Dit pour A.A

Année 2005

A mon père, ma mère et à ces mêmes qu’eux…

Dits pour des parents pauvres et qui n'ont pas de nom.  

La nostalgie et la souffrance ont cela de commun : elles arrivent toujours par là où il y a le plus de surfaces à recouvrir.

Chacun disait qu'il était bon. Cet homme était mon père. J'avais déjà en moi quelques années de pierres, de frondes, et de délits. Dix piges au fond des mines, des galeries humides, la pose des étançons, les haveuses, les tapis, le poussage des chariots, des wagons surchargés, les lots de pelletées, la poussière grise, bleutée des entrailles de la terre, avaient tanné sa peau, avaient charclé sa chair, et dans sa propre cage, étayée par tant d'os, le petit mal sournois, le petit mal bourgeois, le mal de la minette, avec son taux de suie, de poudre ruisselante, y douilletait un nid, y affinait ragots.
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Comme à chaque fois qu’elle se rend au cimetière sur la tombe de son mari, elle m’encostume, me prolonge dans ses pas… Elle ramasse de ce gravier blanc qui dalle les allées de la maison des morts, l’enfouit dans son sac noir cordé d’une lanière plus noire encore.
Devant le marbre gris, elle s’incline, se relève, s’incline une nouvelle fois, puis embrasse la photo du défunt, ceint dans une mandorle ; pleure, s’essuie les yeux, pleure à nouveau ; prie, supplie de toute sa substance de femme qu’il revienne, puis m’intime d’embrasser le cercle de verre, d’embrasser cet homme, mon géniteur, dont je ne sais que cette image prisonnière dans la matière froide, mort à trente-trois ans enseveli après que le grisou, cette bête rampante et fulminante eut foudroyé la galerie où il trimait, sombre croqueuse d’âme et de vie.
Ce mot restera pour moi dans toutes mes constances. A chaque fois que je me rendais sur sa tombe et que je refusais cet exercice qui n’était pas à mon goût, je me désolais de cette inconvenance. Embrasser un fantôme, je n’y trouvais que du méfait, un aveu de ma faiblesse, une érosion de ma mémoire, de celui qui m’élevait, cette mémoire qui ne contenait rien de ce mort…
La gifle retentit. Elle me ramène à la réalité, elle me trace, cette trace vient de son néant, de leur néant, pas du mien. C’est ma conscience, elle seulement, qui me vaut d’obéir.
Sur le plancher du salon, elle a fait deux petits tas identiques, tubulures de pierres qu’elle a pioché au pied du lit des morts, deux tas à égale distance, un empan, un de ses empans…
C’est là que je dois m’agenouiller. Les bras en croix, tendus comme pour la pire des offrandes, une offrande à sa façon, offensante. Dans ma main droite elle a posé deux missels, dans ma main gauche deux livres de ma scolarité. Je suis enjoint de lever les yeux et de les fixer sur la photo de celui qu’elle aime, mon père, photo retouchée à la craie où l’on voit un homme, limbe auréolé pour elle, un saint.
C’est un de ses supplices ordinaires, comme à chaque fois que nous revenons d’après ses prières  sur la pierre tombale. Je ne cille pas, il y a dans son regard plus que de la défaite, plus que de la gêne, il y a cette façon de ne pas le trahir, c’est moi qui en pâtis.
Ce qu’elle veut, c’est placer son instinct de cruauté, elle veut m’humilier, son humiliation a valeur de vice et de perversité, elle me salit, elle le sait. Quand mes bras retombent, elle abat la baguette de coudrier contre mon flanc, elle abat, elle abat encore. J’apprends que savoir et devoir sont des frères jumeaux et adultérins étranglés dès leur naissance par leur propre licol .Je l’apprends, je le saurai, je le retiendrai.
Ce qu’elle ne sait pas, ou qu’elle feint de ne pas savoir, c’est qu’un jour je la tuerai.
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Dans les  chiottes elle me donne à voir les linges de son intimité, sang tout en pellicules violacées par les heures, en cloques et en croûtes soufreteuses, abjectes sanies du bas de son ventre, elle règle à sa façon mon dérèglement. Que veut-elle faire comprendre à l’enfant que je suis, et qu’il n’a pas à comprendre, du moins pas dans cet âge, mais plus tard, bien plus tard ?
De quelles obscénités se montre-t-elle injugeable, moi qui pourtant la juge ? Ai-je à regarder de si près toutes ses fragilités, tous ses déversements, toutes ses flottaisons d’entre ses cuisses ? Ai-je à mettre dans mes pensées tous ses états de pause calendulaire, de ses menstrues, mensuelles démonstrations de sa monstruosité ? Dans mes rétines s’imprègne l’inflexion d’une douleur lancinante, de celle qu’elle devrait taire, et non me mettre en esprit. Qu’exprime t-elle avec ses infectes chiffonneries mises là à ma vue. ? De quelle inconscience pose-t-elle les bifurcations ? Pourquoi me fout-elle en plein visage, à sept ans, comme on cherche à aveugler quelqu’un de toutes ces saloperies ? J’ai payé cash, trop tôt, trop cher ce que devenir un homme doit signifier, entre l’écœurement et l’abattement. Ces deux façons d’adulte, je vais les porter ma vie durant.
Je viens de comprendre ce que nausée veut dire, la nausée d’être aussi.
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J’ai dix ans. Je suis à la maraude. Les cerises sont les plus belles, les plus mûres sur les hautes branches. Ce sont elles que je me dois de recueillir. J’en saisis quelques-unes, mais l’arbre ne s’acclimate pas de mon poids. Il cède .Je tombe lourdement sur le sol dans les herbes ortilleuses. Je m’en souviens, mais ce dont je me souviens le mieux, c’est que dans les heures qui suivirent, j’oubliai. Plus de mémoire vive, juste un semblant de celle-ci, plus de cette mémoire qui prenait tout d’eux, leurs phrases odieuses, leurs mots pleins de bassesse, leur ignoble grammaire, l’infâme thématique de me blesser, de me courroucer jusqu’au profond de ma chair. Me restaient les beaux souvenirs, l’odeur du pain, de la fougère, de la menthe, le goût du saindoux, du lapin mariné de longues heures dans un  mélange d’épices colorées et odorantes. Combien j’aurais aimé que tout cela restât ainsi. Cette plaque de rouille dans ma tête s’estompa, et tout réapparut. Car ma mémoire était bien trop métallique, mais d’un métal ductile, à mémoire de formes et de leurs insistances à m’exécuter, petitement, doucement, doucement, longuement. Je m’en souviens, je me souviens ardemment que je ne voulais plus me souvenir, que je voulus tout oublier, tout effacer. Rien de ceci n’advint, et tout recommença aux lendemains de cuir, et de baguette.
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Ainsi  m’est venue de la souffrance, la souffrance, celle qui a tout subtilisé de moi .Les amis que j’aurais voulu garder, les filles que j’ai séduites, qui m’ont quitté de ne pas vouloir de cette part, de ces monceaux de douleur, celles qui sont restées mais que mes afflictions font trébucher, les livres que j’ai mal lus, trop vite, trop en interlignes, trop en intervalles, ceux que j’aurais voulu commettre, fussent-ils écrits sur le mode d’une composition française, ceux qui disaient une douleur autre que la mienne.
Cette enfance m’a laissé à la bouche un goût d’entre le caniveau et les chiottes, avec leurs odeurs d’urines et d’eaux rances, laviotteries de caves nauséeuses, de putridités familiales, d’un air qui m’a souvent manqué, quand le fouet me déchirait les flancs, que les coups me déracinaient de ce sol d’où je ne m’étais élevé que d’un mètre. Ces frappages, ces frapperies, ces dégoulinades venues de leur esprit, sont inscrits jusqu’à mes os. Tant de dégueuleries sont encore en mon intérieur, trop intérieur, avec leurs habillages de haillons, de vêture bon marché.
Ma souffrance a été mâchée, remâchée, elle ne se dissipe pas, elle est impropre à mon regard même, à ce regard d’affront et d’effronté que j’ai encore aujourd’hui lorsque je suis dans la peine ou la séduction, cette peine, cette douleur, ce malheur, c’est à eux que je la dois. Ils me redevront autre chose de plus terrible, j’en fis le serment.
Voilà de quelle intensité s’est remplie mon enfance, pleine de dépositions, pleine de leur ignorance. Cette ignorance que j’ai voulu garder, qui est devenue une de mes vacances, une de mes vacuités, autant que mon orgueil et ma vanité .C’est dans l’environ de mes dix ans que me sont nés des bornages, des entêtements, un goût central pour de la débâcle, pour une soif de désastres.
Tout ceci je le sais, vient de leurs humiliations, elles ne s’achèvent pas, elles perdurent. Je resterai ce sandaleux qui imprime, impressionne sur le sable un pas trop lourd, trop lent pour s’en sortir, pour quitter l’affirmation de ses propres tares, de ses propres brûlures. Cette consécution, cette forme abjecte de n’avoir pu être un gosse, un môme, ne peut plus s’écarter de moi ; simplement parce que j’étais là, j’étais là à cinq six sept ans, dans un corps qui ne pouvait tout contenir, mais qui le contint.
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Je suis assis sur les escaliers, c’est une fin d’après-midi, fin d’après la classe. J'attends qu'elle rentre .J’attends qu’elle rentre de la ville. J’attends qu’elle rentre de ses puteries. Le temps est un cortège d’heures. Des milliers de regards sont dans le mien, ceux des habitants, des âmes de toutes les maisons d’alentour. J’attends. J’attends en couches sombres, assombri de moi-même, sombre de ma colère d’écolier mal noté. J’attends avec la haine d’attendre, avec cette honte qui rosit mes joues, empourpre mon visage,  cette honte que je vais ma vie durant porter, colporter en maints lieux, comme un portefaix qui trimballe sa propre misère, misère à attendre. Attendre que le jour, la nuit, des filles, des femmes de sainteté, de noblesse obligée, toujours reconnaissables à leurs belles juperies m'enserrent, m'environnent de leurs bras, qu'elles m'emportent dans un sommeil d'enfant qui ne s'endormira que lorsqu'elles s'endormiront.
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Puis vint la maladie, je la savais présente, elle avait nom d’arithmétique, avec de petits cailloux blancs pour poser dans les reins. C’est dans une ambulance blanche et bleue, avec un sémaphore sur le toit, tourbillon bariolé de rouge, qu’on l’emmena dans un hôpital des Ardennes, à Charleville plus exactement.
Elle me dit que c’était une affaire de transit. Bref, quelque chose d’en dedans. Le dimanche qui suivit son internement, c’est Tchouk, un de ses amis de l’immigration qui m’accompagna à sa visite. La route voûtée de tous côtés par des peupliers, longs curés qui prient debout, et des chênes écorchés de nature, statufiés aussi, m’endormait avec ses nœuds, ses lacets, ses rotondes et ses tourbillons.
Je m’éveillai quelques heures plus tard, après ce long périple dans la quatre chevaux poussive, poussiéreuse, entre les bras d’un homme de trente ans, pesant tout son poids de charbonnage et de souffrance, qui m’embrassait sur les joues et le front, en m’appelant « Coquin », roulant des mécaniques et tous les mots ourlés de son vocabulaire, ces mots de sa slavité qui oblige aux accents et aux roucoulades. Bref, mon père, avec son abdomen éventré, rayonnait à me revoir, accentuant avec une souveraine nécessité nos suaves descendances.
Avec sa marche lente, tout en me tenant la main, il me fit parvenir dans un estaminet.  Là il me fit boire une potion, mélange de poudre brune et de sel, avec un nom en italique.
Des ogres tout aussi alourdis que lui par les obscurs travaux, quintalliques pour certains, s’abreuvaient de bières, des viscosités cossues, nabot que j’étais parmi ces hautes statures, je mesurais combien j’avais d’âge, de temps à franchir avant que d’advenir un homme tels que tous ceux qui m’étrennaient, m’étreignaient avec leurs mains grosses telles des pelletées, graves aussi comme le gravier qui allait en recouvrir certains dans un avenir tout proche, plus noir encore, celui du deuil.
Je compris dans ces instants, quand je passais de bras en bras, que j’étais le fils d’un homme aimé, apprécié par ses pairs, déprécié par l’énorme ouverture que l’on fit à son estomac, dans tout son intérieur, peut-être même jusqu’à son cœur, ce cœur doux, si doux pour moi seul, dans cette heure qui me fut donnée à être avec lui, contre lui ?
Ce cœur je le sais, qui s’endurcissait de la menterie des hommes, le meurtrissait quand il apprenait que dans leur vestimenterie du dimanche, quand la messe les appelait, beaucoup faussait chemin pour aller se pinter au bistrot du coin, avec des brunes, des blondes, des rousses, venues de cette contrée où on le déchira de part en part, pour lui ôter des reins, quelques toutes petites roches fragmentées en cimenteries, en minuscules boulettes, mais qu’il fallait bien dépiauter de son centre, afin qu’il puisse des années, des années encore, s’enfoncer dans le charbon, la coke et la minette.
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Elle claudique, ses jambes sont bleuies, violacées, glauques en nombre d’endroits.
Alors qu’elle roulait au sol, après qu’une gifle, puis deux lui eurent traversé le visage, il la rompit de coups avec ses godasses de mineur qu’il n’avait pas déchaussées.
Ce que je vois réveille en moi l’envie de rien voir, mais j’étais là .J’étais là quand la soupe fut servie froide, là quand d’un revers de la main il écarta violemment l’assiette qui s’écrasa contre le carrelage blanc, crépitement d’une de ses bassesses .Là quand il l’injuria, là quand il fondit sur elle, la rouant de part et d’autre, dans les reins, dans son ventre, dans sa face ; là quand après un roulement d’épaule il la cingla d’une volée balancée avec son vocabulaire ordurier ; là quand il s’acharna encore et encore, sur tout d’elle ; là quand elle pleura de ses plus hauts pleurs, des plus stridents aussi, là quand elle appela à l’aide.
J’étais là mais je m’étais absenté. Ma tête a tout gardé et mes yeux ont tout vu.
Elle, elle a conservé son visage en sang tout tuméfié de ses blessures, dont il a fallu que je m’accommode des années, des années durant.
La scène se renouvela. Insalubrité et insubtilité des liquides, des litiges de leur vie. Dans tous ces mois qui suivirent les mois ; moi, j’eus toujours la même attitude, coi, silencieux, étouffé jusqu’au fond de mes os. Intérieur, intérieur, essentiellement intérieur, je consentais à ce qu’elle souffre comme elle me faisait souffrir, je n’étais pas triste, les mots ne me venaient pas, pas davantage les larmes, pas même un larmoiement ou quelque chose d’improfilé dans mes yeux.
J’étais comparse, l’assistant d’un cogneur, d’un silence que j’emporterais vers l’âge d’homme, ce silence consenti avec sa croûte de dureté, d’âpreté. C’est de ce silence que me sont nés des sentiments d’injustifiables injustices, d’insanes méchancetés, de heurts indus, d’une ruine aussi ; de quelque chose de perdu et qui n’a pas de nom, si ce n’est celui de l’enfance ; cette enfance que l’on m’a salie, ravagée, dont on m’a désemparée.
Toutes ces plaintes, ces gels, ces dégels, ces froideurs, ces langues retirées pour ne rien consentir, je les garde comme une obligation ; celle de me taire.
Je suis devenu un taiseux de nature, cela est palpable, réel et tangible ; simplement parce qu’il en est ainsi. Parce que dans ces moments-là, j’étais là, j’étais parce qu’il ne pouvait en être autrement.
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Je me suis clos dans ma chambre. J’ai fermé la porte à double tour, calé une chaise contre la clenche, un pied scellé contre le lit.
J’ai mis ma tête entre les genoux, je suis à mes plus bas étages, en étiage de pleurs. J’ai peur. Je sais que ses poings vont cogner contre le battant de bois, qu’elle va vouloir entrer pour me frapper, me tabasser ; que c’est dans son instance, dans sa volonté à me punir de m’être tu . J’ai honte aussi, honte que cette peur ne m’abaisse, ne m’avilisse, honte parce qu’il m’apprend à être courageux, à être fort. Me voilà lâche, veule, défait.
J’ai crispé ma mâchoire, serré les dents, mon estomac se noue et se dénoue. J’aimerais l’insulter, lui crier ma colère dans cette ténèbre, de cette ténèbre où je suis enclin, incliné à une autre ténèbre, celle de me taire, de rengorger ma haine.
Je la vomis de tous mes sens, l’exècre de ma dizaine, dans cette quarantaine où mon âme est prise de hoquets et de soubresauts, où ma poitrine se soulève d’étranglements, où je me contiens de toute cette sanieuse substance à ne rien lui crier, à ne pas hurler de cette défaite à taire son animosité, ses labeurs forcés, ses génuflexions obligées, ses stries de coudrier.
J’attends en rythmes de respirations saccadées, je travaille à ne pas entrer dans le sommeil, à ne pas être dans ses poches de raccourcis, tout en cillements de paupières.
