Journal 1985

Dans un livre à la page cinquante huit quelqu’un me parle, j’incline le manuscrit, un flot de paroles m’est jeté au visage avec un grand bruit de récupération, dans mes mains ne reste que le grain de la feuille, forfait, foudre, auxquels je ne résiste pas.
Les omoplates du ciel touchent à la terre.


Le dernier baiser de la reine est un baiser de fauve.


Les livres que je ne lirai pas sont contenus dans mon silence et m’empêchent d’entrer dans leurs idolâtries.


C’est un pitre qui s’excuse et ne veut plus taper sur ses cymbales, en dernier lieu du concert, c’est fou ce qu’il est à ma ressemblance.


Tous ces instants au miroir pour y voir sa face se flétrir et ne pas l’accepter, c’est pitoyable en matière d’être.

Et bis repetita, nouveau lundi, nouvelle semaine, y aller avec le dos de la cuillère c’est déjà trop pour moi.


Mouise en demeure, oublier qu’on a posé le pied dans la boue, se débiner de la vie, oui mais comment ?


Je me sens grand au milieu des imbéciles, ils sont d’ailleurs nombreux, prennent trop de place, impossible de les nommer, ils sont dans les assemblées, les comités, montent et parlent sur des estrades, vont à la messe, font des comptes, remâche du vocabulaire à base de chiures, fienteux terrestres, restez le et moi je resterai au milieu de vous à me sentir grand.


Il faudrait que je fasse quelque chose d’inattendu comme crever.


Il n’est pas convenable de postillonner, crachons alors à la baisse, mais légèrement, très légèrement.


Le public devrait être choisi par le metteur en scène…


Faut il qu’en toutes ces identités aucune ne me convienne, oui, et alors que faire, sinon rêver d’être un autre qui s’en prendrait à nous pour nous ramener à la raison, bref à nos dévaluations, à nos déficits, dans la moyenne quoi !


L’hostie n’est pas assez lourde aller à ma langue, si elle l’était vous me verriez fréquenter les églises.


En pure perte je mets des mots sur des lignes et cela quotidiennement, je milite pour moi, pour un parcours enchanteur avec du vocabulaire dévoilé pour des émotions que nul ne me procure, sinon l’amour ou quelque chose qui lui ressemble, la tension en fait.


De la couleur avant toute chose et pour cela je préfère le noir, c’est un de mes secteurs privés, pas une entaille à la beauté, non, le noir est un long serpent noueux qui va à toutes les matières, autant au corps qu’ à l’esprit, songez y !


Planter le cran d’arrêt dans cette chaire bleuie, pleine d’ecchymoses, allez hop ,un petit tour vers les laboratoires de la santé, le canapé du psy en fait.


Tant de pas perdus qui mènent aux buvettes, aux burettes d’avant, puis lentement s’exercer à l’inertie chez soi, dans l’inconfort d’être en vie, ça ne fait pas la une, c’est trop minuscule, pas dans la ventripotence, ça ne prend pas de place, et puis ce si peu de choses que l’on sait de soi, où ça va aller ?


Je vois bien qu’à force de me mouvoir et de m’émouvoir, la musique du sentiment bifurque vers d’autres qui font déjà dans l’abondance, et pour moi les miettes et les refrains de ces antiennes dont nul n’a souvenir.


Je la vois remuer comme un ramier qui a du plomb dans l’aile, visage en rondeur, poudré, et ses paupières décolorées qui mentent sur des nuits où elle aurait dormi.


Je ne m’acharne plus, le temps fait son office, je ne vais plus dans la palabre, je reste sur le qui vive avec dans la vois une manière d’étouffement.


La veille encore, je veillais, aujourd’hui je regarde ces heures embarrassantes comme si elles allaient me mener au gibet.


Lieux minés où j’orvette sans casser, pas de miracle de découvrir, pas de récital éblouissant, reste l’habit de gala avec lequel on s’est vêtu, mais pour aller à de barbares noces et fêtes.


J’aimerais qu’on dise que je suis un ours bien léché, j’offrirais alors un pot de miel à cette bouche, et irai jusqu’à lui sucer les lèvres.


Je ne me rase plus, je ressemble à un conseiller municipal, à un instituteur plein de sévérité, ma fille dit que ça picote, c’est d’autres que j’aimerais piquer, voire davantage.


