Journal 1986

Journal 86

Ma tête est impénétrable comme une pension de vieux où ces derniers secrètent encore le venin de leurs rêves incohérents. Le monde ne me destine que trop d'apparences alors que je cherche une trace, une seule qui me ramènerait à moi-même.


Désintéressé, à l'écart de toutes les devises, de tous les complots où l'on devine que le monde va entrer dans du n'importe quoi, je passe pour un crétin de faux original qui n'a jamais osé mettre les pieds sur quelque scène que ce soit.


Bientôt on pourra dire que je décroche, que le comédien sur piste ne se prononce que pour des proclamations publicitaires, que les sons promulguées hautement ne sont plus à son oreille, ce jour là il faudra que je me considère à nouveau comme libre, libre mais excédé de cette liberté.


Je retrouve ma fille dans une autre peau, dans une autre voix, elle est la plus grande part de mystère que je connaisse à ce jour, l'élan auquel se résout ma course, ma double condamnation de la trouver si belle et si lointaine à la fois, et pourtant ma seule excuse valable quand je suis tendre ou sot.


Soleil comme tout en lames, quand la musique du cerveau égrène  des pensées trop fugitives. La gangrène de dire ne m'apparaît plus nécessaire, et pour me retrancher du monde il me faudra perdre un œil ou un bras, perdre mon temps dans les excès du ciel et du fiel, ceci est de ma résolution.


Je greffe mon zèle de fourmi à une pesanteur d'éléphant, je ne sais plus faire usage de tout ce que j'ai placé de haut.


Je cherche des phrases, des mots, quelque chose qui me donnerait envie d'écrire, de rire, il me semble que souffrir d'être sévère vient de trop de dedans, et que la réplique me donnera l’idée que l’avenir n'est qu'une anticipation d'une vie qui m'affectera tout autant.


Franchir des heures et encore des heures, aller dans la vie et le vide, maintenant que je fouille par en dessous il me semble que j’ai des pensées justes, avec toujours cette envie de me nouer au verbe et cette autre de  résister à la paix qui est à l'image de la dégénérescence.


Elles s'éteignent dans la nuit comme des lumières qui ont brillé trop vite, comme des lucioles trop tôt éteintes.

Journée au marché, et des palabres, des dialogues infinis, avec des à peu près en guise de baluchon, et des instants excessifs sous un soleil qui nous broie tous.


Dans un vieux livre  à trois francs je retrouve d'anciennes photos qui me plaquent sur des routes blanches d'été, dans des après-midi tièdes, avec mon père et sa moto, lorsque nous partions pour des sentes en forêt, alors qu’il riait encore et ne disait rien de sa misère.


J'ai l'invitation d’une amoureuse sous les yeux, elle me va, me rend fripon comme si j'avais encore de beaux coups à jouer, je me charge du cirque des idées, quand les écuyères s’éprennent autant de cheval que du dresseur, je m'accorde davantage de temps pour être raisonnable et le montrer, c'est un régal humain qui consiste à ne plus se soucier de ses fausses figures quand le verbe était mis au placard pour des rigueurs artificielles.


Nuages dans les événements du jour artificiel, l'intimité est un gant qui ne va qu'aux autres lorsqu’ils ont feint d'être sourds-muets, quand la gorge se noue pour ne pas délivrer  des inepties de bourrique ou d'animal fictif.


Foin des plaisirs du mieux, comme si je pouvais conjuguer l’espace avec la règle de trois, avec la vie à deux, donc purger sa peine avec la surprenante inertie d'un qui ne trouve de réponse que dans le verbe crier ou alors dans le rien.


Soleil rocailleux, donc se la couler douce dans un fauteuil avec un livre en main, lié à  une invasion d'Orient dans sa boîte légère, en fait une autre laisse, une autre version de la vétusté.


La déformation me semble admirable lorsqu'elle n'est pas désespérée, des tuteurs de complément à mes bases, à mes bosses, à mes osselets qui magnifient un corps encore guerrier, j'ajoute ici l’expression des verbes geindre et feindre, toute cette variation de bleu ne me suffit plus à me faire croire que ça quelque chose à voir avec l'acidité du ciel ou le mépris de la fanfaronnade.
En fait, je suis un vase d'expansion et d'aspiration quand la goutte est à la sueur ce que le sang est au calice.


Avec les circonstances viennent les veuves d'ailleurs, femmes dont  la douleur est celle de nos mères dans le long poison de l'amour qu’elles nous portèrent, à ces circonstances 'ajouter l’inquiétude d’aujourd'hui qui les inquiéta tout autant hier.


Mariage d'un frère qui ne me touche pas, je ne lui témoigne que des fantaisies grossières à l'image de ce qu'il dit de moi autrefois, en fait je n'ai rien à voir avec lui, sinon notre nom de musicien.