J’attends qu’il rentre, que son pas oriente mon désespoir vers un ailleurs, qu’il heurte l’escalier métallique, c’est là que je l’entendrai. C’est là que je sortirai, que je sortirai de moi, de ma torpeur, de mes frayeurs, de mes suées. J’attends… J’ai dix ans, je ne veux pas qu’elle me tue.
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Il est descendu dans la cave avec un billot de bois sous le bras, celui qu’il ramenait de ses chantiers de nuit, il a posé le pied droit, puis le gauche sur le rondin, s’est encordé le cou.
J’ai crié, crié, hurlé, pleuré, hoquetant « Papa, papa, ne fais pas ça, ne fais pas ça, ne me laisse pas, ne me laisse pas seul avec elle, reste, reste avec moi »
J’ai agrippé son ceinturon, avec force, avec rage, avec la force d’un forcené. Il a posé un pied sur le sol, puis le second, a désenlacé le nœud.
Il m’a pris contre son corps, contre son cœur, m’a étreint, mon pouls s’accélérait, le sien tressautait comme un glas. J’étais collé contre sa poitrine, la mienne se creusait sous son poids de tendresse, ses larmes ont mouillé ma joue, mon épaule.
En une minute, j’ai pris dix plombes, dix ans en pleine tronche ; un jour c’est sur, je lui foutrai un flingue sur la tempe ou dans la bouche.
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Une pierre a heurté mon crâne. C’était après la classe, dans un concert de cris et de hourras, de tonnerre aussi, qui la lança, je l’ignore.
Ce que je sais, c’est qu’elle me fendit la tête profondément. Il m’emmène au docteur après avoir noué deux torchons entre eux, enrubanné, enturbanné la quasi-totalité du visage. Ma main droite appuie sur les chiffons qui cerclent la plaie ensanglantée, ils s’imprègnent de rouge…
Il s’assoit à une distance de moi, dans une pièce où une toise s'adosse au mur, où des lettres grosses, puis moins grosses et encore moins grosses disparaissent quand on veut les mettre dans ses yeux. Je les connais toutes. Les plus petites m’intriguent, c’est en les fixant avec attention que je devine leur pourtour. Quand le médecin me demande de le suivre, mon père reste campé sur ses assises, il est sommé de m’attendre, il m’attendra.
Dans l’alcôve de celui qui va sceller mon estafilade, il y a un squelette, pantin désarticulé qui craque à chaque pas sur le parquet. Un dictionnaire est posé sur le bureau avec des mots en latin et en grec dont j’ignore jusqu’au plus petit sens… « Tu es Joseph, le fils de la folle, n’est-ce pas ? » Il m’assène de toute son indignité, un des plus vils coup de mon existence, bas, très bas, qui porte lourd et profond jusqu’à ma moelle, de celle qui fut pétée et qui va apparaître sous sa vue, à hauteur des ses ciseaux, de son aiguille et de son fil quand il va me recoudre. Mes yeux sont dans les siens, je n’abdique pas, je ne sourcille pas, je les dirige dans sombre rétine sans clignement.« Oui, je suis Joseph, le fils de la folle ».
Devenu boucher, il imbibe d’alcool une ouate douce et blanche qu’il applique sur la plaie, rien ne lui parvient, pas un râle, pas une raucité. Il officie, il suture, coud et recoud encore, rien ne n’échappe d’entre mes lèvres serrées.
Quand il clôt son chapitre, il me reconduit dans la salle d’attente, me regarde de sa hauteur, et dit, « Tu es un grand bonhomme » Tout lui est pardonné. J’apprends dans ce moment là comment dire ce mot, mais je reste un enfant qui va encore défaillir sous le cuir, dix fois, cent fois, et le pardon, cet enfant là, il en tirera de la vanité, de l’orgueil, de la force. Cet enfant qui sort du cabinet, est un autre enfant, de ceux qui sauront pardonner, mais ne le voudront pas.
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Il a mis sa main droite dans le sac en toile de jute, tenant de la gauche l’oreille du même sac à son extrémité. Il a pressé la luzerne, le repas quotidien de nos lapins. J’avais comme à chaque fois évaporé, aéré les herbes afin qu’elles emplissent le contenant.
Lui n’est pas dupe, il me toisa méchamment, noir regard, réduction d’yeux du dedans de sa réclusion « Tu me prends pour un con ? », « Non papa, je ne te prends pas pour un con ». Je suis reparti vers le cimetière longeant les murs d’ocre délavés, décillés, disjoints par la pluie, les ai gravis comme tous les soirs de printemps et d’été, ai sauté sur le chemin bordé de cailloux blancs si luisants au soleil, me suis dirigé vers les allées d’entre les tombes, là où les trèfles sont les plus hauts, les plus drus, mis les genoux à terre, et de poignées empoignées arrachées au sol, fait mon obligation. J’ai ficelé le sac, l’ai jeté sur le trottoir puis ai regagné la maison.
Il m’attendait. Il n’a pas eu à enfoncer sa main pour une deuxième fois, a pris le ton que tout homme porte en lui quand il élève un enfant qu’il aime et qui n’est pas le sien, un ton grave mais de sens entretenu, il ne m’a pas frappé, s’il l’avait fait, c’eût été de la même veine « C’est comme ça que je veux que tu travailles » C’est comme ça que j’ai travaillé.
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J’ai ficelé le chat que j’ai appelé « Chat » autour du cou. Je l’avais alpagué quelques heures plus tôt sur le chemin du retour des commissions, avec mes minauderies, mon habilité, mes attentions. Il a quelques mois à peine, et a dû s’égarer par devant sa mère sur le sentier de la perdition. Il est trémoussé de taches blanches et noires sur un pelage grisâtre.
J’ignore quelle ineptie, quelle imbécillité, me viennent en cerveau, mais j’ai l’intention de le descendre par le soupirail jusqu’à la cave.
Mes mains peu à peu défaillent sur la cordelette lorsque je le fais glisser le long du mur, j’entends quelques miaulements frêles, à peine perceptibles, petits feulements de biais. Il s’étrangle, je l’étrangle.
J’ai hâte qu’il touche le sol, mais la ficelle que j’ai fabriqué avec deux lacets mis bout à bout, n’est pas assez longue. D’un mouvement précipité je tire sur la longe, le ramène jusqu’à mes genoux, dénoue le lien avec précipitation, ce nœud qui a failli lui rompre les vertèbres, lui faire péter les os.
Sur le ciment de la cour, tel un jouet de feutre assorti d’un ressort il a dérapé, s’est enfui, je ne l’ai pas revu. Aucune peine ne m’est venue.
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Elle a fouillé dans ses poches, pris dans son porte monnaie épluché de toutes parts des pièces de vingt et cinquante centimes, de celles dont il usait pour aller s’imprégner, s’imbiber de bière et de vin dans les bistrots du soir, en fin de labeur avec ses compagnons du fond de la mine.
Après qu’il eut posé son blouson sur son épaule, il s’enquiert de ce qu’il a dans ses fouilles, en sort son étui de cuir, compte les rondelles cuivrées, les rondelles argentées. La somme qu’il escomptait n’y est pas…Il la retrouve dans mon paletot…Sa main fend ma bouche, je crispe les mâchoires, c’est plus que le maudire dans ce moment là.
J’ai beau entre les pleurs et les hoquets qui me secouent, lui dire que ce n’est pas de mon fait, il ne me croit pas. Il ne me croira plus. Il ne me croira plus pour un long temps.
Elle s’est repliée dans un recoin de la cuisine, elle a tout entendu. Il faudra bien que ceci n’advienne plus. Mais quand ?
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J’ai été déplacé chez les Ruhe. Ils sont malades, hospitalisés. Lui, c'est un gendarme. Elle, elle a le visage du bonheur. Le soir, elle inonde la baignoire. Elle me savonne à tous les endroits, pose ses mains avec tendresse sur mon corps, puis m'enveloppe dans une serviette chaude qu'elle a passé sous la chaufferette. C'est une harmonie que d'être, aucune inquiétude, aucune pensée abrupte ne m'encombrent, rien qu'un sentiment simple et doux, celui de l'amour. Aux pieds du lit elle s'agenouille avec moi, m'enjoint de croiser les doigts, de les entremêler, de répéter après elle des vœux, une prière à l'adresse d'une dame qui vit dans les altitudes, qui me voit, me regarde, m'entend. Cette dame m'est une révélation. Elle est la bien nommée, gracieuse, en compagnie d'un monsieur à la longue barbe blanche qui sait tout d'elle et de moi, elle n'a pas mes vertiges de vie. Une émotion nouvelle me vient, quelque chose entre un serrement de poitrine et un espoir. Quand les mots sont à leur terme, quand ils achèvent leur destination, madame Ruhe m'embrasse sur le front, et me dit « Plus tard ,tu seras un enfant de chœur, un homme de cœur aussi ».L'air que j'aspire à pleins poumons tient  toute sa présence, de ses berceuses, elles m'ensevelissent dans un sommeil où tout le pire devient une abstraction.
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Je suis scellé dans un pull avec un col envé qu'elle a tricoté avec des restants de pelotes. Pull bariolé de rouge, de vert, de jaune, de bleu qui me transfigure, me dévisage. Je n'ai pas voulu m'en vêtir. Elle me conduit jusqu'en classe, monstrueuse démonstration de sa monstruosité, de sa médiocrité à ne pas comprendre ni mesurer ma honte. Elle me révèle à nouveau ses tours les plus abjects, me maintient dans la peau de cet écorché qu'elle ne soupçonne pas. Dans la cour de récréation, c'est le Bacille, celui que j'ai le plus détesté de mes primaires qui rit, aiguise en moi mes nerfs. Mon poing lui déchire l'arcade, cercle son oeil droit, me prolonge dans la plus insoupçonnable des violences, des colères, antidote à mon incosolation. Ma soif de désastres est née de cet endroit, m'a toujours conduit, dans la pagaille de la bataille, de la bagarre, de la baston. Un enfant s'est absenté de moi, un enragé a pris sa place. Il y restera longtemps, trop longtemps. Ce pull m'a mis dans la condition de ne plus vouloir être vu, regardé de biais, il a été de l'ordre de ma décadence, celle où je suis descendu dans le plus profond de mon corps, de mon être, pour frapper avant d'être frappé, pour cogner avant d'être cogné. Je paye encore aujourd'hui ces façons d'avoir eu à surmonter toutes ses imbécillités, ses inepties, sa méchanceté, sa cruauté, ses aspirations à me salir, à me pourrir. Je ne l'ai que davantage honnie.
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Il m'a enfermé dans ma chambre, a clos la porte à double tour. J’ai entendu la clef s'y braquer. Il m'oblige à de la lecture. Je me dois d’entrer avec tous mes plis, tous mes pores dans un vocabulaire qui n'est pas de mon oreille, pas à ma mesure. Dans deux heures, il va revenir, il va me demander une explication de texte. Les Quatre fils Aymon n'ont pas mes priorités. Mes amitiés sont dans la forêt proche. Je n'ai qu'une fenêtre à enfreindre, puis à courir, à cavaler vers la garenne, parmi les vallons. Deux cent mètres, rien que deux cent mètres et tout va s'ouvrir à moi, le diadème des arbres au printemps, l'herbe ,la mousse, les chênes statutaires, les hêtres enflammés comme des prétextes à la liberté. Je sais que des coups me seront dus au retour, mais l'appel du dehors m'est organique. Ici c'est de l'enterrement, là -bas, c'est une nouvelle respiration. Pour une gifle obtenue , c'est quelques plombes d'aventure. Je n'hésite plus. Mon pas défile sur le trottoir, puis sur le bitume, puis dans les fourrés. J'y suis, j'y suis. Le bois est bien en place ,les chemins creusés d'ornières, les baissières, du feuillage, des odeurs de fougères et de chèvrefeuille, tout est présence. Il n'y a rien d'autre qui vaille, sinon ma vaillance et cette chevalerie livresque d'un bouquin que je ne parcourrai que plus tard. Tout est là, et mon désir d'être ,plus fort encore. Cet ailleurs est une respiration, pas de celle que j'étouffe en leur impatience, elle est autre, pressante, d'une urgence à ne pas contenir ma peine, mon dégoût d'eux, de mes offenses. Les souillures se sont absentées. Je reviens vers la maison, la fenêtre est verrouillée. Il est assis sur le canapé du salon, l’œil ténébreux, pas celui de la dispute, il a dans sa main droite enroulé son ceinturon...
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Ils sont tous là. Pères, mères, frères, sœurs ,ils ont attendu le car du revenir des vacances. Quand les colons, mômes de six ,sept, huit ans posent le pied sur la première des marches, c'est déjà les embrassades, les entremêlements, les cajolades, de la joie qu'ils enrôlent, qui s'enroule en eux et autour d'eux. Les rires cognent les rires. Il y a des bras qui se tendent, se détendent, des envols, des portées en l'air par des bras d'humain. Mon éternité à attendre vient aussi de là. Personne ne s'est soucié de mon arrivée, personne. Elle n'est pas venue. Elle m'a oublié, comme elle m'oubliait sur les escaliers de la maison, quand elle partait parcourir la ville, voir d'autres que je n'aimais pas qu'elle voit. Elle m'a omis, cette omission n'est pas la première, ne sera pas la dernière. J'éprouve Dieu par des insultes, à qui les adresser, puisque lui seul m'entend ?Pourquoi ne lui a- t -il pas soufflé à l'oreille « Ton fils est de retour, va le quérir ».J'aimerais ne pas être vu, disparaître, ne pas avoir été, toute cette disharmonie fait le poids de ma honte et de ma nausée. Les minutes suivent les minutes, longueur de temps, langueur de mon corps. C'est le chauffeur, après du délai, qui me raccompagna par vers chez moi. La porte était close. J’eus beau forcer sur la poignée, vouloir heurter, fracasser le panneau de verre, comme un forcené pris de la colère la plus haute, la plus profonde, la plus froide, rien n'y fit…Elle n'est pas là, elle n'est jamais là. Ma carrière d'enfant aura été de la guetter, rien d'autre que de l'attendre. Je suis fatigué, je boue, mon sang en fait tout autant. Je suis vaincu par une peine venue de plus loin que loin, cette peine me révèle combien son esprit est sale, souillé, dégueulasse. Il faudra qu'un jour elle ne soit plus qu'une apparence, une transparence.
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Il a quitté la maison. C'est une désertion. Il veut prendre un chemin opposé au sien. Dans le dimanche qui suivit un dimanche, elle m'endimancha, chemise blanche, pantalon étriqué, elle me traîne jusqu'à lui, dans un baraquement où s'étagent des lits de fer. C'est là que dorment, vivent des travailleurs de force."Je n'en peux plus, je n'y arrive plus, je t'en supplie, reviens, reviens". Elle est noyée de pleurs, peut- être l'aimait -elle ?Elle a dit que sa condition était difficile, que j'étais un enfant trop retiré dans lui même, pas obéissant, trop frondeur, méchant aussi. Elle a dit qu'elle lui servirait à manger quand il rentrerait de ses pénibilités, qu'elle lui laisserait les clefs, qu'il pourra rentrer tard dans la nuit après ses libations, ses soûleries, qu'elle se tairait, qu'elle ne parlerait plus n'importe comment, ni de n'importe quoi, de ce qu'elle ne savait pas. Elle a dit qu'elle serait une vraie femme, sa femme…Il s'est tu. Par la route qui mène à notre demeure, sur plusieurs kilomètres, il m'a porté, j'étais juché sur ses épaules. Il me pressait les mains, parfois avec une douce violence, d'autres fois avec des façons de père caressant. Il revenait à lui. Il revenait tout court. J'ai cru que ce serait beau.
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J'ai taillé, tailladé mes crayons de couleur. Ils ne sont plus de la même hauteur. C'est le jour de l'inspection du sac de classe. J'ai peur. Il compte tout d'abord les pages d'un cahier, quelques feuilles se sont absentées, se sont égarées. J'ai du les destiner à quelques gribouillages;il compte à nouveau. Il n'y a pas d'erreur;il existe bel et bien un creux dans ce cahier. Il saisit alors les crayons rapetissés ,les enserre dans sa large paume ,les tabasse contre la table pour les mettre à niveau, certains dépassent, d'autres pas. Trop bas, trop courts, bien trop courts. L'écho de sa trempe, ce qu'il appelle sa correction, résonne encore en moi. Ce n'était pas la première fois, ce ne sera pas la dernière. Dans cet avenir que je veux vite, il ne pourra plus, il n'osera plus lever sa main sur moi,ses coups ne s'échapperont plus de son cuir, parce que je serai fort, plus fort que lui, que des mots me viendront, que c'est avec eux que je le blesserai, que je l'abattrai. Ce jour, un jour advint.
