Journal 1986

Croire que l'existence d'abord s'alimentera de ce qui lui nuira, ajoutez à cela l’inertie, une  lente crispation qui tend les bras, les mains, et enjoint au carême ; disposer de son corps comme d'une note, d'une notice, tout cela pour des suicides perpétuels, et pourtant vivre, avec hélas un cœur presque infaillible tant il a du futur.


La ville dort, cinq heures trente,  elle semble assommée par ceux là même qui la livrèrent à des jeux inauguraux, des filles légèrement vêtues sont aux bras de leur amant, dans des distances précipitées, puis s'éparpillent comme des papillons de nuit, la houle de leurs jambes au centre de la vie saugrenue et tout aussi fabuleuse.


Soleil de nuit et de durée avec un doigté de mécano lorsqu'il carde  un moteur. Ici il est possible  d’être quiconque, il est possible de n'être plus malade dans la lenteur obligée du sommeil où l’on rit, où l’on pleure.


Nous nous  levons avec les coqs qui braillent dans les poulaillers, ce sont des mal élevés qui écrasent  ce qu'il reste nuit avec des cris lents, forts, stridents…


C’est un temps laiteux comme du fromage, le ciel ne se découvre que pour laisser voir des enfants voilés et qui vont s'effilocher sur l'horizon.


Il faut s'assurer, s'assurer encore que tous les signes qui sont là sous nos yeux nous font distinguer les magies océanes, quand la mer est à l'ardoise ce que les crayons sont à la littérature.


Au large de nous-mêmes nous nous rencontrons parfois, Monsieur Monsieur cache sa pudeur à cette heure, l'autre la montre, Monsieur Monsieur se fait tout en nuance, chacun importe en  lui l'ombre qui le noiera. À la manière dont nous respectons le silence nous pouvons dire que nous sommes impotents, sages, débiles, cela je le sais, cela je l'affirme.


Aux angélus, l'orgueil des chrétiens couvre la voix du Hodja, l'azur éclate, pas un fil ne  traîne ici ou là, pas une plaine dans le ciel, pas un mont dans les altitudes. L'horizon est un appel à la prière et convoque  l'adorateur  de son  le funèbre porte-voix.
Déjà s’endort la journée avec sa ribambelle de trouilles, de peurs, son cortège de  conciliabules. Avec cela chacun se comprend, il doit avoir  posé, prosé ou  proposé selon qu'il soit escrimeur ou rimailleur. Et puis toute la panoplie du verbe qu'on étend, qu’on éteint, sur ceux là  qui  vont nous accueillir.


À propos de nos mondes où chaque être abuse de son propre langage, j’atteste que suis  chapé comme une dalle sans mosaïque, il faut dire que les hommes sont occupés, investis d’un lent travail comme ces cancrelats insignifiants, prisonniers d’un vague élan qu'on appelle idée.


Il est bien trop tard pour dire si la psychanalyse a fait de nous  des asservis, des subordonnés, ou non.


Jusqu'aux cellules, globes infimes  avec juste ce qu'il faut d'éclaircie ou de lueur, je mets toujours mon pas dans ces voies anciennes, frêles latitudes qu'il faut prolonger et qui sont les paroles de ce que je porte en héritage.


Je sieste, j’ai des tendances et des langueurs de lézard, d’un iguane en médaillon, celui qui dans sa  cure se pousse à opter pour de petites respirations, je garde pour d'autres mes façons d'apothicaire quand je mélange le soufre et la silice.


A la  violence, curieuse forme du quotidien, j’oppose une légitime révolte, si rentrée, si puérile que même celui qui se rie de ma filiation ne pourrait s'en servir, sinon comme d'un système néfaste à  mes raisonnements.


Par curiosité et pour cette curiosité, les objets se font prendre en flagrant délit de délire ou de dormir, selon leurs propres dispositions à  pouvoir nous émouvoir ou nous emmerder.