Après la beuverie, la couleur, la furie, les plus divers des jeux de rôle, tête lourde et autre parties intestinales tout autant, on reprend la route en soirée,  au petit matin quand des enfants de tous les âges se mettent en position foetale dans des cabinets austères une cordelette ridicule autour de leur cou, prier qu’une sainte invariable vienne à leurs pieds les délier afin qu'ils ne se pendent pas.


L’un veut travailler dans le clair monde, l'autre n'aime pas les films de Bornéo, le troisième veut traiter une vache, tout le vocabulaire décroché dans l’aura des cités quand le verbe est encore une belle ambiance qui vient des caves et des enceintes de HLM.


Coinceries avec des mômes qui se mirent dans leur quinzaine, rien de cocasse, de drôle, et ils ont dans la voix des accents et des tonalités de tous les  désaccordés de la jeunesse.


Long dialogue de petits chiens et de buses devant un feu qui crépite encore et encore, puis les étalonnages des hommes par tranche d'âge, vingt, trente, quarante ans, de ceux qui iront dans les ivrogneries avec des mots d'ivrogne aux orthographes particulières et des mots pour toutes les professions dont ne se parfait pas l’existence.


Ma tête est impénétrable comme celle de tous ces vieux qui sont en pension, et qui secrètent  encore le venin des rats incohérents, le monde ne me destine que trop d'apparences alors que je cherche la teinte des miroirs où mes yeux ne regarderont  qu'elle.


Je parle tant et si mal que seul un superlatif pourrait débarbouiller mon discours de mon vocabulaire.


Je ne la connais ni d'Eve ni du dedans.


À mes façons d'être clair, ombrageux, on reconnaît celui qui cherche une épreuve, une fusion, quelque chose qui ne soit pas dans le fouillis de ces peintres du dimanche.


Voilà donc la lover dose, des apprêts d’équilibre qui sont loin de moi et qu'il faut rendre plus modestes, plus phagocytés, afin de mieux pouvoir s’y compromettre.


Travailler ses actes, pourrir dans sa chair et ses os, rester seul avec ses phrases dont personne ne veut, dont personne ne comprend les affreuses coutures, puis en rajouter encore et encore afin d'être, et être encore.


À ma première personne, je suis bien, je déjeune avec moi, me tiens tête, je vais dans cette adolescence qui dure encore et se construit un foyer commencé entre l’enfer et le ciel, avec l'entrain des orchestres prophylactiques.


Lourdeur de l'action dont je n'éprouve pas le besoin, je prends location dans une chair et dans une peau que je veux faire miennes, ma peine est une végétation qui se fond dans la nuit à défaut de faire dans l'aberration de toutes ces andouilles qui ont des façons d'herboriste qui planent. 


Je suis venu à moi par les autres, j'y ai vu les lents processus qui ne pouvaient conduire qu'à la dérision et aux emmerdements, je suis aujourd'hui éteint avec des parcelles d'honnêteté qui ne servent à personne, cette maladie du monde, il faut bien que je l'entende, la digère, la chérisse peut être, la porte haut, la brandisse à bout de bras pour me faire croire que je suis le seul à ne pas usurper la vie, le seul qui a un genre propre.


Route, spirales de l'ennui avec des enfants dont les goûts ne sont plus les miens, et toute la panoplie des jours hauturiers, dans la soirée bruits épais de fêtards, voici toute la marmaille comme des coqs audacieux activant des tests d’écervelés, il pleut des pétards et du sonore, comme dans une tribune où les spectateurs affolés se réclament d'une autre utilité que le regard, et puis toute la vie est là qui démarre dans un  décor presque parfait, dans ces d'adolescents de quinze ans et qui plus tard, malheureusement ; nous ressembleront.


Les jours sont comme des rentes ou comme des emprunts, mais que la conscience oblige toujours à mal renouveler. 
L'académisme les conduira tous aux prurits, ces démangeaisons que jamais je ne ressentirais parce que je ne veux pas être des leurs, parce que je ne le suis pas.

Voilà un nouveau monde qui n’aura pas mes pommades, voilà un nouveau mort à qui l'on passe du baume, maintenant qu'il nous quitte, que son  cercueil est grand, on dit qu’il en valait la peine, c'est quelqu'un sur qui on écrit en bien alors qu'il avait le cœur méprisable, et qu’il partait toujours dans les tangentes.


Je commets un forfait, occupé et lourd dans cinq minutes suivantes par des idées de morbidité, le cœur aussi pesant que pris sous une tonne de sable et mis en bière.


Je hais tous les commerces.


J'ai oublié de ranger quelques bricoles dans mon grenier, et de mettre du vin dans ma cave.


Les voies du seigneur sont à peine métrables.


Les voiles du seigneur sont à peine mettables.


Je ne peux plus lire un livre sans en sauter  une ligne, sans en bouffer les mots, ce sont ateliers où je ne veux pas aller au labeur les yeux demi clos, ils ne reflètent qu’une tour en branle, des constructions obliques, celles de ces littératures qui vont toujours vers la fin, vers une fin immédiate, rapide, comme un galop, et ça  contribue à faire de moi quelqu'un qui n'a pas envie de les parcourir.


