloir tout incendier et exhumer les exhalaisons de toutes ces charpentes, le cramoisi des chambranles pour les renforcer avec ses mains, et ne souffrir rien  qui naît, rien que ce soit.


Vieillir est-il vraiment cette des ardeurs de cette chambrée, où d’une avalanche que le corps sursitaire ne peut plus éviter ?
Aux heures illimitées ou la nuit se dessine, mon index va vers une étoile, vers la lune qui est faite pour les amoureux, et comme si j’étais à la sottise de n’avoir pas été jaloux ,de n'avoir pas été trompé, j'interroge le ciel de douces croches.


Rien que de la petite ignominie, j'en sourirais si le ciel s'ajoutait à toutes les autres que j'ai commises, autant de caprices et de capucines, demandes faites à une amante, avec qui je me suis assermenté ou joué de l'orage, là sous mes yeux, dans mes envies, et jusqu'à mon sexe, elle s’exténue.


Je pense à des exclusions, à ces paris pris, à ces passages en dedans, là où tout glisse comme un orvet, ou sur une carlingue lustrée.


Adepte du rien, rien ne m’est  apparu après ma naissance, j'en souris pourtant, et de tous les édifices que je remets en droite ligne et redresse,  je ne les évoque plus que dans la position du lotus qui s'étire et s'étire encore.


Fermoir de cette vie, possession du corps, haleine, fièvre, ignorance muette, et plutôt au noir où elle aimerait se débiner je la pousse, la jette sur le sofa du salon en pleine lumière plus pété et sévère qu’un malappris.


Est toujours l'amble du parjure, d'un jaune barbouillé d'ivresse, en  cela mon cerveau moins agressé serait capable de  ressorts intérieurs et c'est là que j'en sourirais.


Me voilà en variations, les harmonies d'hier sont de tristes tintements particulièrement longs et primitifs, entre le scellement et la partie liquéfiée, toujours pas assez de goût pour le montrer, je cherche à user de  cette ferveur plissée par ma vie, la glisser dans le partage, dans  le requiem.


Partir, soulever de la fureur, se détourner du sang et des orages qui sont le complément de mes dégoûts, et des allers-retours vers les bordels et les bouderies ordurières.


Place forte du langage, une mention de cette puissante inertie, contrepoids de cette misère d'être et de croire que toutes les femmes sont comme ces marées récurrentes et qui vont et qui viennent, qui s’en vont, qui reviennent.


Rien que je ne peigne et que je vais considérer, en fait rien que de la fiente pour du potager, pour la poser sur les troènes.

La forme que prend le pain des dimanches de printemps élève toujours en moi l'idée d'un père et d'une mère ininterrompus et qui se sont entendus.


Avec tout son attirail d'allitérations, cette ivresse volcanique quand elle est bien mise, voit mes membres se rejeter dans l'abîme de l'orgasme, on dirait que mon enchantement déborde d'incandescence et de dépit.


Ingouvernable, pas encore fini, assoupi, la toute nouvelle vaut par sa raie violette, l‘amorphe et puante détonation du  mot Dieu est un mot de trop.


Dans cet essor se  fonde mon aigrette, fondre sur son inspiration, lui faire éclater la cervelle, et la livrer à mon corps que les paupières altèrent parmi les neiges de l'édredon, et je m'y enroule, je m'y enlace en ce qu’elle  garde en harmonie du centre, des cendres, du café sur la moquette, le lendemain balayé le temps de la main, je cherche quelque chose pour  m'endormir seul et creuser dans la manœuvre d'un rêve qui se défile.


Tôt au café, du bonjour, des saluts, des poignées de main, danse mal enseignée du quotidien, journée qui s'annonce sur un ton d’aïeul, puis tout faire voler en éclats, je ne peux aller sur les rails seul et m'enfuir de la vie avec ses petits soutiens et ses petits triomphes.


Rendez-vous humide, lucide, que chacun me rapporte ses images, ses souvenirs d'un ancien temps où tout était à découvrir, et s'il ne l'était pas, rêver pour le partager.


L’accent d'orgue est d’un beau vert pommé et orienté, le plat reste sous la veine de l’inveillant, de l'épreuve, faut-il que livré à l’atome je n’y donne plus que  des mots en creux, cette résolution de son existence ?