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Nous sommes chez le juge. J'ai atteint à la tête un voisin insultant, par un lancer de pierre. Mon père a le goût du silence, il se tait. Son silence n'est pas dans le mien. Le juge m'admoneste de toute sa lucidité d'homme de loi, il dit qu'un tel acte est grande faute, il m'ôte de la mémoire ce que j'ai pu commettre de si grave. Il parle haut; ce haut augmente ma gêne, l'agrémente aussi de honte. Le substitut dit également que les enfants n'ont pas à se battre, mon esprit ne mesure pas tous ses propos, mais je sais que le mal est fait, que j'ai commis quelque chose de répréhensible. Jamais je n'aurais imaginé que mon geste soit la preuve d'une méchanceté. Tout me pénètre, son regard, sa façon de parler, sa stature. C'est presque de la maladie que d'être là, dans cette pièce où tout incite à détourner les yeux vers un ailleurs, mais quel ailleurs, puisque je suis là pour une confession ? A la question « Que veux-tu faire plus tard » je réponds «  Je veux être instituteur » Sa réponse est d l'ordre d'une sentence. "Tu commences bien".Cette phrase est une érosion, elle m'écervèle, elle me blesse... Lorsque nous sortons du tribunal, mon tuteur ne veut pas que je m'approche de lui. Je le suis à la traîne comme si j'avais fait le plus grand des forfaits; péché en quelque sorte, et lui, le péché, il le tenait pour une imperfection. Cette imperfection avait valeur de condamnation, je le savais, il le savait.
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Elle me dit de descendre à la cave, d'y chercher les patates posées sur les claies, qu'elle veut faire rôtir sur le poêle à bois. Il fait noir, il fait nuit, une nuit sans étoiles, une nuit froide. Je sais qu'en mettant les pieds sur les escaliers qui mènent au sous-sol, je vais faire des rencontres, des présences d'absents; quelque crainte, quelque appréhension aussi, de la peur me viennent. Je siffle pour les éloigner, pour les étourdir, pour les écarter de moi... En remontant les patates serrées contre mon ventre, elle me gifle; tout s'ébranle en moi; les pommes de terre roulent sur le dallage de la cuisine, s'éparpillent en ronronnements. "Sais-tu que siffler la nuit, c'est appeler le diable". Je l'ignorais, j'ignorais qu'aux heures tardives, Satan avait un terrain de jeux ici, là, là dans cette cave, voire sur les escaliers; que de montées et de descentes, il a du faire. Je ramasse les patates, en fait de petits tas que je dépose tour à tour sur la table. Dorénavant, je ne sifflerai plus, je chanterai à tue-tête, et ça elle l'entendra dans sa pénombre, ce ne sera pas un sifflement, ce seront des notes pour la salir, pour lui rendre plus amère sa part de nuit et de mort.
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Elle ne lui a jamais donné les clefs de la maison. Il a dû les réclamer. Elles ne seront pas en sa possession. Aux heures les plus tardives de la nuit, aux heures d'après la dernière heure, quand les anges se sont évaporés, j'attends, je l'attends. Je l'ai toujours attendu. Elle ne lui ouvrait pas la porte. J'attendais, j'attendais d'entendre le moteur de son automobile, j'attendais de voir les phares parcourir la chambre à travers les stries des volets et se dérouler en ondes cerclées de rouge. J'attendais qu'il ouvre le portail de fer avec son bruit de forge, j'attendais qu'il cesse d'attendre sur le seuil. C'était un bonheur que de savoir qu'il arrivait, qu'il était là, enfin là, présent, ivre ou non, peu m'importait, mais il entrait, il rentrait en retrait de lui, mais il rentrait. C'était un emballement de sens, mon cœur se vivifiait, j'étais heureux, heureux parce qu'il était heureux de savoir que je l'attendais...J'ouvrais la porte qu'elle avait verrouillée de l'intérieur. Dans la pénombre, il me soulevait, me portait dans l'air, je respirais à nouveau, il m'appelait son fils bien aimé, en son dedans beaucoup de choses clapotaient, retentissaient, lesquelles;jamais il ne s'en expliqua ? Nous ne nous perdions pas en mots, chez nous les mots avaient du tort, chez nous tout était silence, et le silence était plus silencieux qu'ailleurs, c'était une chape, une prison, une geôle, une ergastule. J'ai, dans toutes ces attentes été en déficit de sommeils, de rêves, d'imageries. Attendre a été un de mes enfermements, un de mes enfers, attendre a été de mon métier d'enfant attentif à son père. Je le dis , le répète, insiste, cela fut un métier, patienter m'a introduit, propulsé bien trop tôt dans de la désenvie, celle de vivre ainsi. Mais je n'avais pas le choix, pas d'autre choix que d'attendre, de l'attendre. Ma tendresse aussi s'est pointée dans ces heures, elle me restera. Quant à ce qui suivit ces attentes, c'était leur affaire, et leur affaire, elle faisait le poids de mes fermentations, le poids de ma crainte, de ma peur, quand ils s'insultaient, se déchiraient en parjures, en jurons, tout cela en retentissements extérieurs qui me parvenaient comme la pire des offenses. Se bafouer, geindre, s’apostropher, s'avorter l'un l'autre, voilà ce qu'ils faisaient en me défaisant. Un jour, je réclamerai mon du, mon lot de songes, de chimères. Ce du,ce sera aussi leur silence. Tel était mon sentiment dans ces nuits informes, uniformes de noirceur et de larmes, de colère en complet noir.
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C'est un dimanche  avant que d'aller à la messe. L'aube point, une aube d'été avec un ciel bleu de lanières, toutes en traînées violettes. Il s'est levé de bonne heure, moi aussi. Je le suis jusqu'aux clapiers. Il a pris avec lui son couteau à entailler les lapins. D'un geste vif, ardent, il saisit par les deux oreilles un levraut, le détend à hauteur de sa main droite. Le coup s'abat comme une hachée sur la nuque de l'animal. Des tressautements le secouent, l'irradient, celui- ci s'enraidit petit à petit, soubassement de la vie, là est sa mort. Le spectacle de celle ci est à mon habitude. C'est devenu un exercice du devant de la prière, du devant l'agenouillement sur les bancs de l'église…Il a crocheté le cadavre par les pattes arrières, a ciselé un infime espace dans le cou de la dépouille, il y approche sa bouche, et du plus profond de lui,  souffle ce qu'il a de vie. La bête enfle. Il me garde à une faible distance, je dois apprendre;je vois et j'apprends. J'apprends qu'il faut par la suite retirer la peau de l'animal, l'en enfreindre en l'abaissant fortement jusqu'à ce qu'elle le déshabille, vite, fortement et sans à coups. C'est une chair rose qui apparaît, toute en veines saillantes, substance placide et flasque. Quand il prend son surin, je sais qu'il va éventrer cette même chair désincarnée, que des viscères vont pendouiller, puis tomber lourdement sur le sol dans un bruit d'abattement et de silence mêlés. Mon esprit s'imbrique de chaque geste, de chaque mouvement, lourds et précis, demain, dans un mois, dans un an, ce sera moi qui officierait, et j'ai fait mon office. Je n'ai jamais connu de chagrin lors de ces besognes.
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Il est allongé sur l'ottomane. Sa main droite est scellée sur son bas ventre, sur ses cicatrices, il somnole. Je le regarde, j'impressionne son vaste corps dans mes pupilles, il le sait. Il me dit de m'asseoir à ses côtés, je m'assoies tout contre lui. Ses bras ont du volume, des bras de rustaud, de trimeur, de mineur de fond, puissants et lourds. Je les enserre de mes deux empans, trop de circonférence, ils n'en font pas le tour. « C'est de travailler qui les rend ainsi, quand tu travailleras, quand tu seras grand tu auras les mêmes. »Son torse aussi est de caillasse, tout en ossature de fer et d'acier, du moins je le crois, cage d'un quintallique d'un mètre quatre vingt.Tout me ramène à l'idée de ces héros grecs que je vois dans mes lectures, Achille, Patrocle, Horace, Anchise. Il dit « Frappe, vas y frappe, cogne mes pectoraux, aucune douleur ne peut m'atteindre »De toute ma hauteur, d'une force incontenue, j'abats mon poing contre son corps, là où il m'a demandé de le faire, le coup le plie, le coupe en deux, il perd de son souffle, toussote, puis bafouille « Je ne t'ai pas dit de me faire mal ».Mais du mal il en a. Je ris. Lui aussi. Nos rires ne sont pas les mêmes.
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Elle s'est écartée du champ, a suivi Aloyse dans les bosquets. Je me rappelle d'un bel été, d'une prairie en fleurs écarlates. Ce qu'ils vont commettre, je le sais, mais ne le prononcerai pas devant elle, pas plus que devant lui, devant personne. Me voilà taciturne dans les herbes hautes, pensionnaire recalé. J'attends, j'attends qu'ils reviennent de leurs coups fourrés. Mon monde est lacustre, je m'y inonde des vues et des images les plus basses, les plus obscènes, celles que je ne vois pas, mais que je pressens. Je n'ai d'autre lieu que de me taire, ce silence c'est du temps cassé, pété, équivoque de leurs aigres jeux. Ils vont graduellement persévérer dans ma haine à leur encontre.  Quand ils s'en retournent vers moi, elle est chiffonnée de toutes parts, ses cheveux sont des serpents qui sifflent de sa perfidie. Ma rancœur s'articule autour d'une vengeance que je voudrais froide, glacée. Mais laquelle?J'y réfléchirai longtemps, l'âge me viendra pour ça aussi. Dans un autre délai, je leur ferai payer ma honte et ma gêne, ces étroitesses dans lesquelles ils m'ont posé, dans lesquelles je me suis engoncé…Aloyse a allumé une cigarette, a baissé ses yeux sur moi, son contentement m'est infréquentable. Lorsqu'il veut me prendre la main, je crache dans ses postures, la retire, tout obscurci de mon bornage. Je vais construire un mur de vide entre eux et moi, une barricade de vide. Je n'oublierai jamais que ce mur, cette barricade, ne m'ont pas empêché de comprendre, de ressentir, de tout emporter de cette scène qui me valut du crépuscule dans la tête, des années durant, comme si j'avais pris en plein visage, une ténèbre couleur d'ardoise et de charbon.
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J'ouvre le clapet du réservoir de la moto. C’est une Libéria rouge, flamboyante, avec des harassements de fatigue, des pneus noirs sourcillés, qui ont grillé du bitume. C'est une évanescence dans cet éther, que de mettre mon odorat en éveil, de poser ma tête à même le ventre de la machine, de humer cette âcreté qui m'enrubanne, m'embaume le cerceau, gauchit mes sens, s'estompe dans les plus petits recoins de mes narines. Mon corps entier est en naufrage, des paroles simples et belles me parviennent, qui les dit? Je l'ignore, peut-être le vent simple dans cette heure de fin d'après-midi qui détrempe jusqu'aux parcelles les plus intimes de mon monde. Tout est en ma convenance, rien ne me borne, mes nerfs sont dépelotés, j'ai effacé tous mes sanglots, ravalé toutes mes colères. Aucune brutalité n'a de béance en moi, c'est un grand coup de bonheur qui me parvient, rien de vain ne m'importune ni ne m'emporte. La vie n'est plus souillée, elle est défendable, du plus nu au plus fort de ma soûlerie je ne vais pas gronder, je ne vais pas chanter. Je vais tituber, tituber en élargissant mes gestes pour environner tout ce qui ne m'a pas été donné et qui m'est dû, du bonheur, un tout petit bonheur et rien d'autre.
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Elle boit. Elle boit, caché de lui. Lui a marqué d'un fin liseré chaque bouteille d'alcool. Quand il rentre, il va vers l'armoire du salon d'un pas ferme, assuré, fait glisser la vitrine, vérifie ses imbibations. Les mots qui suivent ses vérifications sont crus, méthodiques, pas diminués. Il use de son verbe comme pour une sentence, il n'admet pas ses libations, sa déliquescence, il n'admet pas qu'elle s'enivre. Il la déchire de cris, la maison résonne de sa prospection, de son inspection. Elle se tait, se terre dans sa détresse toute en feuilletées de pleurs ravalés. Elle ne nie pas, que peut elle nier, tout est en évidence ?Les lignes tracées ne se sont pas déplacées seules. Il la frappe, multiplie les coups, il est dans son pire, dans sa fureur, dit qu'elle doit s'occuper de la cuisine, du linge, des repas, qu'elle doit m'élever comme une vraie mère, que c'est ce travail qui lui incombe. Elle s'est empénétrée dans une désobéissance, elle a fauté. Lui ,l'homme rude, élémentaire, ne s'instruit pas de sa souffrance. Il la ruine, veut de l'ordre, et l'ordre, ce n'est pas qu'elle boive, c'est qu'elle se consacre à lui, à lui et à moi, mais moi je ne voulais rien d'autre que d'être ailleurs, ailleurs et grand.
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Mon enfance fut une éternité. Eternité d'absences, éternité de corrections, comme si toutes les infections avaient dévié vers moi;la part intime de ce Dieu caché, justement celle qui me manquait et qu'il fallait que j'écrive en lettres d'or, la couleur du temps, violacée comme mes envies et mon ennui, ennui de ne pas grandir, et dans lequel je me suis repoussé, épuisé, pour n'être subjugué par personne. Et puis cet autre pire, les jours, les mois, les années d'humiliation, les saloperies verbales et adverbiales qui me venaient d'elle, qui défaisaient mes nuits, subordonnaient tant d'heures à de la désinfection, à des impudeurs que je ne pouvais proscrire, parce qu'elles ajoutaient la moitié de leurs hauts faits à cette autre moitié de moi qui ne pouvait s'en écarter, s'en déposséder, s'en décomposer. L'uniformité du temps, me fut fardeau, celui où je me lassais de ne pas devenir un homme, de ne pas me dégauchir de moi, de ce môme qui ne voulait que guerroyer ou s'exclure de tous les lieux où la parole était trop forte, les deux d'ailleurs se confondaient dans ces accords que je pris pour m'imprimer dans la lecture, ma belle et noble sauvegarde, que je poussais jusqu'aux débordements ou vers des étiages, versé dans le silence, dans l'entreprise de me taire. Trop de choses ont pris la sonorité des plaintes, de mes gémissements, de mes condamnations. Aujourd'hui je peux l'écrire. Hier il m'aurait semblé que je me calomniais, abaissais cette mémoire, si je n'en instruisais quiconque. A mon examen, je sais que tout ceci est de la prospection, et qu'il faut que cette prospection témoigne de ce qu'elle va engendrer, de la légèreté, cela j'en ai la certitude, cette certitude je me la dois.
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J'ai pris une dizaine d'allumettes dans la boîte posée sur le buffet en formica de la cuisine. Estelle m'aime. Elle me l'a dit, je la crois. Je l'aime aussi, je le lui ai dit. Elle me croit. Cet amour, je veux en imprégner ma chair, je veux qu'il soit pur, réel, à vue, indéfectible...J'applique le soufre écarlate contre ma main gauche, au dos, je répète, répète, renouvèle ce geste, dix fois, cent fois, davantage encore. Je trace, je grave ses initiales dans mon sang, bien en profondeur. Celui- ci suinte déjà par tous mes pores et vient avec sa sanie rougir, défaire ma peau. Ma main se violace, enfle. Pendant un long temps je vais gratter, boursoufler cet endroit qui se cloque. J'ai mal, je brûle, mais quelque chose naît, deux enluminures faites pour durer, durer une vie entière. Le soufre fait sa basse besogne, me fait souffrir. Une laideur de douleur est à mes yeux, elle le sera à ses yeux aussi. Je le sais, je sais que cette plaie, il la verra, mais je n'ai pas peur, je ne crains pas sa colère. Mon amour d'enfant vaut, il est il existe, il est fort, il vaut celui des adultes il vaut plus, le double, le triple, bien qu'il fasse le poids de mon désespoir à savoir qu'il va m'être ôté, parce qu'il ne sera pas à sa mesure. A table, je ne cherche pas à cacher le sceau que j'y ai fait. Pour lui c'est du délit et du délire, pour moi c'est sa froideur qui point, qui se pointe avec ses moustaches, son visage mal rasé. Ce qui suivit, c'est ce que j'avais su, que j'avais anticipé. Pas un mot ne me vint, pas un ne m'aurait servi, ils auraient été vains et inentendus. Toujours en contenance je me tais, nœuds et perclusion mélés. Les coups m'abattent une fois encore, mais j'aime et je suis aimé. J'ai dix ans, et dans dix ans j'aimerai, ceci me fut une lucidité. Le lendemain matin, nous étions chez le médecin.
