Journal 1984

J’ai repris mon pinceau, mes beuveries devenues inimitables, celle de l’après-midi et de la nuit, torero avachi dans le labyrinthe des idées  et des couleurs je tombe une entame et une lame à la main sur le sable foulé par les bêtes qu’on soulage d’un coup d’épée.


Pèse le temps, mort étoilé qui se délie de toutes parts, je garde la même place dans mon silence, rien ne me bouleverse plus, je vais-, je viens dans un carré organisé comme une geôle, grillées et variations de la lumière, défilé de prières dans ce bassin de bas sentiments purement d’ordre impudique, puis  j’écoute de la musique dans un vieux poste bradé le dimanche aux puces.


Des visages naissent sur mes toiles, badigeon, huilage, on dirait des grotesques que l’esprit a surpris et qui se penchent sur les fougères pour y  vomir du sang,  de l’acier et de la sciure.


Je m’ébranle avec  des ficelles, des clous, des barbelés, voilà que naissent des formes brutales et dédoublées, on dirait qu’un Jésus prend forme, avec des dents noircies, qui cherche à écarter ses bras mais que je retiens, ici nait une fille imberbe avec un noyau à la place de la fente, je vais tout déplacer et fendre à la hache.

Gris du songe et gris sur la cité, je campe dans ma maison comme un louveteau  bouclé insoumission, je regarde entre les interstices des volets des espaces qui  sont anéantis par les machines, j’écris, m’écrie à nouveau, et l’existence  m’apparaît comme une forge où il ne fait pas bon faire le malin.


Cinéma, ville éclatante d’un remue ménage presque dominical, tous ces drôle qui battent le pavé vont dans mes  inquiétudes, je rentre chez moi  avec des herbes qui vont m’enfoncer les yeux et me mettre dans le sommeil.


Abattu dès le matin par la voix égouttée d’une couchante, je me pénètre pour ne pas m’emporter, ne pas glaner  la peste des mots que j’égrenais tant de fois, et puis j’attends, je revois cette autre qui a mille  ressemblances et qui l’ignore.


Tôt, les éboueurs sont passés, tout dort, la ville est s’est abêtie, est sous sédatif, j’écoute dans  la maison des meubles s’ébranler comme sur un pas inconnu, je ramène mes   cheveux  en arrière, je lève les stores, et dans ce noir la ville est sans identité, un peu comme moi, et la vie même est expliquée.


L’ivresse revient, improbable amie d’épreuve, je traverse les ans dans l’idéal désenchantement d’un épuré du vivre, dans l’horreur enfantine des vinasses du fond des verres.


Il m’arrive  des délices que ma propre usure  m’avait fait oublier, l’invention de la méfiance dégrade l’idée que j’en ai, dévoré de pessimisme je me couche et ne peux penser qu’à ça, d’y méditer  comme à une jouissance si délicate et en même temps décevante, et dont les solutions évoquent le noviciat, l’entreprise insane de celles qui sont dans la belle acoustique.


Des phalènes encaustiquées heurtent les vitres, je les libère dans l’air humide du matin, toutes étourdies-de s’être toilettées violemment, elles  hoquettent sous la lumière des réverbères et leurs vols irréguliers évoquent ces souleries où j’ai refusé jusqu’à l’amour.


L’amour a  des idoles indolores et incolores  que même les révolutions les plus sincères ne peuvent tourner en ordinaire ou en succédané.


Séduire et susciter, puis ne rien devoir, n’être soucieux d’aucun corps, lui laisser le goût de défendre sa virginité, pour la débauche oui, mais pas de cette façon là.