Cet éclairage sur moi-même ne m'amène nulle part où je ne veuille aller sans rester enfermé dans mon propre désamour.


J'ai beau me dire qu'il va falloir que je reconstitue  ce sur quoi j'avais les yeux grands ouverts, vers  où mes pas allaient et ne variaient pas, entre les hautes hésitations et les petites morsures, entre les nervures et la chiennerie, cela m'amène à me dire que je ne produis que de la désenvie.


Et puis tout ce que j'ai laissé derrière moi et qu'aucune manœuvre ne peut me ramener…


Plus rien de moi-même qui ne mûrisse, je ne veux plus commencer quoi que ce soit, je veux plus de rencontres, plus de nocturnes santés, je ne veux plus m’établir aux yeux des autres, je joue à cet artificier qui veut précipiter la pluie.


En substance de la solitude, rien que de la solitude, et très hautement.


Parce que pour vivre parmi vous j’avais besoin de la même tristesse que vous, de la même éternité.


Besoin de potions, besoin de miracles, besoin de besoins, besoin  de senteurs, besoin de sarbacanes, besoin de sentiments, exister pour me souvenir de toi, amère sentence avec un concentré de néant.


Et pourtant tout en quantité de moi-même je perds de cette vigueur que j'ai connue hier, je perds tout ce qui portait nom de femme,et  puis toutes ces belles et anciennes formes qui me font rougir et rugir si précisément que j'en ai les larmes aux yeux.


Rares furent ces jours où quelques lueurs me venaient et où je pouvais faire le propre et en parler.


En me  réveillant, atteint au plus haut degré de ma cécité, une fille nue, et ne rien pouvoir lui refuser.


Encore les yeux clos sur son monde, son sillage, ses  pierreries, ses grandes boucles, et tous ses membres immenses dépliés sur mon lit où l'ivresse d'être valide vaut l’ ivresse du devenir.


Ivre, la nuit tombe comme une lourde charge, comme une nécessité, ton âge est le matricule d’un autre moi-même, où dans le grand bordel d'exister je ne pouvais que soulever des grains de chapelets et invoquer un Dieu absent  de ne l’être plus.


Que peut-il y avoir d'autre dans cet autre qui roule doucement vers l'extase, sinon un homme qui me ressemble, un homme qui se boudine ordurièrement aux premières lueurs, pour une avoinée et des alcools ?


Partout les mêmes traces, les mêmes écarts, les mêmes soubresauts, les mêmes liaisons, les mêmes livraisons, c'est là que j'aperçois un sphinx encanaillé qui crache sur ma misère parce que mes sandales n'ont pas marqué le sable.


Rien d'excessif, d'excédent en dehors de cette peinture que je corrige et  recorrige sans cesse parce que l'esprit n’y vient pas, et s’il y vient, il n'y laisse aucun indice.


Et dire que je dois faire  le fatigué, passer à travers cette réalité qui va si droit qu'elle m'enflèche d’une plume sans netteté, sans que je puisse faire le point sur mes noms propres et mes ennuis.


Pour en finir avec le vague qui sent aussi bien l'ordure qu'on y a déposée, que la terreur d'y déposer des ordures.


Mieux vaudrait déjà être fou que de le devenir, sans plus rien avoir à exprimer que du souvenir, que du sentiment, mais ça aussi c'est compliqué, me voilà une nouvelle fois pris du besoin de m'introduire dans des dépositions, déchetteries brassées, et que tout me mène au dégoût sans faire naître en moi le sentiment que ça en valait la peine.


Temps pour du retrait, du déplaisir, du détournement, m'allouer à des profondeurs, tourner autour de moi, être  dans ma maladie, et puis dire que c'est assez, assez mais pas pis.


Au sortir de la vie, je n'avais pas vu que vos avenues n'étaient  pas assez larges pour y laisser passer toutes vos dégueulasseries.


Couché, assis, debout, et rien devant, rien derrière, stridences d'un cœur qui ne saurait mieux dire comment se méconduire.


États généraux, lente procession dans un décor de tournois ,des hommes et femmes tournicotent et se dissolvent dans la nuit, et là dans cette fête opaque, l'inscription d'une forme, l'empreinte d'une qui aurait aimé passer sa nuit avec moi.