Tout ça sent la répétition avant la générale, avant la grandeur, le grand heurt, avec pour  sortie le côté des arthrites, des arts tristes, parce que malgré tout la littérature est une convoitise funeste pour chacun, mais avec les mots de tout le monde.


La vie est assez longue pour que je m’y désespère encore et encore, me  voilà donc tranquille à ne faire que dans compromis, dans la composition, à donner le moins possible pour  rendre le moins possible, comme lorsqu'on confesse une foi assez folle et qui rétablit les commodités de la correspondance.


Me voilà à une brocante, j'achète douze verres en cristal, un semainier, un meuble bourgeois à qui j'ai préféré la bourjoiserie.
Le temps cogne mes temps, comme un voyageur qui composte son ticket avec l'habilité d'un qui  va voir ailleurs s’il y est.


De l'air, de l'air, qu'il aille à mon bassin vicié, mais de l'air pour chasser l'odeur de ce noir qui me couvre, qui couvre la maison, avec ses accents de roulure employée à broyer autre chose que de la couleur.


Elle est enfin là la petite pièce où je me sens presque comme dans un ventre, il ne lui manque qu'une lucarne pour voir si la vie a des allures de forgeron qui rend le fer solide.


Je tire à moins littérature avec ses parts et ports mortuaires, ses consultations à domicile,comme  lorsqu'on se sent inadapté et étroit, qu’il vienne à moi ,en face,ce  livre opérant parce qu'il ne sera lu par personne et qu’il ne s’adressera qu’à moi.


Du calme pour veiller sur les pâles copies de mon corps, celles qui sont conformes à un passé où de  jeunes filles habillées en  dimanche allaient en messe, un peu comme des communiantes proprettes de douze ans et qui se retroussaient dans l'orage.


Tout y passe, l'incommodité d'un travail qui a du mal à advenir, les décharges permises, la perpétuité d'une enfance où ont dominé toutes ces belles qui ont pas eu d'âge, et ne vouloir que le centre, jouer aux cartes avec des vieux qui m'ont tiré du plomb au bas ventre, trier sur le volet  les rideaux des affections que personne n'a provoquées…


Que l'on me donne un stylo approprié pour faire un grand mariage entre le juron et le juré, entre le vocable et l’avocat qui en use, entre le tome et le chapitre, et pour éveiller celui que ne réagit pas à l'insulte, pas plus qu'à une pour veille saugrenue, des mots impersonnels tels les foutoirs de province.


À chacun ses heures de coucher illustrées par une lune, une étoile, un bateau, ou quelque chose comme ça. Chez moi il y a l'illustre sang de ces fils qui ne veulent rien perpétuer, sinon la savoureuse inertie de se conduire en pamphlétaire, en fabulateur et misanthrope, tant il y a il y de désert dans les strophes ou dans les couplets.


L'époque est aux grandes mèches, aux digitales peintes, à la déconfiture des visages qui ne sortent le jour que pour aller dans une sale époque, opposer alors sa face en trompe-l'œil, à celles qui sont en nous comme les formes les plus imparfaites de notre tristesse à n'être comprises que de nous-même.


À nouveau l'acte premier de ce temps qui n'est pas à la relâche, j’y officie alors dans de sales besognes, dans de la sale religion, prendre des détours, fulminer ou gronder contre ses propres mondes, symboles même de ses états opaques et troubles, tout ça c'est une corne de brume aux sons répugnants, une condamnation, une contamination.


J'attends, j'attends encore, ma vie n'a que l'autorité d'un serveur, je porte en moi ce qui ne peut plus me délivrer des anciens contours et qui m’atteint  autant dans mon sommeil que dans tous les actes de la vie, comme une promulgation.


J'ai toujours lancé des pierres, galets, agates, billes de toutes espèces, par ricochets ou  sans, des pierres multipliées, multiples, arrachées aux montagnes, sentiers, remparts, des pierres que j'incrustais dans la paume de mes mains et qui filaient dans l'espace comme pour toucher Dieu.


Ma passion pour tout ce qui perturbe vient des lieux où je me suis ennuyé, école, l'église, concert, c'est pourquoi aujourd'hui je suis une équipe à moi tout seul, une équipe qui s'organise pour lutter contre l'ennui, une équipe qui se rétablit dans du commerce et de la vacance réhabilités.


Ce sont des livres vivants que nous croisons tous les jours, côtoyons, qui arpentent ces terres  ocreuses où nous sommes établis, et pour mieux les regarder ces livres, avec leur couverture, leur préface, ces livres que nous lirons ou pas, il faut bien les écrire, puis penser et penser encore à les commenter comme en plein milieu des songes et des mensonges.


Mettre une seule ligne droite dans mes mots, maîtriser les lettres, et prendre  gaffe à la griffe qui n'est pas rétractile.