À chacun j'affirme, soit mes mises en scène, mises en bière, soit ma sérénité, soit aussi le mépris qui est la forme la plus parfaite de l'actualité de ce jour.


Zob ,zob et encore zob ,comme si Booz endormi  engendrait et  reproduisait   les rêves que je cumule et macule.


Dans la perspective de m'emmerder outre mesure, j'ai choisi de me mettre en scène comme un sage inconséquent et qui susciterait encore quelque bravo pour des tours accomplis dans la disgrâce.


Éros est dans la rue, il est en fonction sur les trottoirs d'urine et de chaux, l’aride  désir qui le multiplie se définit par une excuse auprès ce ceux qui le talonnent, c'est en cela, je vous le dis, l’assure et l’assume, que l'érotisme imbécile ne sait que se porter vers  de mauvaise horizontales.

Lorsque absence se nomme  dégagement, et que dégagement signifie autant vacillement que réflexivité, je me casse un point c'est tout.


Voilà mes affaires étrangères, laisser faire à d'autres ce que je ne veux pas faire, aller dans la ville lorsque ma maison s'irradie par la  flamme et l’âtre, ne jamais en appeler aux songes qui seraient ceux d'un autre, dire vrai quand le mensonge est à ma porte, et au titre de moi, détendre des  distances et des tentations.


J'ai donc demandé à cette mère dont le commerce était d'aller puter,si l’horizontalité lui fournissait du plaisir et  l’occasion de converser avec la mort, et j'ai appris enfant la moitié du chemin qu'il me restait à faire dans le sens du désespoir, du dérisoire, comme si déjà j’étais à côté de moi et que je me renvoyais de mon propre corps.


Mettre de la poudre aux yeux, et du foutre là où je pense, si vous avez loupé les bonnes occasions, voilà de quoi comprendre comment la vie se remplit.


Si vous avez manqué de panache  dans toutes les occasions où Dieu est intervenu à vos côtés, vous passerez de l'état de branleur à celui d’inassouvi, et vous vous souviendrez  du temps d’alors, cette fausse  sinécure, autant que de cette torche qui n'éclairera aucune de vos pièces.


Allées et venues en tous lieux, plaisir d'attendre une grande intuition, les superbes moments du dormir, du repos, là où tout se résout sans  être vilain, là où on est bien.


À peine l'on a semé que l'on veut déjà récolter, mais quoi, j'attends quant à moi de faire dans l'acte improvisé ou dans la bousculade qui est une bourrasque d'idées.


Mois de moi, avec tout ce que je définis, avec l'homme que je suis, voulu,presque trop désiré, pas dressé pour ériger des gibets, pas dressé pour aller vers les ennemis qui me ressemblent. Cet ennemi là il est déjà dans mon cerveau corrompu, il est dans mes os, dans mes contours affectés, dans ma chair que l'âge rend déraisonnable à chaque interstice, là où on le devine, dans les dépositions à demeure. Allez, que personne n'interrompe mon commerce de l’idiotie, de l'outrance à domicile qui fait qu'à chaque fois que je suis debout, je m'écroule aussitôt.


J'aurais tant voulu qu'à mon âge enfin j’aie des gestes comme du ressort, des attitudes de grelots, des sonorités avec des relents de hautes sphères et musiques, pas en discipline d’apparences, j'aurais voulu être capable de commettre, mais de bien commettre.


Je suis aujourd'hui convaincu, certain, que l'homme ne fait rien d'essentiel sinon d'accompagner le temps avec ses capacités qui vont de la fuite à l'embonpoint, du voyage à l'ensablement, alors que restent moi tous ces poisons de ne pas bouger, et de m'allonger dans le sens du dormir ou de la mansarde.


Paroxysme des étés qui sont encore dans la tiédeur en ce mois de septembre qui m'emmène vers René Guy Cadou, double mes classes de rang et de sang d’enfant, avec ses craies, ses tableaux, tout se qui se dessine dans la beauté, dans les bras d’une institutrice  avec une histoire contenue,  qui ne  partira pas en guerre contre l'élève, alors par excès de sympathie pour ces images de toujours, je salue mes anciens amis avec la douceur d'un môme qui a une voix d'académicien.