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Ils sont arrivés avec leur casquette bleue, bleue sombre, leur uniforme bleu, leurs chaussures lustrées, brillantes, le bâton blanc noué à leur ceinturon. Ce sont les policiers. Ils sont venus, alertés par un voisin. Cette fois, il a été plus violent. Il a crié plus fort, l'a frappée plus fort aussi. Le motif n'est plus dans mon souvenir. Ce motif, c'est tous les motifs ensemble qui le rendirent fou dans ces heures d'entre chien et loup. Me restent ses façons de violence quand il la traîna au sol, l’a saisit par les cheveux, qu'une poignée resta dans sa main, dont il se défit avec l'autre. Ce que je sais, c'est que sa rage ne lui venait pas sans raison, mais de sa déraison à elle. Elle qui fouillait dans ses poches, qui lui donnait d'autres femmes en imagination, qui ne préparait aucun repas, qui ne lavait pas son linge. Cela il ne l'acceptait plus. Elle l'usait, cette érosion il ne pouvait plus la contenir, c'était ça sa démesure. Il n'acceptait plus qu'elle ne fasse rien de ses journées, qu'elle se farde, mette une jupe, des talons hauts, qu'elle aille dans la ville pour des promenades sans fin, qu'elle soit une autre femme. Il n'acceptait plus qu'elle se conduise comme une putain. Ce soir-là, elle est livide, défaite, ravagée, cocardée, ses vêtements sont déchirés. Elle a beau implorer un peu de sa clémence, elle ne lui vint pas. Lui il était dans sa plus haute colère, toute en décontenue. Elle pria son mari défunt de lui venir en aide, le nomma par dix fois, vingt fois, les mains jointes pour une ultime prière, rien de l'éther ne lui parvint, si ce n'est une nouvelle traversée de coups...Quand les hommes de l'ordre l'emmenèrent menotté, elle l'injuria, lui cracha au visage, il ne put essuyer cette morve. Je le fis avec son propre mouchoir, ce mouchoir dont j'aurais du la bâillonner.. Cette nuit là, la nuit ne cilla pas. J'étais un enfant de la peur, de la violence, de quelque chose de noir, de plus mauvais que la peur, de plus abject que la honte, de plus obscène aussi. J'étais dans la peau d'un homme, j'étais dans sa peau, parce que ce soir là, il fit ce que j'aurais voulu faire. A ce jour, aucun remords de tout ceci ne m'est venu.
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Je vais à confesse. Une obligation du samedi après-midi. Je ne peux y déroger;j'apprends à mentir à un prêtre, une dérive de plus, du silence en moins, des secrets aussi. Il faut que j'abdique;j'ai en tête de dire à l'homme d'église que j'ai mal travaillé en classe, que dans mes intentions il y avait de ne plus répondre aux questions du maître, que j'ai déplacé des mots de leur sens, que j'ai été dans des espaces où mon père ne voulait pas que j'aille, que je n'ai pas été ordonné. Tout ceci pour accomplir ses nécessités, parce que forcément, au cours de la semaine ,j'ai péché, il ne peut qu'en être ainsi. Après m'être agenouillé, la menterie se substitue à cette vraisemblance qui est habituellement de mon fait. Je suis dans le devoir, je suis un pénitent, celui qui a fauté et qui doit expliquer sa faute, l'expier. Je ne brouillonne pas, ne marmonne pas, d'un trait comme on vide une jatte, de séquence en séquence, j'annonce, j'énonce mes forfanteries. Dieu m'en est témoin, j'ai falsifié de la réalité pour coïncider à ce qu'il me demande d'être;un mensonger, un faussaire, et mon mensonge contient à lui seul toutes ses certitudes:je ne peux être que ça:un enfant morsuré par le serpent originel. De la sentence, il y en aura. De la prière, de la prière multipliée par dix par vingt, elles font le poids de leurs insanités. C'est sur les bancs d'une église que j'ai appris à mentir, prier de cette façon ne m'a pas prévenu qu'on pouvait prier autrement.

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Elle est malade, elle est toujours malade. Je ne l’ai connue que malade. Malade de quoi je l’ignore, mais malade…
Je la suis chez le médecin. Lui, il dit qu’elle est folle, qu’elle a perdu la tête, je ne me désole pas de ses mots, ils ouvrent en moi un chemin de vérité, cette vérité qui me restitue mon véritable visage, pas celui qui est éclaboussé, écrasé par ses démesures, ses coups, ses supplices.
Folle, il en est certain. Ce mot je l’ai entendu par dix fois, vingt fois, cent fois, à chaque occasion où elle me traînait chez l’homme de la santé . Lui qui n’avait qu’une hâte, lui prescrire quelques cachets, certainement des placebos, et qu’au plus vite elle s’en aille.
Ce chemin nous le fîmes chaque semaine . Elle était toujours à gémir, à geindre, se plaindre des maux les plus divers ; de ses jambes trop lourdes, de migraines, de points de tous les côtés.
Elle restait alitée des journées entières, à se tourner et à retourner dans les draps, j’entendais le froissement du tissu, c’est là qu’elle m’appelait pour lui servir quelque tisane, quelque infusion brûlantes, installée dans sa fausse détresse. Elle feignait, elle n’a fait que ça feindre ; je ne l’en ai que davantage détestée, et cette détestation a aussi été élaborée par l’arrivage des mots qui me venaient d’ailleurs, et qui disaient « Ta mère est folle ».
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Il me donne l’injonction de tuer la portée de la chatte, d’aller dans la forêt, d’y creuser un trou avec la bêche qu’il a sortie de la cabane du fond du jardin. Il a préparé un sachet de nylon, dans lequel des semblants de rats, sans poil, gigotent en grand nombre.
J’emprunte la grande allée frayée entre les chênes, les hêtres, vais dans les taillis, prêt à une exécution, la sienne.
La bêche m’est d’aucune utilité. Je lance une première fois, haut vers le ciel, la tripotée ; elle retombe au sol dans un bruit de feutrine, bruissements mêlés aux râles d’une vie qui s’en va. Je répète le geste à plusieurs reprises. La vie est toujours là. Dieu qu’il est difficile d’enlever toutes ces respirations, la vie ça tient le coup, du moins cette vie- là.
A la dernière tentative, le sachet reste suspendu à une branche, à dix, peut-être quinze mètres au- dessus de moi… Le lendemain, les jours suivants, je retourne dans les bois ; quelque chose bouge encore, remue entre les feuilles.
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Zanla m’a insulté. Le maître l’appelle le "Lascar" .Pour moi qui reçois ce plus d’offense ,c’est quelqu’un que je vais détremper, à qui je vais faire ravaler sa morve. C’est mon porte -plume qui déraille sur le dos de sa main, son sang gicle en rouge souverain, cette souveraineté ,c’est la mienne.
D’affront en affront, de la colère m’a gagné, a pris en crevasses sa position de tireur couché dans mon corps. Ma rage ,ce n’est pas tant de l’insulte qu’elle ressort toute en fronde ,en force de méchanceté, c’est de ce rabaissement là que je subis ailleurs, loin de cette classe, dans une autre classe, geôle de leur maison, de dessous leur toit, là où ils m’ombragent, m’emprisonnent, m’empoisonnement, de petits bouts en petits bouts, là où ils me trouent mes premières lueurs d’enfance, lueurs froides, froides de leurs inconstance et inconsistance, lueurs de la ténèbre en fait, de cette lueur que je ne peux que regarder que bassement ,dans mes soubassements.
Zanla a pris dans ses tissus imbibés d’hémoglobine, tout ce qui m’atteignait en vilenies, en meurtrissures, en mépris, et ceci jusqu’à mon inconduite.
Le porte -plume resta planté dans sa main un long temps, l’encre s’y mêla avec ses épanchements, plus un regard de biais ne me vint de lui.
Dans les heures qui suivirent, l’instituteur était à la grille d’entrée de chez nous…
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Elle est toujours dans sa folie, c’est son orthographe et sa grammaire. Elle a pris dans le buffet en formica, dans un des tiroirs à l’inscription muette, un kilo de sucre cristallisé qu’elle déverse dans le réservoir de sa 203.
Quand il veut se rendre à son labeur quotidien, sa voiture toussote, crache une fumée noire, une fumée en odeur de suie,  ne démarre pas, pétarade, détonation de bruits de pétards et d’artifices ; le garage est sabordé d’un gris sale, outrancier..
Il a compris. Ses yeux se sont faits sombres, un sombre d’outre terre, un sombre plus visible que sa colère, son sang boue une nouvelle fois.
Dans l’hyperbole de la volée qu’il lui inflige, il y a du prévisible, ses larmes, beaucoup de larmes . Il a beau examiner ce qui vient d’elle, ce qui sort de lui, il ne comprend pas, il ne comprend plus, il ne comprend plus rien..
Il est devenu ce fauve arriéré, sorti de son antre ,d’entre les effluves de sa violence, envahi de rancœur et de flammes.. Ce qu’il commet, le vide de sa rage, mais autre chose reste en lui, tant d’autres choses, ce qu’elle brouille en lui ; sa vie, toute sa vie, celle qu’elle rend stridente et jaunâtre, lourde ,inconséquente..
Quand il l’ a anéantie, il est de ce minéral en grelots, de celui qu’il doit extraire de son trou coutumier, du trou de la mine, il tremble, il n’a pas froid, ou s’il a froid, c’est qu’il vient de tuer en lui l’homme de clarté et d’ordre, l’homme de chaleur, l’homme bienveillant à mon égard, l’homme de cet apprentissage à être dans l’existence un être de droiture, de bel enseignement, respectueux aussi..
Elle a décidé, de le saper, de le détruire, de l’extraire de cette gangue de douceur dans laquelle il est souvent, sa gangue, celle qu’elle n’a pas..
Elle le tue d’un faux amour, pas de celui qu’elle clame dans ses beuveries ,elle le dévore, le recouvre de ses ombres, de sa folie.
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Je suis dans les bois. Les bois sont mon voyage, mon vagabondage, je n’y suis poursuivi, hélé, mis à défonce, pourchassé par personne. Rien ne me pèse, mes genoux ont beau s’érafler, s’esquinter dans les ronces ,me défaire de ma peau, m’égratigner de toutes parts ,j’y vais comme en convalescence, avec mes souliers rapiécés ,de plusieurs pointures qu’il ne faudrait..
C’est là que j’ai mes apartés ,mes appartenances avec les grains qui s’écroulent des arbres, avec la séduction rude et fruste des fougères, avec le piaillement des moineaux ,le babil des spatz qui s’accommodent de ma venue, et qui s’essaiment dans les feuillages comme en nuées de mariage. Les fleurs qui émergent ont des parfums pour humidifier mes sens, pour m’entretenir à leurs façons d’allumeuses..
Le sureau est allumé, il est de brindille légère, plein d’une mollesse fissurée et tendre. J’aspire par l’embout le plus étroit de sa sève, cône fragile et meurtri entre mes doigts .Dès les premières bouffées, tout est étourdi ,l’herbe a expulsé ses odeurs de terre et de meurtrissures, la nature et moi-même entrons en confession, je hume le désordre de ma tête, tout ce qui se présente en foutoirs ogivaux, les chèvrefeuilles, la giroflée, les lichens au plus bas du sol ,tant de couleurs ;de fragrances à sentir, tant d’étourdissements. J’oublie, j’oublie..
Mes premières cigarettes sont nées d’un végétal souple et fragile, qui plie et rompt, tout comme moi.
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Elle est dans sa cure ; une épaisse maison avec un parc par delà le perron .J’y vois des gens qui rient, brisés dans leur chair ,qui gesticulent dans leur marche. Leurs rires ne sont pas des rires ,ce sont des borborygmes altérés de mots que je ne comprends pas ,mots amers, graves, mots de malades..
Ce sont des malades, des malades comme elle .Ils rient encore, ils ricanent, ces rires, ce sont des rictus, les rictus de leur mauvaise vie, celle où ils se sont tapis pour échapper à quelque démesure, cette démesure qui fait le poids de leur condamnation ,ici dans ces lieux en odeurs de prison, dans ces espaces où les chambres sont des cellules, des carrés blancs avec un rectangle blanc en guise de lit.
Cette cure, je le sais porte un autre nom, je ne le prononcerai pas devant lui…Il me fait croire d’elle, que tout bougerait, telle qu’elle est partie, telle elle ne reviendrait pas, qu’elle est en repos ,en repos de moi dans une autre démarcation. Je ne l’ai pas embrassée en arrivant, je n’ai pas voulu qu’elle m’étreigne contre sa poitrine, contre son peignoir défait où deux globes lourds témoignent d’une rondeur, d’une carnation qui m’écœurent.
Eux, ils se parlent, à voix malentendue , leurs regards ne sont pas dans leurs regards, ils sont confondus dans l’herbe, dans l’eau de la fontaine en clapotis de glaise humide prise en paumes, dans les frondaisons.
Je me suis posé à l’écart ,à quelques pas à peine de ce couple désencouplé ,des chuchotements sont à mon oreille, ces chuchotements ne sont pas d’une de ses divagations, c’est ce que je crois. Il y a de la douceur, quelque vacillement en eux, ce vacillement vient de sa nature brisée, mon sentiment est que tout ceci tournera court quand elle rentrera de sa villégiature.
Elle est rentrée quelques jours plus tard, je compris que rien n’avait bougé .
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Les lapins ont fuité. Des lapins ont fuité, poudre dans leurs gambettes. Il va m’admonester, me tancer, pire, me semoncer..
Il est violâtre de colère, je suis le dernier qui les a nourris ,le dernier, il en a la certitude, il a la certitude que je n’ai pas clos le loquet des clapiers.. Il est envahi par sa somme de violence, additions et plus de sa brutalité .Je lui suis devenu étranger. Il m’impose de le regarder en face, mes yeux dans les siens , ombreux, ombragés, sombres ,si sombres, de lui avouer ma faute .Il m’hypothèque de mots, je les ai embarqués ,emprisonnés en moi ,dans mes cales sèches, ils lui seraient d’ailleurs insignifiants ,tant son humeur est dans ma condamnation..
Il a d’un geste en zipures ,en zébrures, en un éclair tiré son ceinturon de leurs encoches.
Le premier coup n’est pas un coup de furibond, c’est un coup asséné de son mètre quatre vingt tant il a levé le bras à hauteur de sa tête, le second m’atteint aux reins, les suivants sont des écoulements de sa force. Des plaies en saillies s’enroulent, s’ourlent sur ma peau mais je n’avoue pas. Je n’ai pas à avouer ce que je ne commis pas..
Cela il s’en apercevra plus tard. Pas une excuse ne lui sera dans la bouche et dans l’âme, j’ai été dans sa colère une nouvelle fois, bien qu’il eut tort jamais il ne s’enquit de me le dire.
Malmené je le fus, tout simplement parce qu’il eut la paresse, de la léthargie à se rendre compte que ses bêtes avaient trouvé un espace vacant par où regagner la garenne .Ce jour je fus autant à sa hauteur, que lui à hauteur d’homme sans alibi. Ce ne fut pas une correction, pas une leçon qu’il me donna, c’est moi et moi seul qui compris l’être silencieux ,taciturne qui me tenait en fils, qui se tenait ,se terrait en père, qui était en fait un être d’erreur, et que des erreurs à mon égard ,il allait en conclure encore et encore, et qu’il ne les reconnaîtrait pas.
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Elle reçoit une lettre de Yougoslavie  en rectangle  bordé de noir. Elle s’est rapprochée de la fenêtre, au jour ,là où la lumière lui vient en éclats, en ondes bleutées, c’est un midi d’été.
Le facteur n’est pas resté à boire son verre de gnôle, comme à son accoutumée.
Il a compris que de la clarté va s’abaisser en ombre. Elle lit la lettre à petite voix ,à voix de clou qu’on enfonce dans la chair du Christ. .Son frère s’est noyé dans l’Adriatique, ce frère qu’elle n’a pas vu depuis une décennie, à qui elle n’a jamais écrit, dont elle ne s’est jamais soucié ,ce frère qui a du lui dire adieu sur la quai d’une gare lugubre de son pays d’origine, qui a du agiter son mouchoir, peut- être s’empoisonner, s’emprisonner dans quelques larmes, dans quelques reniflements ?
Elle est dans une infortune de pleurs, perdue dans un autre visage sans distraction, un visage d’absente, un visage d’exil et de souffrance. Ce ne sont pas des larmes qui la recouvrent ,c’est un épais mortier, ses yeux sont rougis ,oxydés ,rouillés .Son corsage est mouillé ;elle s’est plantée parmi les morts.
Elle est en ostracisme, tout en son cœur est désordonné de terreur, d’anéantissement .Elle fond en des prières basses que je ne comprends pas, elle n’est plus que le masque de ma mère, pas en mascarade. Elle s’est engloutie ,sa respiration est haute, saccadée ,accélérée, elle suffoque. Sa tête après qu’elle s’est  assise, heurte la table. Elle a pris ses cheveux dans ses paumes s’en arrache une touffe ,puis deux .Elle invoque un dieu sale ,un dieu qui des balcons du ciel aurait du se pencher sur le corps du nageur ,l’extirper de l’eau ,le mettre sur la berge, qui aurait du le sortir de sa flottaison, de sa coulade .
Je n’ai fait aucun pas vers elle. Je l’ai regardée se morfondre ,geindre ,appeler, s’émécher de ses souvenirs ,de sa mémoire. Je n’étais pas triste, je n’étais pas dans un seul de ses vacillements, pas dans une seule de ses plaintes, je ne fus pas pour sa consolation.
Le lendemain, je portais un brassard noir autour du bras gauche. Ce brassard , elle le garda un an. Ce deuil a été de ma certitude de ne pas l’aimer.
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Je suis gaucher. Je mange, je me vêts, je me lace, je me bats, je serre le poing, mais le gauche, le senestre, le sinistre. C’est Satan qui la dirige, qui la guide ,ma main gauche ,c’est la main du diable.
Je suis ce crabe qui va de travers, en biais ,en déviation de leurs idées. Je suis un boîteux de la pogne, je ne fais rien avec la propre ,la belle main, la main droite, celle qui doit saluer, serrer d’autres poignes, avec laquelle il faut s’essuyer le visage après la toilette et les yeux après leurs bastonnades.