Tous ces livres qui m’attendent, pour des mythologies toutes proches, pour oublier l’âge qui va, et trop vite, le bonheur n’est pas dans le pré, il est dans la lecture et ce qui s’en suit, une présence qu’on a délivré et qui s’invite à notre table, va dans nos objectivités, lire c’est cela, c’est donner corps à ce qui mérite d’entrer en nous sans imposture…


Douceur d’être avec mon enfant, de l’embrasser, d’entendre ses rires comme de beaux fracas, des froissements d’étoffe et de peaux mêlés, de voir ses yeux s’agrandir devant l’inattendu, qu’il reste en moi ce temps de positions verticales et horizontales entre nos balades, nos endormissements dans les bras l’un de l’autre, qu’il soit fait que tout reste en moi jusqu’à ce jour où je lui dirai ce qu’il y avait de beau et d’essentiel dans nos mots et nos respectives tendresses.

Certaine d’âtre bien dans sa tête « Créatine »


J’acquiers une machine de cent kilos , de marque allemande qui prend en compte centimes, francs, elle est d’un bois roux et de fonte,multipliée de rouages entremêlés, elle fait un ding bien sonore quand sort le tiroir caisse, et évidemment je me dois de jouer à la marchande…


Lenteur d’un temps qu s’écoule comme dans un lieu d’éboulis, je perds tant d’images d’hier que j’en ai peur, tant d’heures dont je ne me souviens plus, je vais prendre des notes et ceci jusqu’à mes rêves.


J’élis exil dans mon cervelet, j’y suis à la bonne place, j’y dors bien et dans une vie privée et rêvée, sans quiconque pour me taper sur le système, le temps a beau faire son numéro de retiens moi, je veux oublier qu’il y a trop de choses qui vont à mon dégoût, ceci est ma sécurité.


La chape de plomb de mon temps me pèse, je ‘ai jamais senti d’autre chose que mon pas aller dans les éloignements, avec l’âge qui vient chaque jour davantage je vais maçonner des murs infranchissables et nul ne m’atteindra.


Ma chambre sent l’urine de chat, j’évapore des parfums sur le lit, dans l’armoire, un peu partout, je pense à Brel, un petit étranglement, et puis…

Il revient ce froid qui nous range dans nos demeures, l’hiver chacun est à la plainte de ne recevoir personne à sa table, nous sommes un peu comme gelés en nous-mêmes, que vienne le printemps qui nous renseignera sur la justesse de ces propos.
Si elle m’aimait moins elle me mettrait dans ses archives et moi dans les miennes, mais dans nos veines il circule tant de chacun de nous que nous ne pouvons à ce jour rien en défaire…


Aussi il ne s’agit plus de rêvasser, ni d’aller dans le brouillard sans lanterne, il s’agit d’aller à la lumière avec les bras ouverts et des gestes qu’on a fait cent fois dans sa tête pour accueillir ces autres qui nous ressemblent tant.


Vendredi et son odeur de confession en tribune libre où des imbéciles se détendent en nous écoutant psalmodier…


Mon seul véritable danger ici bas et de m’améliorer comme ils disent, en fait d’être à leur ressemblance, autant se mettre une balle dans la tête, que tous ces cocardiers, fanfarons, révisionnistes, qu’ils restent à leur place et qu’ils ne viennent pas me casser les couilles.

C’est un siècle de diableries, Satan postule à tous les sièges, il est dans tous ses états, il crie, vitupère, va dans la peau des uns et des autres, il en a toujours été ainsi, les hommes eux cherchent à le brouiller, mais c’est dans leur corps qu’il a ses positions et contre cela il n’y a rien à faire.

Je n’ai rien de sérieux à entreprendre, léger, trop de légèreté en moi, du moins dans mes apparences, dans mes tripes tout se noue et j’ai mal.


Tant d’imbécillité dans la bouche d’une jeunesse désoeuvrée, déjà le moral dans les chaussettes, qu’en sera-t-il de celle qui arrive avec de la morve en bouche, de la morve et du désarroi…


Elle grandit, s’oppose, dit non à tout, que faire avec ce petit corps d’un mètre qui me pointe du doigt sans me nommer et qui me ressemble tant.


La vapeur monte et s’établit au faîte de mon crâne pourtant en sécheresse de dire, je ne veux pas protester, contre quoi d’ailleurs ?


Il faut toujours en revenir au dégoût de soi, pour le supprimer, quand dans le cirque de nos idées nous pensons mal, ou à mal, et puis se greffer d’autres idées plus convenables qui vont dans l’aide et l’écoute.