Le jour parce qu'il se met à ma table ne m’est d'aucune aide, par contre la nuit avec ses droits réservés, ses sentences barbares, ses contraintes de roturière, m'apporte en mieux le changement d’une avec sa langue de vipère , qui je le suis certain, m'atteindra de sa langue.


À cette heure si proche, si proche et si tardive des aurores, je me lève, me lave, encore suspendu aux rêves dans lesquels je me suis prostré et prosterné, et presque douloureux du sommeil je m'en vais dans les ébranlements, dans les couloirs  où je dois besogner,  travailler avec des ahans plein la bouche.


Regardez les ces gilles, ces détrônés, ces enfroqués, ces singes, qui gesticulent, ils sont vrais, ils ne signent aucun compromis, aucun pacte, dans leur frénésie à se montrer ils n’oublient pas  l'idée de l'exploit ridicule, ils vivent  de leur durée, de leur côté, qui donc prétend le contraire, et par leurs gestes, leurs simples gestes, leurs paroles légitimes, ils ont contagieux et cela par milliards.


Autre chose que ce peu de choses, et pour finir ailleurs que dans l’étroit passage où les borgnes donnent la direction écartée des lieux où nous devrions être.


Pour elle, avec mon affection et  mon amour,voici des lignes qu'elle lira dans les poussières des années à venir, avec des rires et des éclats, puisque les murs sont  gris, que les autres que nous saignent moins , que le lit est toujours  un lit aux draps sales, que les voyages sont sans élan, que nous restons sur la place au lieu de nous rencontrer, que le monde n'est plus solide, mais une affaire de volonté d'aller voir par ailleurs si nous y sommes, que nous dégringolons du côté du ciel et de la terre, avec l'enfer à sa base, avec cette solitude qui nous est musique et cendre, comme les plumes d'un archange avec ses forces parallèles,voilà pour toi, qui sera un peu de moi plus nettement que je ne l’admets, avec mes déficiences, avec tout ce que je te dis, voici que je te mets dans ma ressemblance, voici que tu restes et resteras de mon amour.


Quand l'automne se lèche et se pourlèche sur l'épousée  qui est  à la bonne place, qui fait  figure de bon esprit, je m’enroule du matin au soir avec ce qu'il y a de soleil et de rouge sur les corps qui n'ont plus aucune chance.


Lire est un travail bien modeste puisque après il faut s’y livrer ou s’en délivrer.


Hermétique à ma demande je me sens à découvert comme ce lièvre qui choisit de se donner au fusil, avant même que le chien ne s'écrase sur la pierre, et c'est ce lièvre là qui me retient de venir vous rejoindre.


Autrefois je conjuguais le verbe souffrir à toutes les personnes du superlatif, quelle farce, je n'ai tiré de lui que des confusions qui ont alimenté ma vision fausse du monde, et la lourde sensation que le mal était un enfer que j'ai mis à moins d’un mètre de moi, pour ses terroirs justes,pour ses commodités à ne rien dire, à me voir ainsi stupide et à patiner sur mes émotions, je le suis devenu, comme le sont   tous ceux qui sont décorés, qui ont des palmes, et qui signent sous la croix avec un vocabulaire de concierge.


J’écris  à la force de la rature, comme en de mauvaise compagnie, en mauvaise campagne, lorsque le canon a tonné le premier contre mon métier d'homme, pour plaire et déplaire ,en fait, je m'en fous, ragots et radotages  en moi, je vois bien que chacun use  en mieux de sa langue, qu'il y entre, qu'il est  sûr de ses saloperies de spectacle de dire et de consigner avec sa queue et le feu de ses entrailles,peu me chaut,je reste sur mes positions de tireur couché.