Cette main gauche est la main de la correction, la leur;celle qu’ils vont m’infliger ,et je fus corrigé, je fus affligé…Pas contrarié, contrarié ce n’aurait été que faire d’autres gestes, avoir une nouvelle manière, agir différemment ;cette contrariété a été un chavirement ,chavirement dans un enfant devenu plus brutal, plus abrupt, tant il a pris pour cette maudite paume de la baguette et du ceinturon avec sa boucle de bronze.
De jour en jour, de semaine en semaine, de semonce en semonce, j’ai agité ma dextre, saisit avec cette même la cuillère ,le couteau, arraché les herbes, biné le jardin, retourné la terre, lacé et désenlacé les godillots .L’habitude a posé son installation là où elle devait être ,l’habitude ,le devoir de l’habitude sont nés ainsi.
Ce devoir, c’était le devoir d’un pupille qui doit apprendre, apprendre à se souvenir et je me suis souvenu, je me suis souvenu que j’avais été associé à de la ténèbre, au chef de l’enfer ,je ne l’oublierai pas.
Cette main gauche ne me sert plus comme elle a pu me servir, elle est devenu d’un autre malaise ,un malaise plus bas, plus impliqué dans la destruction, plus vilaine, ce malaise c’est de la crispation, celle qui advenait quand tout bastringuait, quand tout se démesurait ,quand les brimades ,les punitions ,les baffes claquaient comme les ressorts de ces réveils que je démontais pour en concevoir des toupies, qui se lançaient en rappels  à l’ordre, ordre, ordre qui me dépoignait.
Dans ces moments là, ma main gauche me parlait, elle me parlait de ce que je voulais entendre, elle me disait dans son amaigrissement, dans son amoindrissement, dans sa squelettique défaite, dans sa nouvelle destinée et distinction, dans un craquement d’os, qu’un jour elle s’adresserait à eux, et qu’ils comprendraient ce que c’est que d’être déménagé d’une main à l’autre.
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Elle a vu un chat noir. Une bête monstrueuse qui renoue avec l’enfer. Il est l’identification d’un être qui discourt sur les abîmes, les profondeurs.
Elle crache à terre par trois fois, par trois fois tourne autour des glaviots, une coutume de sa contrée natale, c’est ce qu’elle a appris, acquis de ses lointaines parentés.
L’animal annonce une sombre histoire, un deuil imminent et qui n’a pas valeur de vie, mais de vide…La scène illustre davantage de ses mauvaises mœurs, les dilatations et variations de son esprit, son dégoût d’elle-même peut-être ? J’ai fixé ses yeux, je n'y distinguais que de la nuit, une convergence de mauvais grés et de noir absolu, de fatigue passée au tamis du tourment . De ses deux taches irisées, de son regard obscur, j’ai retenu qu’elle aurait pour quelques années encore une emprise sur moi, qu’elle me soumettrait à des obéissances où je ne saurais qu’être muet, dans un mutisme où je mêlerais du sort et du sortilège, où je l’appellerais sorcière comme tant d’autres.
Le chat a tracé son chemin. Le mien était encore borné, mais il était en projet de débord.
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Il pleut. C’est un printemps en points d’eau. Dieu fait sa lessive, les anges leur toilette.
J’ai posé mon front contre le carreau froid, de lourdes gouttelettes s’obsèdent à dégouliner sur la vitre, lignes et interlignes de transparence.
Je voyage dans l’avenir, dans les beaux jours où j’aurais quinze, seize, dix sept ans, où le monde serait à ma fortune. La réalité de ces moments là est à l’ennui. Je m’ennuie. J’aime cette fixité dans le temps, j’aime que se manifeste en moi d’attendre, d’attendre un autre âge, cette valeur est une obsession. J’y pense comme on se soutient dans une fatigue au visage admis ; ce visage c’est aussi celui de la nostalgie. « Nostalgie » m’est caressant, somptueux, somptuaire, il m’est abondant aussi.
Ce mot je l’ai ouvert, fermé, ouvert, chéri, ouaté, j’ignore d’où il m’est venu, mais de le dire m’est une douceur, une joie en intensité d’affairement, de celui dans lequel je serai bientôt, curieusement je suis nostalgique de l’espoir, de ce qui est demain, pas encore à ma portée, mais près, si prêt aussi, que parfois des larmes comme une énigme à ma nature ajoutent à mes yeux la distinction d’être né pour de la beauté.  Celle dont je saurais me servir, que je saurais servir, dont je saurais user, sans jamais en abuser, non parce qu’elle me tentera, mais parce qu’il ne pourra en être autrement. Cela je le savais, cela était en moi.
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Mon enfance a été carrée, cerclée, un cercle dans un carré, un carré dans un cercle.
J’y ai trop peu souvent ouvert la bouche, quand je le fis, ce fut pour crier leurs viles intimités, leurs vilenies, leurs bassesses, celles où j’étais à genoux, paralysé dans une attente obligée, celles qui leur tenaient lieu de rituel, infâmes et insanes immobilités auxquelles j’étais obligé autant  dans le taire que dans la douleur.
Au nombre de celles-ci, je peux rajouter le nombre des heures, des jours où j’ai tenu tout entier dans un silence asymétrique, dans un silence de dépendance et d’enfermement.
Ma voix m’était intérieure, elle me parlait, elle me disait d’attendre, d’attendre une autre composition de moi-même, un autre corps aussi, d’attendre que j’articule, que je m’articule . Cette voix je l’entends encore aujourd’hui, je lui donne suite, elle est mon entendement .Je lui réponds avec celle de l’âge où je suis, elle me coule dans de belles idées, elle m’en coud d’autres tout aussi lumineuses, en idées d’invitations, de départs, d’approches, elles s’accrochent à mon âme même, après s’en être approchées à pas de loup ,de luzerne et de fille, elles me mettent dans la position parallèle d’un enfant et d’un adulte qui se regardent sans baisser les yeux.
Cette voix d’une ancienne liturgie, monté d’un lointain sous le signe de leurs discordes, de leurs blâmes, de leurs colères, de leurs imbécillités, de leurs ignominies, dit aussi «  Aimez-moi, et si vous m’aimez, je vous aimerais ». Combien j’aurais aimé qu’il en fût ainsi hier, qu’il en soit ainsi là et maintenant.
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Elle aurait voulu que je naisse fille, que je sois une fille. J’aurais été dans sa tendresse, dans ses belles intimités, j’aurais été le dépositaire de sa douceur, en possession de sa seule présence, sa belle présence, elle m’aurait admis, donné un prénom à susurrer, un prénom de murmure, à sa convenance, beau à dire, à appeler, à épeler ,illustrant son bonheur à me chérir, à s’enquérir de moi, de mon grandissement ,à ne pas me soumettre à ses traits, ou si elle m’eût soumis, c’eût été à ses jolis traits, entre le fard, le khôl ,les mouches ,les cils en allumages de couleurs.
Parfois elle me vêt d’une robe qu’elle a quémandée chez la voisine de palier, une dame de son âge, qui n’accable ni ses fils ,ni les sœurs de ses fils. Elle me recouvre, m’enfonce, m’engonce dans une étoffe d’économie, en matière sulfureuse, dans une nouvelle manœuvre de ses sales inventions. .Le tissu m’est une brûlure, tunique de Nessus enflammée comme le mot que j’aimerais dégobiller à sa face..
Je girouette sur moi-même, elle m’y oblige à coups de claquements. Tourniquet de chair et d’os, elle me regarde dans sa déraison comme un jouet obéissant, ses prunelles ont pris des nuances d’envie et de beauté ,de bonté malsaine…
Moi je suis dans une décomposition, en désaccord de oui, en désaccord de nom, de carne et de sens. Cette peau n’est pas la mienne, mon désastre est dans cet apprêt, dans l’après aussi, quand je me plaque sous le lit, le ventre en vrac de nœuds, quand je me replie en fœtus démesuré et pleure sur une dilution, une dilatation autres que celles qui me viendront plus tard, bien plus tard.
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C’est une place vide à table, une chaise en bois sombre où quelqu’un devrait s’asseoir s’il venait à passer par devant chez nous, s’il venait avec le ventre vide, les mains vides, échardées et calleuses, s’il venait avec son vide, tous ses vides, une place impersonnelle, une place de chacun, une place de tout le monde, la plus belle des places, la place du pauvre. Dans ces années là, une assiette est toujours posée sur la nappe qui sent la naphtaline, elle sera remplie si quelqu’un frappe à la porte, s’il dit «  J’ai faim et soif ». Dans ces années là, on n’oubliait pas que dans nos demeures un hère pouvait entrer, nous saluer, ou ne mot consentir, et que là il trouverait de la sustentation, du verbe, une oreille attentive, moins de menace, pas de menace et encore moins d’orages…Un soir advint, où un homme de début de siècle, multiplia des coups à la porte, mon père lui ouvrit, l’être était déguenillé avec un béret sur la tête, il s’en défit sitôt qu’il franchit le seuil. Je le vis comme dans une nudité grisâtre, sandalé, court vêtu, avec un visage glabre, quasiment carré, popeyeux quoi. Il parla. Il dit qu’il avait traversé des pluies, des averses, des brumes et des brouillards, des saisons en enfer, des villes et des villages. Il disait qu’il était incertain de tout, que la pauvreté est le plus sale et le plus mauvais des habits et des habitudes, qu’elle ne mettait rien dans les paumes et les poches, si peu dans l’estomac, qu’en tous lieux dont il s’approchait il s’éloignait du monde, là où pourtant où il aurait voulu avoir une aise, une assise, un toit. Il prit la place vacante, sa place, la place du pauvre. Dans l’assiette creuse, deux louchées de soupe chaude lentement se coulèrent, un verre de vin qui ravit, celui dont la bouteille est surmontée d’un bouchon plastifié ,avec une bille rouge étranglée dans son milieu, glouglouta .Il le but avidement, d’un seul trait, sans toussoter, sans un regard pour quiconque .Une autre lichette violaça le contenant, il but à nouveau, moins prestement cette fois ci. A sa bouche édentée il porta la cuillère en de nombreux lapements sonores, puis fit chabrou. La misère a des façons que je ne connaissais pas, et cette façon de lamper la soupe me plut. Quand le maigre repas, cène d’une solennité sans méconduite, sans mots portés haut et fort prit fin, mon père proposa une couche au vagabond, celui-ci refusa. Chacun se délivra de l’autre, s’en défit ,s’en dessaisit. L’un avait rétréci les écarts, le second les augmenta parce qu’il devait en être ainsi. Moi j’appris, qu’un des endroits où la fatigue d’être est au comble de l’affaiblissement, il se trouvait parfois chez certaines gens, ceux qui sont de ma fraternité des hommes, ce qui ne faisait pas saigner, et ouvrait le cœur pour que l’on puisse y voir de l’accueil, de la bonté et de l’humain.
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L’instituteur m’a giflé, giflé adroitement. J’ai pour éviter la seconde secousse incliné la tête et heurté le bord du banc ,mon œil s’est irisé des couleurs de l’arc en ciel, mais d’un arc en ciel d’enfer, s’est violacé, s’est beurré d’un noir venu en légères touches de douleur.  J’ai oublié le motif de cette correction, peut-être des boulettes de papier mâché emperlées dans un tube et recrachées sur les murs, le plafond, peut-être une parole mal placée, déplacée en somme ?Monsieur Charmal jugea qu’il serait dans l’obligation d’avertir mon père de ma conduite .Une colère me vint en grondements, une colère de caldéra, une colère cossue ,noble, altière, pas étranglée de mon infini de souffrance, une colère bien ajustée, bien alésée en cris et vociférations ;je hurlais « Si vous faites ceci, je lâcherais mon chien ».Dans la fin de l’après midi de ce même jour, le pédagogue honora sa parole, moi la mienne. Le berger allemand s’était dressé contre la grille, il aboyait, il tonnait, il tempêtait intempestivement, belle peste que je chéris davantage dans cet instant là, de la lactation lui dégoulina sur les babines, de la chair à mordre, voilà ce qu’il convoitait. De mon cœur je tentais d’abasourdir les ricochets du sang qui cognaient comme un glas annoncé, je bouillonnais, mes humeurs aussi. Je jubilais aussi de ma pureté à avoir commis ce que je m’étais juré de commettre. Les appels de Monsieur Charmal, furent couverts par les consistances, les bruits, les fureurs de la bête, qui de rafales en rafales de sons sortis de sa puissante gueule gonflèrent ma joie et la dérive de mon enseignant. Par bonheur, personne ne s’enquit de toutes ces violentes sonorités, l’homme des histoires, des géographies, du vocabulaire, du tableau noir promit que tout ceci n’en resterait pas là, et tout ceci n’en resta pas là. A une heure plus tardive, quand le chien s’échina sur de la barbaque, niché en son enclos, le maître d’un pas plus assuré que celui d’avant son départ du devant de notre maison, gagna la porte d’entrée .Les coups résonnèrent comme pour un nouveau désespoir, une nouvelle stridence de lacérations. Je m’y étais préparé en entrant dans mes enfouissements les plus extrêmes, ceux où rien ne m’atteignait, ni les heurts, ni les abjections, ni la terreur de me morfondre, de hoqueter, de manquer d’air, dans la simultanéité des croches aux croisillons de fer et de ce qui allait advenir. Mon père surgit sur le seuil, colosse aux paumes de pelleteuse… C’est dans un alignement réglé de larges amplitudes, que le ceinturon me cingla, encore et encore, je ne pleurais pas, je ne pleurais plus depuis un temps plus ancien, résigné, humilié, cadastré, abattu, il m’apprit que c’était lui le maître, que je n’étais qu’un auxiliaire, le sien. Cette conjugaison ,cette violence en coups portés jusqu’à mon âme ne me dérobèrent pas à l’apprentissage d’être, mais j’allais devenir glorieux .J’allais devenir non un vaincu, mais fier et orgueilleux quoique déchiré, blessé, las .Je savais que je travaillerai à de la vie ,et que la vie ne me porterai plus à des réductions, à des parcelles d’esprit, mais à de l’esprit bien placé, et que cet esprit, je n’en serai pas chiche.
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Elle est bleutée, bleuie, violacée des bras aux jambes. Le bleu est sa prime matière, celle à laquelle elle ne déroge pas, bleu élevé en place d’écriture automatique, bleu de l’inconscience d’un homme voué aux cordes ,aux pétages de plomb et de minerai, voué aux absurdes élans de l’inconstance et de la générosité, les deux faisant leur poids d’incohérence. Elle s’est placée en idée de me montrer dans un impératif de mots et d’injures, toutes ses déclinaisons de couleurs , de douleurs commises en de basses réalisations. Ma réticence à voir, la  montre aigre, méchante, lourde d’une sauvagerie qui la pousserait jusqu’à l’infanticide et la rend plus aiguisée encore de son regard noir . Elle s’est assise sur une chaise, a relevé sa robe, a ourlé ses bas du plus haut de ses cuisses jusqu’à ses pieds, m’a  sommé de mettre les yeux sur ses meurtrissures, petits meurtres entre mari et femme, sur sa pénibilité à vivre cette misère . Mais mon être, bien que dans sa réserve de ne rien ressentir est obligé de se soumettre à ses décolorations, à son mal, qui n’est pour moi que l'injuste mesure de la folie dont je suis le premier destinataire avec des accusés de réception. Elle a mis sa voix en sommet et m’a dit ,hurlé,  « Regarde ,mais regarde ce qu’il me fait ». Son visage est un rare moment d’insane émotion qui se rajoute à mon dégoût de la voir presque dénudée, de voir ce qu’elle subit aussi hors de ma présence et dont je restreins la démesure…Je sais en continuité, fixé dans ma capacité à comprendre leur vie, qu’ils sont sans cesse dans les empoignades, les désunissons, qu’ils sont en dissonance, que tous deux rouillent dans leur violence ,rivés à celle-ci, qu’ils évoluent méchamment de semonces en masses de mots noirâtres, dans un monde de lacets, de sinuosités et de cuir ceinturonné .Je sais qu’il la tabasse, la réduit à un objet obsessionnel dont il aimerait se défaire, et dont il ne peut pas, peut-être parce que je suis dans une de ses lignées imaginaires ? Je sais qu’elle est par trop dans la sanguinolence, autant extérieure qu’intérieure, mais je ne veux pas de cette exploitation, pas de cet entre d’eux contraire à mon âme qui est devenue complexée de mélancolie, de mémoire brouillée .Tout ceci m’est bien distinct, bien instinctif, je veux ne rien voir, je veux ne rien savoir.