Je ne cesse de faire du bruit pour pas grand-chose, je devrais aller dans le grabuge, c’est plus éblouissant et ça fout la trouille, tout cela pour quelque stupide considération.

Je n’ai jamais cherché à m’imposer, je suis d’une descendance de taiseux, chez nous on faisait dans la geste, la mimique, la contenance, et voilà ce qui advint, rien que des révolutions, mais en intérieur.


Marcher en aveugle dans les galeries du partage et sans que personne ne vous tienne la main, ça n’a rien de bon, on devient sot et envieux, le pire c’est qu’on y prend goût, et on devient désespéré et désespérant.


Ai-je le tort de désespérer de ce siècle où l’humanité s’agrège en désenchantements, où chacun triche et ment, et dont je fais partie désemparée d’être si veule et si bas ?

Je vais au-dedans de la tristesse comme un lampadophore en tête de la procession qui s’érotise sous la lune qui fait ressortir des silhouettes pleines de grâce et qui en appellent à l’amour.


Dans le bordel de l’humaine condition qui va aux rythmes des sexes de lourdingues, j’emmène ma honte d’être un homme coincé entre des approbations et la blancheur de celles que je toucherai…


C’est un court mois qui traîne mes langueurs et mes étonnements, j’ai le sentiment de crever les yeux ouverts sur un monde de dénis, je rêve à de belles échappées ou échappatoires, rien ne vient, j’attends et je somnole dans un corps qui se dissout lentement.


J’approuve tous ces petits matins qui s’étirent sur la ville, font les vitrines irisées, le café que  je bois au bistro plongé dans les potineries de la marche du temps et du monde, le serveur à des  de soudoyeur ou de proxénète et bien que je le vois tous les jours, jamais un salut n’est sorti de sa bouche, je commande un second jus pour voir sa tronche de plus près, il n’y a aucun doute, c’est un con.


Je sors du cinéma, Zulawski en sympathie, ces images de sacs poubelles, de terrains vagues, de tunnels, ces coups de mitrailleuse, ces fornications,c’est tout à fait terrestre, ça accélère l’idée d’un monde en putréfaction, je souscris à ces tableaux qui m’embarrassent également.

Ma fille revient d’un week end prolongé passé chez sa grand mère, chauds serrements, et me dis que je lui ai manqué, c’eût été dans la bouche d’une femme que je ne l’aurais pas tant pris en compte.


Cette autre m’écoeure avec ses sarcasmes et sa cupidité, de plus elle porte le prénom de ma mère, cela n’augure rien de bon.


Dans la haute mer des hommes, je me tiens au mât ou à la voilure, sans repos, tout ce qui touche à la terre n’est pas de mon lot, je vais penser à une noyade mais prendrai des cours de natation, on ne sait jamais…

Le ministère du deuil, transfuge de celui des eaux et forêts plante sur ses terrains des affections de basse fosse, l’acide corporation des couillonneurs de métier,la gente des tripoteurs d’oxygène, tout ça pour un panorama où une escale serait une sorte de pause dans le vide.


Ce type là avec sa façon de rire gras m’exaspère, il fait dans le potinage comme un tripatouilleur de lieux communs, et je le hais...


Elle a vingt sept ans aujourd’hui, il y a une décennie de cela je la rencontrais, paroles d’amoureuse envers moi, des seins comme des serments faits pour moi seul, des jambes fuselées comme un biplan, je lui offre un caraco pour son port altier, je prononce d’habituels mots de rencontre, et je la fais sourire avec mon air peu rassuré de quelqu’un qui sait des vérités.


D’un tel qui encense un autre j’ai envie de dire qu’il s’agit d’un crétin hippique qui pousse son cheval à bout…


Elle a des seins aussi doux que les faussetés qui ne m’arrêtent pas d’en dire davantage parce que cela lui plaît, c’est là qu’elle ferme les yeux à la manière d’une maison dont on clôt les volets.


Etre heureux c’est un peu comme dire des phrases monstrueuses à la manière de ces enfants qui ne pensent pas au futur et ne veulent blesser personne.


J’ai un visage en équerre, acéré, anguleux, je ne suis pas de nature ovale, je vais droit au but, tire dans les angles, pour parler vulgairement, j’aime la vulgarité.


Il faut penser à son esprit comme on pense à son corps, avec dignité, puis s’établir aux plus hauts degrés du monde pour devenir un homme raisonnable qui n’acceptera pas qu’on salisse quiconque.