Journal 1985

Ce que nous jugeons d’après nos propres lois, nos savoirs accumulés, nos appétits de vivre ou de mourir ne sont qu’une définition de plus d’une subjectivité qui donne à l’esprit quelque allant, quelque mouvement. J’écris par dégoût de la parole, pour quelque chose ou quelqu’un de plus haut, j’écris par paresse de dire, je chôme de ce coté ci du dialogue, je penche pour l’italique et ses écarts, pour la plume et l’encre noire, pour ce qui s’écrit en gros  caractères.


Je glande, c’est-à-dire que je m’ébranle ailleurs qu’en moi, puis vais en ville acheter des cahiers de quatre vingt dix pages, et je vais y gribouiller des mots détestables et exclusifs, celle d’une vie de nomadisme, de convulsions intérieures, narcissiques et merdiques.


Jules Renard sur une étagère des chiottes, je tombe toujours sur le mêmes pages,un peu comme un apprenti musicien s’esquinte les doigts sur d’identiques notes et croches.


Le vin et la musique exagèrent mes sentiments, je fais des pirouettes exécutées pleinement, j’ai l’avantage acquis  de bonne heure des enfants de cirque.


Je lis Hardellet, d’autres auraient mérité moins de bruit, Nabokov avec ses signaux lumineux me donne envie de le poursuivre.
La corde avec laquelle certains se pendront ne sera qu’un fil de laine, moi ce sera un cordage, un filin, du solide quoi, du moins c’est ce que je dis aujourd’hui.


Il faut surtout ne pas donner l’idée de l’intelligence, l’intelligence c’est annoncer une plaie aux yeux des incurieux, des cultureux, je rêve de ne plus gaspiller mon énergie en soliloques et apartés, propriétaire de mots que j’ai savamment plissés et entretenus je me refuserais volontiers à toutes mes minables stances, lettres et courriers divers si je trouvais une véritable correspondance.


Monsieur fait dans la pensée, j’ai dans l’idée qu’il s’arrose pour faire pousser ses fleurs de rhétorique sur lesquelles je pisserai, car Monsieur est un gros con, petit caporal désépinglé et qui ignore qu’au moindre vent l’eau ondoie, se plisse et se prête à des noyades autant que nos suaves salives quand d’autres déblatèrent.


Il a la parole en excellence qu’il m’en donne le dégoût, j’ai trop souvent voulu me rassembler, me replier, entrer en moi pour y trouver la trace d’une déité qui me pousserait dans la belle vie, il n’en fut rien, aujourd’hui je commets des actes contre nature, je m’acoquine à la bête, instinctivement, sans réflexion aucune, nombre fait de même mais à l’avantage de n’être pas confondu…

Je regarde ses mains qui m’ont fait jouir, mains violacées,gainées, comme de petits ailerons systématiquement repliés, ses mains de bonjours et d’aux revoirs , quand sur les quais les femmes d marins se tendent pour des saluts gracieux, je regarde sa culotte bleue sur la moquette, océan d’impuretés et j’y vois un oiseau qui se recroqueville,je regarde les draps imprégnés de foutre, de salive,et garde en ma bouche le goût savoureux des ses baisers et pourléchages, quelque façon de sève qui a des relents de pluies intérieures et mal détenues qui n’auraient éclaboussé aucune solitude sinon la mienne, si l’espace d’un instant elle eût désiré de moi non d’être un amant intime, mais quelqu’un de plus organique, dévoreur de chair et odieux par moments.


Je sens mes os, mes vertèbres en particulier se tasser comme on plonge sa main dans un sac pour y broyer ce que l’on ne veut mettre à la lumière, cette longue colonne qui serpente ne veut pas regarder en arrière, je reprends mes marches avec difficulté, mes pas se font un peu plus surs.


Je cherche sur ces visages si graves, si vains, si sérieux une trace de leur dédain à mon égard, eux luttent pour n’être pas des sosies, des mêmes quoi, de ceux qui me ressemblent, que d’efforts inutiles, nous avons tous la même face, il faut bien qu’ils le sachent, et ce n’est pas en réduction de trogne qu’ils pourront affirmer un contraires que je contredirai aussitôt.


Octobre comme un monstre échevelé avec ses pluies, ses trombes, des vents parallèles, je cultive en notre demeure et ceci avec ma fille un petit arpent d’intérieur où nous plantons notre goût pour le grabouillage, la lecture, et les mots que je lui dirai lorsqu’elle sera grande.