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Ce relèvement, ce soulèvement de robe est un abaissement de moi. Ce qu’elle devrait ne pas obséder à mon regard m’est un naufrage de plu .C’est sa chair que j’ai à ma vue, et Dieu que cette chair m’est couleuvrine, c’est une chair qui va presque à sa vulve, marais de sanie et de sang. Pourquoi s’obstine t-elle à rajouter tous ces signes épouvantables et glauques en moi, jusqu’à m’en imprégner les globes, pourquoi me révèle t-elle jusqu’à cette intimité qui revient à un autre, à une autre existence ?Ma gêne n’est pas une gêne, c’est une réalité de nausée qui procède de toute ses divulgations, une nouvelle construction, une nouvelle élévation de ma souffrance. Ce procédé de dérives salaces, cette pourriture ne doivent pas être dans la dignité d’une mère, pas dans celle d’une femme de trente ans, et pourtant elles le sont…Ce qu’elle fout à ma face, m’anime de colère et de dégoût, me rapproche de toutes ces petites morts, quand elle me cogne, me bafoue, me noue et me roue, me déplace jusqu’à mes élémentaires pensées de tuerie, toutes en pente identique aux siennes .Elle a beau mettre des crucifix au dessus de chaque porte, se signer quand elle en franchit le seuil, je sais qu’elle y adjoint ce qu’elle pourrit de moi, que toutes les images saintes, les croix font le poids de sa vengeance, mais laquelle, et pourquoi en suis le premier sujet ? Pourquoi dans cette enfance où je suis si souvent astreint au jeûne, à la confesse, à la prière, aux coups bas,aux volées, à leurs abjections, suis-je, ai-je été le dépositaire infecté par toutes leurs infections ?
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Il est dans ses autobiographies ,et tous autour de lui l’écoutent s’alunir de tendresse, bel ivrogne au paroxysme de chanter à-tue –tête dans l’accomplissement de la fin de son labeur. Elle m’a ordonné d’aller le quérir .Il me semble que c’est moi qui suis intoxiqué, que ses soûleries m’imbibent autant que lui, mais d’une nature plus sombre encore que la sienne, je l’ai saisi par le bras et lui ai dit « Papa, il faut que tu rentres ». Il m’a empoigné par les hanches, m’a soulevé, dans sa moustache se rajustait une mousse blanche  qu’il n’avait pas encore babillée, et qui s’érotisait dans sa poilure du desssus des lèvres, autant que dans sa chope, où de fines couches liquoreuses absorbaient la transparence du verre et non la sienne .Il m’a embrassé sur les joues, m’a remis les pieds au sol et m’a chuchoté « Je rentrerai quand le patron sera comme moi, dans mes neiges éternelles ».Il a continué à boire, s’accoudant au bar, gesticulant parfois pour atteindre à je ne sais quel rêve, riait avec ceux de sa vie du fond, s’accomplissait dans quelques outrances dont le sens était éloigné de moi, comme pour donner une direction déterminée à ses mots, cette direction allait vers elle, j’en avais la certitude, il se terrait aussi dans sa mitraille de soliloques, comme pour y puiser une nouvelle capacité à dire et à s’inonder davantage. Mon étonnement venait de ce qu’il pouvait pochtronner dix godets à la suite, sans rouler sous les tables, encore bouffi de quelques cohérences. Je me suis déplacé de lui, à quelques pas. Un diabolo menthe me fut offert par un des ses compagnons, je restais donc dans ce monde, le leur, alors qu’ils parlaient tous dans la confusion du grand foutoir, du grand pathos de la terre, celle qu’ils broyaient, déchiquetaient, autant qu’elle les broyait et déchiquetait ..A une heure tardive, nous quittâmes le bistro, la valse des demis et des borborygmes. Il avait quelque peine à descendre les cinq marches de son lieu favori, comme il avait du mal à gravir ceux de l’église toute proche, et où il n’allait qu’à la Noël. Il titubait ,et plus nous avancions vers la maison, plus il chantonnait dans sa slavité quelque douce chanson, et qu’il avait déjà versé à mon oreille quand je l’attendais, lorsque la porte ne lui était pas ouverte par cette autre qui faisait sa douleur de boire et de boire encore. J’aimais notre traçage sur la route caillouteuse,  je consentais à son ivresse, parce que dans celle-ci il y avait tant de nostalgie et tant de pleurs ravalés, peut -être identiques aux miens, cela me suffisait pour de la considération ?Je n’avais pas de demande à lui soumettre, pas de question pour sa portée, et lorsqu’il s’appuyait sur moi, c’est toute la caresse d’un monde ancien qui venait à ma touche. Lorsque nous arrivâmes en demeure, il s’ébranla sur l’ottomane, je pris le plaid, l’en couvris, l’environnant de la tête aux pieds, après lui avoir ôté les godillots, et le laissai à son sommeil, tout étourdi d’alcools, de raucités et peut-être de songes qui ne seraient pas morts en route.
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Elle est venue de Yougoslavie en invisibles traces, comme tous ceux qui n’ont rien à perdre, pas davantage à gagner .Elle est venue dans ces mornes années du titisme, de ce pays où l’Histoire met des hommes , des femmes dans les geôles, pour une déroulée de mots malvenus, pour une chiquenaude de vocabulaire inapproprié, et les y oublie. C’est là qu’elle les consume pour qu’ils se taisent, s’éteignent et meurent dans le souci d’aucun. Elle, c’est Lissitsa, la plus jeune des mes tantes .Elle a seize ans, seize ans tout insinués de courbes, d’ogives, de douces rondeurs en globes à parcourir des yeux et des mains. Corps de vierge magistrale, attachée à ce détachement qu’ont les filles nubiles et impudiques, dans le savoir de l’être, celui-ci fut pour moi une source résurgente qui se serait frayée un chemin jusqu’à notre maison. Ses pommettes sont en saillie, Caucase et Cachemire dans une même chair; tous nous devons à nos ancêtres d’avoir un visage osseux ,entre la renfrogne et la fronde .Sa bouche est de cette gourmandise de fruit lointain qu’on ne reçoit qu’à Noël, grenade et mandarine en de lèvres superposées, ses sourcils sont des liserés de carbone tracé par ses mains expertes dans la fine toucherie des choses et des gens. Dans ses yeux pers, déjà le monde qu’elle va fabriquer, élever ,construire en France, fait une belle lueur aussi profonde que mon désir d’elle, et qu’elle ignore ; non, qu’elle n’ignore pas. Mon souvenir est organique, intemporel, d’un instant qui ne peut ni s’endormir, ni s’altérer. Il émane pourtant d’une lointaine obscurité, celle de mes dix ans, celle d’un soir où j’étais dans la salle de bains, le torse à nu, à gengiver ma bouche avec mon index et mon majeur, avec cette eau presque impure de nos vieilles robinetteries et qui se déversait en âcreté, dans des mouvements secs, tout en saccades de sonorités comme un vol de frelons . Quand Lissitsa se colla à moi, j’arrêtai ma respiration, cessai mes raclements de quenottes .Peu à peu j’adoptai mon souffle au sien, mêmes élans, mêmes éclaboussures d’âme et de corps ;ses seins poignards poignants pointaient contre mes cervicales, en affleurements de touches comme en draps de soie, en effleurements de brûlures de bois qui réchauffe et qu’on à pas eu à amasser. C’est de la religion de sens qu’elle met en branle dans ce corps soumis aux règles punitives, c’est du crime et du triomphe de ce crime qu’elle m’oxyde, jusqu’à porter en moi une voix intérieure qui dit « Ne bouge pas »,et je ne bougeai pas .Sa position toute en perfection de faiseuse de souvenirs me fut aussi un couperet de réponse, je n’avais rien à lui dire, rien à lui soumettre, si ce n’est que cette petite dizaine où je suis en virée depuis peu, et où j’ai trop de parts d’incertitudes, de peurs de misères .Que croire, que penser d’elle, elle qui est plus haute, plus en avancée d’âge que moi, comment procéder, et que faire de cette conscience qui va à la bouleverse, qui va à la divagation ?Dans mon bas ventre, c’est un intense grésil qui génère quelque façon de fauve ,de chien jappeur, leveur de queue, mâtineur de femelles errant sur les trottoirs. Elle ne peut ne pas l’ignorer, elle ne peut ne pas savoir qu’elle me donne l’aveu que c’est une femme qui s’identifie ici, dans ces lieux, que cette femme fait mon bien et mon mal. Je voudrais corrompre sa présence, me retourner, mais cette éternité m’est si chaude que je n’en fais rien, et quoiqu’elle fut de ma famille j’acceptai ce témoignage, comme une offrande à une fin d’enfance, comme un rituel qui m’était dû, et d’où qu’il vint. Comme elle intensifiait sa pression , l’envie de plaquer ma bouche sur sa poitrine se fit forte, vendanger dans ces conditions une portion congrue de chair me parut comme une idée de reposoir, de ciboire où le vin m’emporterait vers de belles contrées où vivre est d' avancer,  avancer…Le temps et l’espace avaient des façons d’éclaircies,  de terminaisons solaires, et non de plafonniers blafards et pâles, d’étoiles orviétines, qui si on les en dessaisissait  d’une branche, il en rougeoyaient deux de plus. Ma tête, mes idées, que je jugeai un moment comme des criminelles de basse besogne, se muèrent en félicité, et tout ce qui fut désordonné à ce moment là, sous tous les ciels qui vinrent jusqu’à mes cinquante ans, fut de miel, de sable odorant, de coutumes inégalées .Ce goulet de vie est dans mes veines, dans mes ombres et dans ma lumière. Quand Lissitsa regagna le salon, je vis dans le miroir un visage d’une belle toilette, celui d’un enfant propre, en devenir d’homme, quelqu’un que je prolongerai, que je confirmerai, j’en avais la certitude .Je me couchai avec cette promesse en moi, et m’endormis la main droite sur mon sexe…
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Il m’a donné l’ordre de bêcher le potager ;celui-ci s’arpente sur cinq ares de terre bosselée, toujours noble, jamais vieillie tant elle a été tournée, retournée et tournée encore, c’est une belle et bonne terre qui se prête à toutes les floraisons, toutes les inflorescences, toutes les germinations ;elle donne, elle a toujours donné. Elle a donné des radis, des haricots, du persil comme en  séries d’étoiles, des petits pois, des salades en variétés de mille feuilles, et des patates à qui il vient des yeux si on les oublie sur les claies de la cave ;tout ce qui subsiste de nos légumes une fois dépelurés va aux lapins. Il a sorti la bêche et la fourche de la cabane à outils, m’a mis dans la main gauche l’instrument du diable, et dans la droite celui à double tranchants Dans le malaise je vois tout le labeur qui m’attend, et déjà je cherche du souffle, je sais que je vais plier, avoir des crampes en cramponnant mes mains aux manches, que je vais être dans une peine ouverte à la lumière du jour, me transfigurer, suer à lourdes gouttes en rangées de petite perpétuité. Huit heures c’est une longueur de temps qui circule à pas lents quand on trime, je sais tout ceci pour l’avoir commis l’année précédente, je le sais et j’obtempère. Chez lui l’obéissance est d’équerre, comme l’espace qu’il a délimité, quinze mètres sur vingt cinq mètres, et que je vais devoir découvrir et recouvrir .L’ouvrage s’avère d’une désolante lourdeur ,mais il l’a exigé, il ne l’a exigé qu’une seule fois, cela suffit il n’a pas eu à se répéter, jamais il ne se répéta. J’ai posé la bêche contre le mur qui cercle le jardin, me suis dirigé vers la fosse à purin, là où nous entassons de la paille, les chiures des lapins, la fiente des poules, les excréments du chien, toutes les déjections qui dégagent une insoutenable âcreté, souffre et odeur de vomissures se débinent du caveau, ils s’insinuent jusqu’à mes poumons en étouffoir d’air .Mes godillots s’enfoncent dans le fétide marécage, je ploie aussitôt sous le poids de la première enfourchée. Les crotteries toutes en rondeurs des lapins se défilent par les édentations du trident. Une heure durant je vais éparpiller de la merde sur le lopin qu’il a mis en limites avec une cordelette, trois ares, trois ares et des poussières, c’est d’une ampleur à n’en pas voir le bout, mais le bout devra être, et il le sera. Dans ce lever de jour qui est déjà en clarté dans ce mois de mai, le soleil a des jeux d’ombres et de lumières selon les endroits où je nourris la terre, il faut que celle-ci s’imprègne des dégoulinures, de ces miasmes putrides qui ont fermenté des saisons entières dans la fosse. Je bosse, je m’échine, j’égalise la boue organique en d’égales épaisseurs, ni trop, ni pas assez. Le potager craquèle d’une ancienne sécheresse, meurtri en surface, comme courbaturé, entravé de lacis au travers desquels je vois ,une fois que j’ai soulevé une motte, qu’il y grouille un monde de vers, d’insectes bigarrés, de larves en nuages d’espèces, et des lombrics épais comme des sourcils doublés d’un ricil ocre .La bêche que j’exploite maladroitement s’enfuit parfois de mes mains, je crache alors dans mes paumes pour mieux la capter, mieux la saisir afin qu’elle ne se barre pas à chacun de mes mouvements. L’outil n’atteint qu’à d’infimes profondeurs, je me dois de l’enfoncer davantage dans ces entrailles où dort un monde en survie entretenu tout un hiver. Je dois y tailler des lèvres, des bouches ,des saignées plus larges, plus ravinées .Je répète, répète, répète encore en gestes démesurés une façon de bûcheur. J’ai des abaissements de rachis qui font une douleur, d’autres qui atteignent à mes mollets, mes genoux, mais petit à petit le quadrilatère s’arrange en vêtements de glèbe qui lui conviendront. Par cent fois, mille fois et mille fois encore, je  creuse cette surface qui se répand en ondulations semblables. Parfois aussi c’est des deux pieds que j’enfonce la bêche dans  la marne, et j’en ris. Peut-être en fais je grimacer le diable, tout comme je grimace de cette brutalité ? Des sillons de vingt centimètres s’arrangent en nombre que je compte comme un travail, un vrai. Combien de fois aussi ai-je du décrotter mes godasses, tant le fumier s’ agglutinait en plaques visqueuses, gluantes qui déviaient mes pieds de leurs appuis, combien de fois me suis essuyé le front, les yeux où dégouttaient une suée saumâtre. Combien de fois me suis-je dis « Il faut que tu y arrives, il le faut ».Et j’y arrivais .J’avais désencombré le jardin comme il me l’avait demandé ,de toutes les mauvaises herbes, j’avais renversé la terre, j’avais fait mon job avec le fumier, j’avais réussi, cette réussite me mit au premier rang de moi-même. Cette superficie franche, nette, arasée, bien en horizontales, je l’obtins avec la râteau dont je me servis à émotter, à convertir les petits monticules bien trop visibles en tassements planes, mes mains avaient elles aussi quelques bosselures que je considérais comme des grains de beauté. Ce que j’avais fait, je le savais nous donnerai à nouveau quelque belle récolte de genres différenciés, et j’en fut fier. Le matin qui suivit ma difficile entreprise, et que j’avais menée  à son terme, il s’était levé avant moi, il se tenait droit dans la cuisine, dans cette hauteur de gardien infatigable. Il avait dans une de ses paumes introduit quelque sonorité qui me parvint comme une inquiétude, il se taisait .Le temps semblait s’être arrêté là. Une crainte que j’exagérai en esprit s’anima aux miroirs de nos deux faces, puis il dit « Combien as-tu d’ampoules ? » « J’en ai sept papa ».Il fit trois pas vers moi, trois pas de gloire et d’inoubli, il prit ma main droite dans une des siennes, la serra, il y poussa une pièce de cinq et de deux francs. Ces francs sont encore une fête dans ma mémoire, un manège qui tourne et où se sont abandonnés des enfants pour des tours, des tours et des tourniquets de sens et de sensations à la vie.
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Ce fut l’été une nouvelle fois. Le soleil est au plus proche, autant de moi que de tous et de tout, mais il l’est davantage sur mon corps. Dans l’air agrée dune lourde chaleur, engagé de présences multiples, des fourmis volantes délibèrent, des moucherons s’égosillent, des papillons fondent dans leurs couleurs, la vie s’agglutine dans l’éther, dans l’immense espace qui va de la terre au ciel. J’ai mal à la tête, un mal acide, virulent, un mal de cabot qu’on a rossé, ce mal m’éprouve tant et tant que mon vouloir de le taire en est anéanti. Je l’appelle, elle consent à m’entendre, à m’écouter…Elle a épluché quelques patates, les a lamellées, posées sur mon front qu’elle bande avec un torchon gras, elle le noue solidement, une douleur de plus et qui rajoute sa part de brouillard à ma vue. Mais le mal est là, sournois, obtus, durable, avec sa présence de nuit et de fausses miroiteries, son absurde musique qui me troue le crâne, heurte mes tympans, les fracasse .La dimension de cette souffrance est sans borne, elle me fait tanguer, divaguer, tituber, est ce le soleil qui m’est rentré trop en intérieur un renégat de perce oreille qui s’est intronisé par un orifice, je l’ignore ? Ce que je sais ,ce que je retiens, ce sont toutes ces dilatations que je considère comme une punition, une punition qui éclate en notes disharmonieuses,  aiguës, intolérables, interminables. Je la supplie de m’aider, d’appeler le médecin, elle est dans une autre direction à blablater avec ses voisines, à intervenir dans les ragots qui sont dans sa nature, toujours identiques, toujours dans la salissure, toujours dans la mort de l’existence. J’attends dans ce foutoir, dans ce désordre de sens qu’il rentre, entre les ébullitions et les façons d’éboulis qui me renversent sur le banc, je l’attends, j’attends qu’il m’ouvre les bras, qu’il me recueille, m’appuie  contre son torse, qu’il s’enquiert de ces orages qui pètent et tonitruent dans ma cervelle, jusqu’aux plus petits vaisseaux. Dieu qu’il tarde. Dieu que l’attente s’étire. Dieu qu’il est lent à arriver…Allongé, j ’ai cerclé ma tête de mes deux mains, je  l’enserre avec force, l’affliction officie davantage…Quand il apparaît, il comprend mes gestes, il comprend que je boue de toutes parts .Il s’est déployé, a redressé sa colonne, s’est dirigé vers elle « Quelle mère fais tu, n’as-tu pas honte ?».D’un vif élan, il m’a emprisonné dans ses bras et conduit chez le docteur le plus proche qui diagnostiqua une sévère insolation. Des cachets me furent prescrits, mais il n’y avait pas prescription sur la  conduite de ma mère. Dans la soirée, à table, il s’en suivit un de ses mécontentements les plus fulgurants qui ait été, des paroles sèches et rêches lui furent crachées au visage, vomies comme du crachat de poulpe géant…Sa main s’éleva dans l’air pour tracer un arc, une rotonde et l’atteignit à la face .Je restai muet, impassible, insensible, tout comme elle le fut quand mon mal me chourina des heures durant .Elle souffrit à son tour, ce fut mon reposoir, et ce que j’aurais voulu qu’elle subisse de moi, elle le subit de lui. Je l’ai encadrée de mon regard le plus sombre, elle en fit de même, je savais qu’elle n’en resterait pas là.
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Dieu m’a mis dans ses  requêtes, dans ses enquêtes, le prêtre dans les quêtes. Après la messe, quand j’avais longé les allées où les prieurs s’étaient assemblés, quand j’avais tendu le panier d’osier pour les oboles qu’y déposaient les ouailles, je réveillais en moi le petit voleur que j’étais, petit voleur sans états d’âme, ou alors un état pas plus en surface qu’un are. Mon âme quant à elle était déjà dans un passé lointain, s’y était débinée pour ne pas ressentir le monde tel qu’il se présentait à moi, sale ,veule, ignoble. Dans la panetière tressée, le très-haut m’en est témoin ,je récupérais mon dû, celui que je croyais en mon mérite, les piécettes argentées, pas toutes, quelques unes seulement, celles qui faisaient le poids de mes prières et celui de mes confesses. Lors des mariages et des enterrements, la face cachée des hommes et des femmes touchent à la mansuétude et à la générosité, à cette vanité de donner plus. C’est dans ces moments que se multipliaient les billets de cinq francs, ceux qui me compromettaient ;mais comme le dernier des injustes serait à la droite du Père, je ne m’embarrassais pas de cette voix intérieure, qui avait domicile en moi, m’intimant de ne pas piocher dans la donne, mais la donne était abondante. C’est ainsi que les yeux fixés, rivés à de la belle paperasse je me saisissais de Monsieur Pasteur. Aucune rage ne m’animait, il n’eut donc pas à m’en guérir. Les biffetons s’étoilaient en froissements dans mes poches, trajectoire directe, un aller sans retour pour l’enfer,mais je m’en foutais et foutrement… Quand je quittai la sacristie, j’allai me planquer dans une bicoque délabrée qui jouxtait le lieu saint, et totalisai mon butin. Receleur, piqueur d’oboles, mes mains ne tremblaient pas, l’argent n’avait pas d’odeur, pas plus qu’il ne me brûlait les mains ou la cervelle, tout y était de niveau, bien à plat ,bien étale. Je courai alors chez le buraliste, où j’achetai des livres, dévoreurs et suceurs de pensées, éveilleurs de sens, parce qu’il s’y trouvait toujours des êtres dignes, altiers, justes, forts, courageux .Je m identifiais à eux. M’auraient ils pardonné s’ils avaient su comment je m’y étais pris pour les obtenir, pour mettre leurs tracés et traînées en moi ?Comme aucun courroux ne me vint, je continuais à larciner, à butiner dans les quêtes, ma bibliothèque s’enlivrait . Sous la présence de la vierge à l’enfant et du christ, imposants, hiératiques dans une dignité dont j’oubliais les regards, je versai quelques temps encore dans ce commerce, où d’apprenti que j’étais ,je devins un vil voleur qui se pardonna ses fautes, parce qu’il jugea celles-ci comme une nécessité à savourer des livraisons que jamais il n’aurait découvert sans ces forfaits..
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Je suis, j’ai été, je fus, ça ,rien que ça. Un rhésus négatif en huis clos dans un cirque des quatre saisons. J’ai pourtant tenu ma promesse, ce délicieux poison de me surpasser, d’être à la hauteur, à la sienne, le premier de la classe, et je le devins .Ce premier qui le rendit plus vivant que s’il avait découvert des pièces d’or planquées sous la noble terre de son potager. Il avait juré pour mes huit ans, qu’il m’offrirait un vélo si mes notes étaient les plus élevées, elles le furent. Dans mon carnet de notes le maître ajouta « Excellent comportement ».Cette toute petite phrase lui a donné un beau visage, celui de la bonté, celui de l’écho d’une enfance qu’il n’a pas oubliée, quand il parcourait par monts et vallées quinze kilomètres à pieds pour se rendre à l’école communale de Pjevisac, là où il acquit de la science ,des compétences en électromécanique, pour en faire un métier, son métier. En cette fin d’année scolaire mille neuf cent soixante et des pirouettes, on ne brûla pas l’instituteur, pas davantage les cahiers, les livres s’échelonnèrent sur les planches en sapin de la bibliothèque, celle qui dégoulinait de tant de savoirs, et qui allaient être transmis à des plus jeunes dans la rentrée d’automne .Mais moi j’aurais aimé qu’on le fît, tant l’orchestre que j’avais dans la tête en appelait à des réjouissances, à des effronteries. J’avais converti ma mélancolie en immensité de joie, une joie de vendangeur quand des milliers de grappes sont enfourrées dans un tonneau ,et qu’il sait que le vin de la treille sera d’un bon cru, une joie de colporteur qui a refourgué des objets sans valeur et qui rit sous cape de ses duperies .Sur mon calepin étaient donc apposés les plus beaux des sceaux, des neuf et des dix, qui s’échelonnaient dans la marge, tracés en rouge par une sergent major, tout ceci rejoignait mon cœur et lui donnait le même éclat ;ce rouge, cette carnation ,ils ont tenu en échec une classe entière. J’étais bel et bien celui qui les surpassa tous, et non plus le polack qu’ils craignaient tant il était de violence rentrée ,et qui pour une mauvaise œillade pouvait se désorienter jusqu’à tatouer une cocarderie dans un flasque visage.
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Le vélo est bleu, des liserés blancs s’enroulent autour de la barre centrale qui heurte mon sexe et  m’empêche d’atteindre les pédales, du moins d’y poser les pieds à une parfaite horizontale. C’est un vélo pour durer .J’avais beau me mettre en selle sur le cycle, mes jambes n’étaient que celles d’un garçonnet de huit ans et non de douze. C’est sûr ,le vélo durera…Puis vint la honte, la honte avec ses vertiges de voix, celles de ceux qui me regardaient tournoyer dans la cour de la maison comme un animal de cirque qui apprend les leçons de la circonférence, de la circonvolution, du cercle , de ses rayons et diamètres .Il m’avait interdit de quitter cet espace qui va du jardin au garage, c’est ainsi que me sont venus des débordements de haine et de rancœur à son encontre. Les belles saisons me furent des tournoiements, des tournicotis ,des tourbillons dans une cour  où parfois je m’affalais sur le guidon tel un coureur qu’on a pris à la culotte et qu’on ne lâche plus…Je comprimais tant de rage en moi que des hoquets, des ravalées de morve me venaient, cette colère de ne pouvoir tracer ailleurs prit les proportions d’une ardente aversion à son égard…Un jeudi après midi, alors qu’elle s’était absentée pour aller en découdre avec son corps, avec je ne sais qui ,ni où, alors qu’il était dans son puits, j’ouvris la grille qui miaula, petit feulement tigré et que j’attribuais à une burette d’huile manquante, et quittai l’espace qui m’était dévolu. Le destin est une musique experte, savante écrite par avance par je ne sais quel dieu aux mains assassines ,et je lui en ai voulu jusqu’à ne plus le prier des jours et des jours .A peine eus-je appuyé à dix reprises sur le pédalier sur la route caillouteuse, que je m’écrasai au sol comme  poussé par l’immense index de celui qui est partout, et qu’au catéchisme nous nommons Dieu, parce qu’il est autant sur le porte bagage, qu’à dix pas de la bicoque. Le vélo garda les traces de mon dérapage…Le jour suivant, quand il vit mes genoux cloqués, les plaies en de belles couronnes auburniennes ,il m’embaffa une seule fois. J’avais désobéi, ce coup de sa brûlante paluche me donna l’impression que ma tête se désordonna de mon corps, qu’elle tournoya dans une géométrie parfaite, rayons et diamètres se rencontrèrent, se complétèrent…Je regagnai ma chambre comme il me l’intima, je n’eus à son encontre à ce moment précis aucune répulsion, autre chose me vint en esprit, ce fut de lui faire tenir une autre promesse ,celle de me payer une mobylette si je passais en sixième.
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Une fois par mois je me rends chez Monsieur Niscke, le coiffeur du quartier.L’époque est à la boule à zéro, j’en ressors toujours hérissonné. Dans la salle qui jouxte une épicerie, je m’assieds sur le fauteuil cuirassé aux accoudoirs de courtoisie, je les agrippe de mes mains après qu’il m’a enfilé une tunique chitineuse et noué celle-ci autour de mon cou. Il saisit alors sa tondeuse et taille dans le vif de la chevelure, la tignasse tombe au sol en s’éparpillant comme un plumetis de moineau touché en plein vol ,et qui perdrait ses pennes. Son geste tient de l’habitude et de la fulgurance. Pas de shampouinage en ce temps là, rien qu’un va et vient ajusté avec dextérité, une façon de croire qu’on est  déjà conscrit, prêt au service militaire. Quand le tondeur en a fini avec ma blondeur, c’est un tapis ocre qui volette sur le carrelage blanc et qu’il balaie tout aussi prestement qu’il a commis son forfait, car il s’agit pour moi d’une sentence ordonnée par mon père, pour qui la propreté et la rectitude passent par de la tonsure…Me voilà donc rasé, mais sans joie aucune. Avant que de quitter le bourreau désigné comme tel par mon esprit, Monsieur Nischke avait pour moi une forme d’égard que j’acceptais sans la comprendre. Il glissait sa main sur mon sexe, l’enserrait au travers de mon pantalon, exerçait une légère pression. Cette caresse  qui est  en marge de ma connaissance de la pédophilie, ne m’inquiétait pas. Tous nous savions que des attouchements lui étaient dus. Je pressentais lorsque nous en parlions que son comportement était maladroit, ne devait pas être, il le fut à chaque fois. « Alors, ça gonfle ton kiki ».C’était les mots qu’il égrenait de sa bouche où un dentier avait remplacé les chicots vieillissants .Ces mots intemporels sont venus jusqu’à cet âge où j’écris, je sais aussi qu’en aucune confession je ne témoignais de son déplacement, que son attitude rattachée au temps où je la vivais jamais ne m’apparut comme une malveillance ou une maladie, un interdit de la plus haute des anomalies qui va d’un homme à un enfant.. .La rumeur déblaya le chemin jusqu’à certains parents, la rumeur avec ses points d’exactitude et d’autres de fausseté .On l’arrêta. L’espace entre cet hier et cet aujourd’hui n’a en rien réduit de ce que je considérais comme un réflexe. Je m’en voulus même des propos qui le signalèrent aux gens d’ordre. Lui, pour se défaire de sa petitesse, de sa maladresse, il s’enténébra dans une cellule, c’est là qu’il se pendit quelques jours après son arrestation. J’admis à l’usage qu’ont les grands de leurs paroles, que c’était un être corrompu, qu’il avait volé, défloré notre angélisme, cette part de paradis où nous voulions que jamais la lumière ne s’éteigne. C’est là que je compris ce qu’est une circonstance atténuante, la sienne ne fut pas atténuée .
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Un enfant de chœur, ça a des élans de charité obsessionnelle, des élans de piété et de pitié, ça prie ,et ses prières sont entendues, ça tient droit un cierge dont la flamme réchauffe les fesses des putti, et atteint à Dieu pour qui c’est une clarté de plus .J’ai été un enfant de chœur, mais d’une autre condition. Rien de séraphin ou d’angélique dans nombre de mes postures et impostures ,non, plutôt une oublieuse mémoire de ce que l’on m’enseignait, et qui aussitôt dérivait dans ma frilosité de la religion. A mes points les plus vitaux, les dires du curé tournaient en larronneries, je ne regrettais rien de ce que je laissais à l’apparence de l’homme d’église, servitude et règles édictées par le très haut, mais qui la messe finie prenaient la tournure de libations et d’escroqueries .Mes apothéoses ,je les dois à ce vin douceâtre que je sortais du tabernacle et qu’à même les burettes je délogeais jusqu’à mon gosier, pendant que le prêtre s’affairait à plier sa soutane, ou à une confession bienvenue pour que je puisse commettre de la belle beuverie .J’ai beaucoup porté à mes lèvres ce calice ,non comme un objet de culte, mais comme une pinte, excluant de moi toute idée de Dieu, du Christ, de son sang versé aux hommes pour qu’ils en fassent je ne sais trop quel usage, sinon un pire. Tous deux avaient beau me zieuter, ils n’opéraient en moi aucune transcendance, celle-ci ne fut que dans mes chavirements de tête, quand je sentais le sol se délimiter sous mes pieds comme en une tourbe où je ne pouvais plus avancer . Il m’était doux cet état, si doux que me vint un goût prononcé pour la treille, celle qui me rapprochait davantage de Bacchus que de tout autre saint qui aurait vu la multiplication des pains et l’eau changée en pinard. Des exemples de soûlards, j’en avais autour de moi, ceux qui sans passer par la confesse se dirigeaient vers le bistro, ceux qui le dimanche, attablés comme pour une fausse cène, après du picolage excessif se dévertébraient et roulaient sur le sol comme pris d’une léthargie, ceux qui se pintaient chaque soir après du labeur, revenaient chez eux le cœur plus embué d’enfance que les yeux de charbon. Mon chemin de croix, je le voyais aussi ainsi, dans cette conversion qui va de l’enfant à l’homme, sans qu’il en contienne la mesure, je buvais donc pour tout rendre immatériel, inexistant, pour faire fi du grand foutoir de mon domicile, les fausses aubes où j’étais seul à table, les soirs encombrés de pleurs, d’idées ruineuses, d’ombragements et de sainteté mal orientés. Oui je buvais, et cette liqueur m’était pour de l’oubli. Je pratiquais donc en d’extatiques cachotteries des levers de ciboire, une lichée, puis deux, puis trois, je m’allouais un espace où je flottais sans étouffer, nul autre cadre que ceux de la Vierge et de l’enfant ne me furent une cisaille en corps. Au plus froid et au plus fort de mes mélancolies, le sang du Christ, puisqu’il faut le nommer comme tel, fut pour moi une emprise sur le large, ainsi aussi me vinrent des largesses ,et jusqu’à ce jour, s’il arrive que ma tête soit en désaccord avec ma charpente, je suis un homme confondu dans l’excuse de cette petite misère, mais pas absurde de ses générosités, ni des mots qui lui viennent comme toutes les prières qui ne sont pas secouées de cendres. Dans cette enfance de cœur, j’entendais dans les moments de lapages, des clochettes qui tintinnabulaient, haute musique des sphères qui se prolongeaient jusqu’à notre père à tous, je la considérais comme une symphonie exaltante qui ajoutait aux notes toutes les anicroches que le tout puissant aurait forcément à me pardonner ; le fit il, je n’en sais rien à ce jour ? Peut-être que je lui dois l’exercice de vivre, et c’est déjà assez ainsi, juste pardon que je me dois de jauger ,d’accepter comme l’aveu de sa compréhension. J’avais beau me dire que les portes du paradis ne me seraient pas ouvertes, que je pêchais trop, et trop souvent, je n’en avais cure, ce ne fut pour moi que des foutaises que cette croyance dans un au-delà vaporeux, plein de doux vertiges. Des vertiges j’en avais sur terre, et de toutes les espèces, je préférais en rester là.
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J’ai neuf ans. Je ne veux pas grandir. Je veux vieillir sans devenir vieux ,sans avoir à m’appuyer sur une canne comme le père Tremistta, sans avoir les cheveux qui s’éparpillent chaque jour davantage .Je veux vieillir pour ne plus être avec eux, entre eux…Je veux être dans l’âge de ces aînés qui sous le nid tiède des frondaisons, ouvrent leur braguette et nous donnent à voir leur sexe, sexe démesuré par des branlements, sexe en nature de bâton de pèlerin qu’ils pétrissent, enserrent, encerclent violemment de leurs mains, sexe dont ils mesurent avec un ruban la longueur et la circonférence, jeux d’adolescents pubères qui leur font une belle satisfaction. …Je ne veux pas vieillir sans du ciel, du soleil dans les yeux. Je ne veux pas me bécycler pour lire un canard, ne plus pouvoir galoper dans les herbes ,humer le printemps, bouffer de la neige dans les froides saisons. Je ne veux pas vieillir sans avoir fait ce qu’ils font, ces frères à peine plus en gerbe que moi, et qui sont dans une allégresse quand ils se masturbent. Lors de nombre de mes couchers, avant que le sommeil ne mette en moi sa part de rêves ou de cauchemars, je pensais à ces aînés qui brandissaient leur zgeg devant nous les plus jeunes. Aussi me venait en esprit de savoir si moi aussi j’éprouverais cette même jouissance à sentir cette chair du bas de mon ventre gonfler, s’électriser ,se rigidifier, si quelque douce tension me viendrait comme on bande un arc avant de l’enflêcher, et de lâcher la corde pour l’entendre vibrer dans une musique d’étranglements et de râles mêlés ?Cette tenace envie d’être dans l’actualité des grands, quand ils parlent de leur sexe comme d’un outil, comme d’une mécanique bien huilée, dura. La branlette qui était  dans leur quotidienneté, disaient-ils, leur procurait des plaisirs tout en avalanches de secousses et de spasmes, jusqu’à en couper le souffle, puis le reprendre en appels d’air plus vivifiants encore que s’ils avaient débouler dans le plus pur des oxygènes. La pougnette, que le cureton nomme obscène dans ses prêches, sans que d’ailleurs il la cite comme telle, usant d’une transfiguration du langage pour en parler, n’est pas dans mon acceptation. Il a beau dire que c’est œuvre satanique, ses mots n’atteignent pas ma mémoire, pas plus que ses admonestations ,ses subtiles spiritualités, je m’en branlais comme de toutes ces années de chienneries où les hommes ont démultiplié leurs lâchetés et leurs ignominies .Voilà pourquoi ces caresses charnelles et personnelles me parurent comme une politesse que je faisais à ma pine...Ces saletés proférées par le prêtre ne sont pas restées en sonorité en moi, elles se sont perdues, évaporées, comme une proie trop facile à piéger et que j’aurais aussitôt défait de son garrot pour la laisser à d’autres invisibles douleurs, mais dont je n’aurais pas été le témoin…Toutes les fois où la tristesse m’encombrait avec ses morbides vibrations, allongé sur le flanc comme une bête qui va mettre bas, je posais ma main droite sur mon chibre, lui prodiguais toucheries, caresses jusqu’à des soupçons d’anéantissement, pour m’endormir plein d’images de ces filles légères de leur poids de vie, légères et court vêtues, qui me mèneraient un jour dans de l’extase, dans la sensation d’une douceur ouatée, autant que les aurores qu’elles me mettraient dans les yeux. Je compris et conçus dans ces moments que le sexe de l’homme est une troisième ,une tierce personne, et que certains lui parlent avec de la gentillesse, révérencieusement, ou du criaillement.
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Sur cette photo j’ai cinq ans, les cheveux blonds frangés sur mon front, je me suis planqué derrière elle, planqué d’elle, j’ai plaqué ma main droite sur la moitié de mon visage, la partie la plus aigre sans doute, celle des coups, celle peut-être où le soleil cogne dans ce midi d’été ?Aucun éclat, aucun sourire ne sont à ma face, c’est une photo contrainte, une photo obligée, une photo au charme superficiel, car bien qu’elle y sourit, on ne voit pas son âme, car je sais qu’il est des clichés dans notre maison où l’on peut apercevoir des visages, des corps comme dans de l’apesanteur, tout irradiés de joie, de rêveries ,inclinés à des rires propres à tous ceux que Dieu regarde, et qu’il mettra à sa droite, ces visages et ces corps ont une âme comme un fruit aux commissures des lèvres et qu’on aurait croqué pour de douces sensations. Rien de ce que je suis n’est dans cette posture, c’est une paralysie que d’être dans le viseur. Comme elle m’invective, je subis l’appareil et son œil maléfique. C’est Aloyse qui appuie sur la détente. J’entends un couperet qui tombe entre nous deux, le Kodack est en déclic d’abattement, ce déclic éveille en moi cette envie d’être absent, dans une absence prolongée, un congé octroyé pour mauvaise conduite .Mais une deuxième photo est exigée, je garde une pause identique à la précédente. Elle ,elle semble gaie, elle sied à leur amplitude de vie, derrière le dos de mon père qui ignore tous leurs rapprochements, moi je ne suis qu’un reflet, celui qu’elle veut exploiter pour le donner à voir à tout le voisinage, à tous ceux qui déclament que je suis un bel enfant, que je tiens d’elle, du regard et des façons, que je suis le merveilleux instrument qui la relie encore à ce monde, à sa famille, oncles, tantes, sœurs, frères, tous ceux qu’elle blâma, insulta tant de fois, et hors de leur présence. Elle est tordue, vile et tortueuse, car la dépréciation qu’elle a de moi, elle la tait, elle la cache, elle l’étouffe .Je suis le leurre idéal sur lequel chacun s’ébaubit, pour lequel chacun accorde une flatterie, qui certes m’est plaisante, mais fait aussi de ma distance, parfois quelques effronteries. Parce que je sais que je ne suis que la représentation, l’image en vie d’un mort qu’elle récupère toutes les fois où elle s’enclot, s’enferme dans son veuvage à domicile, quand elle est hors de la portée des siens, de ceux qui l’environnent. D’autres photographies ont préservé ce petit corps de blondinet au regard vif, presque outrecuidant, ce corps de petite taille, mal élevé en somme . Sur chacune d’elles, je ne donne à voir qu’une moitié de moi, un tiers parfois .C’est ainsi que me sont venus mes premiers retraits, n’être pas dans le viseur tenait du jeu et de la planque volontaire, comme une insoumission…Dans les autres années ,les années de mes vingt, trente, quarante ans, bien que je me sois prêté  à l’objectif, à cet œil qui regarde et voit juste, je suis dans la pose, entre le Narcisse et l’Eros qui aurait aimé non décocher des flèches ,mais s’en faire pénétrer. Rien de fécond n’est donné en signes, en signification, si ce n’est que je fanfaronne .Il a dû en âtre ainsi dans mon enfance, et si cela le fut, pourquoi en eût-il été autrement, et pourquoi en serait il différemment aujourd’hui ?
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Et c’est ainsi que je ne devins que cris, cris en poussières de rugissements, cris d’absences et de soulèvements, cris sans frein d’une enfance qu’ils ravageaient, d’une enfance que je n’atteindrai plus. J’aurais voulu tuer le monde, mais le monde était dans trop de démesures, le monde n’était pas à mes heures, pas dans mes heurts, le monde se foutait de ces noces barbares quand je leur associais des noms arrachés à la terre, des noms ignobles dont le sens même parfois m’était une terreur toute en intérieur. Cette famille, qui m’arrêtait dans mes entreprises d’être et de devenir, je la vomissais, je la dégueulais, elle qui me beugnait, qui doublait mes peurs sans que j’en saisisse la raison. Mon haut port me valut plus de condamnations que si je m’étais tu. Mais je parlais, j’avais des réfutations, de la vérité à émettre .Cela leur mettait en bouche et en paume des parjures, des gnons qui me rendirent adroitement sourd, adroitement sévère a leur encontre. De mensonges en mensonges, je devins un enfant de mauvaises paroles, un taiseur de vérités. Ce taiseux, ce morne et silencieux enfant, aux heures périmées de la nuit, quand le sommeil tardait à l’ensevelir, il leur décochait des flèches enflammées, des flèches curarées, tirait sur eux des boulets rayonnants et acides. Je résolvais ainsi par le noir témoin que j’étais des comptes, en me jurant que celui là au moins n’oublierai pas, n’oublierai rien ,ni des marées de coups, ni des avalanches de mots jetés à sa face comme des chienneries d’injonctions, d’aveuglements ;qu’il me conduirait à longer leurs fossés, à deviner leurs crevasses, à les guetter, à traverser l’ombre, me planter devant leur face ,puis à les flinguer, avec quoi ; avec tout ce qui flingue, et plus particulièrement avec des mots, des mots porteurs d’orages, de tonnerres, de grésil en fusillades…Chien assis, couché, debout, j’ai obéi, obtempéré, été soumis, j’ai gémi ,pleurniché, eu des maladies d’enfance…J’ ’ai creusé la terre, soulevé des brouettées de charbon, enfoui des tonnes d’herbe à lapins dans des sacs de jute, toussé ,crachoté. Mon corps s’est par trop enraidi de toutes leurs malfaçons, qu’il faudra bien, pensais -je que je leur glaviotte tout ceci au visage .Je savais aussi que j’aurais pu escalader le plus abrupt des à pics, les héler et leur foutre en mémoire tout mon vocabulaire le plus haineux. Je n’en fis rien jusqu’à un certain âge. J’avais en ce temps là le masque de l’enfance à garder pour un long temps encore, un rictus trop collé à mes lèvres. Mais j’avais la certitude que le supplicié que je fus ,saurait être dans une autre lumière. Cette certitude fut de mon élan à la vie.
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De toutes les fois où elle fut malade, je retiens celle où elle fut malade pour de vrai, malade comme un malade qui a replié ses bras sous ses aisselles tel un oiseau blessé, s’est engoncé sous ses couvertures, a pleuré, a gémi, s’est plaint de réelles douleurs, de brûlures, qui a eu la voix cassée éraillée ,ferrailleuse comme de l’anthracite. Elle est dans son lit, un énorme édredon bourré de plumes d’eiders est tiré jusqu’à sa face, le poids de sa maladie fait le poids de ma sérénité. Celui aussi d’une joie simplifiée parce que je ne veux pas qu’il en soit autrement. Cette joie de la voir dans l’inconfort du souffrir me suffit, c’est assez pour m’en givrer le cœur avec ses lumineux dessins. Elle est toute en gouttelettes de sueur, sueur âcre aux relents d’exténuation, et dans les appels qu’elle me lance, immenses appels d’une désespérée, j’entends comme une marche sur un tapis d’épines .J’entends la souffrance, et la fonction même de cette souffrance, faire mal, l’anéantir. Elle m’ordonne de lui concocter quelque boisson chaude, entre le thé et la tisane. Sa demande est davantage une supplique qu’une injonction, je l’ai compris dans la lourdeur de sa prononciation .Je me suis assis au bord du lit, l’ai aidée à s’incliner sur l’infusion, elle a soufflé à plusieurs reprises sur la mixture d’eau et d’herbes mêlées, en a bu quelques gorgées, puis a posé le bol sur la table de nuit, elle m’a alors saisi la main ,l’a posée sur son front, et quoiqu’au fond de moi je fus dans un désaccord absolu, je la laissais faire .Sa peau était de flammes, petit enfer à domicile, il était inutile d’aller bien loin, de fouiller dans les entrailles de la terre, alors qu’une petite saloperie de microbe pouvait tout autant la harasser. Cette idée flotta en moi avec la légèreté d’une brume en lingeries cotonneuses. Je ne déplaçais pas ma paume, elle dit dans une émotion que je ne lui connaissais pas, qu’elle était réellement dans du mal, qu’il fallait que j’avertisse le médecin. Je ne doutais pas de sa maladie, elle était une preuve directe d’une emprise sur son corps, une preuve que de ses feintises, il naîtrait un jour une vraie douleur et ce fut ce jour là, ce jour dune maladie cohérente, en bouffées d’air manquantes, en crispations de mâchoires, en brisures de muscles Je compris à ce moment précis que ma mère ,infectée des troubles les plus divers et qui n’avaient pas de nom, pas plus qu’il ne figuraient dans le dictionnaire du médecin, était dans une humanité, qu’elle était terrestre et triste à la fois, pas dans du mensonge ou de la fausseté, mais en retenue dans un corps maladroit, dans une chambre aux ombres de chagrin, de piété, dans une consistance de mélancolie et de nostalgie entrelacées dans une même position de tireur couché et qui attend, qui attend. J’en aurais été un enfant presque humain, fils d’homme et de femme ,si ne me revenaient en mémoire, tout ce qu’elle avait usurpé d’intelligence pour m’humilier, me salir, m’arracher de cris et de pleurs, si ne me revenait le visage hideux de sa propre laideur et qui faisait la mienne. J’aurais voulu quelle s’étrangle dans ses raucités, ses noirceurs, dans les voiles noirs de cette maladie dont j’ignorais la consistance, mais bien que je fus ce môme détourné d’être môme, je fus persuadé, comme pris d’un élan majestueux, extatique, dans une hiérarchie de spiritualité, que je me devais d’appeler à son chevet celui qui la soignerait… Je refermai la porte de sa chambre, après qu’elle eut fermé les yeux, et allai quérir les subtiles autorités du savoir et de la science.

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Il en était ainsi tous les jeudis en matinée. Je m’asseyais sur une des chaises lissée de la cuisine en formica de Madame Debocco, avec un petit nombre de catéchisants .Elle nous attendait, avait préparé quelques biscuits venus d’Italie, du lait chaud, dans lequel la dure pâte fondait quand nous la collections en une cuillère mise à notre disposition, touillage et mangeage en un même bol. Madame Debocco est dans les parages de trente ans, gironde comme le sont les dames de générosité,  qui s’alourdissent avec l’âge parce que des enfants  leur viennent, et des rondeurs  qui ne s’en vont pas .Elle a du roulis dans son langage, celui d’une Naples lointaine  qu’elle a quittée pour que son mari construise des maisons en ce bout de Lorraine .C’est la maman de Denise, celle qui m’embrassa sur la bouche pour la première fois de mon existence et dont le baiser m’est un doux souvenir. Madame Debocco convertit les mots qu’elle prononce en emphases tant elle est dans la croyance de la religion. Ces expressions sont pour nous de quelque abstraction parce qu’ils parlent de Dieu, ce type haut perché, qui est le faiseur, le regardeur et le banquier du monde, tant il partage ses richesses. Il est de bonté, de charité, de générosité réunies en seul corps immense. Elle dit que l’amour est la justification de nos actes, du plus beau, du plus honnête, de celui qui est dans la gratuité aussi, et dont nous n’attendons rien, si ce n’est de le commettre. Elle se réfère à un livre où il est écrit que le premier des hommes sera le dernier, et le dernier le premier. Ceci pénètre en moi, je le garderai en mémoire pour les années à venir. Elle dit aussi que nous devons comprendre les vilenies des hommes ,leurs bassesses, leurs monstruosités et les leur pardonner, parce que nous a été donné l’oubli, parce que la pureté, la beauté sont nôtres dès notre naissance , que nous devons veiller à ne jamais les perdre , que nous devons les surveiller au plus près comme de nobles prisonniers qui nous accompagneront notre vie durant, parce qu’ils sont une part de nous, de notre corps. Elle dit que les plus vils des hommes, les méchants, les gueux, ceux qui sont sans espoir, qui sont dans de sales histoires sont nos égaux .Nous la croyons. Elle nous enseigne à ne pas honnir, à ne pas prononcer ces gros mots que nous affectionnons tous ,et qui vont de "Foutre "à "Bourrer la gueule", mais à être des enfants uniques, dans cette unicité qui nous rassemblera tous, pour que le monde avance sur un  chemin droit, sans ornières. Qu’à des millions d’exemplaires nous pouvons faire qu’il en soit ainsi. Elle dit aussi que Dieu qui a une nature inchangée depuis qu’il a conçu l’univers ,depuis qu’il est le grand guide, est présence, la seule présence qu’on ne voit pas, mais qui nous voit parce qu’il est partout, en tous lieux, dans l’eau du ruisseau où nous nous baignons, dans les joncs, dans les branches, dans le chant du rossignol, sur les berges et dans la bergerie, dans le chêne et le gland, dans le printemps et dans l’hiver, partout quoi, et surtout dans nos cœurs qui peuvent être immenses si nous voulons lui laisser une place. Elle ajoute que Jésus est le double de Dieu sur terre, que Jésus est aussi le fils de Joseph ,un charpentier, et de Marie, une sainte femme. Gabriel viendra plus tard s’immiscer dans l’oreille de la sainte. Jésus est l'agréé par Dieu , lui qui ne s’est pas permis de pêcher, il a fait commettre l’acte de chair par plus bas, un de ses lieutenants en somme. Jésus est né pour annoncer la bonne parole aux hommes, avec de tournures qui lui furent propres, de l’emberlificotage. Il ne se trompait jamais, ne trichait pas, ne mentait pas, n’avait donc nul besoin d’aller à confesse, cet homme faisait tout avec grâce et majesté. On le jalousa, beaucoup le détestèrent parce qu’il rendait la vue aux aveugles, la marche à des paralytiques, déléprosait les pustuleux, embrassait les putains, leur pardonnait, tenait des conversations avec son père comme il en tenait avec les mortels que sont tous les hommes en devenir de vieillesse .Comme jamais il ne commit de forfait, on lui en attribua, une sentence fut prononcée à son encontre. On le crucifia. Il revint trois jours plus tard parmi les hommes; la chrétienté dans mon souvenir prit ses éternités à ce moment là. Que de jeudis je passais à l’écouter, magie d’entendre cet homme multiplier des pains, changer le vin en eau pour de belles libations, marcher  sur un lac sans couler ,ou boire une tasse. Toutes ces étonnantes révélations firent que je considérais Jésus comme le plus habile des magiciens, le plus adroit en paroles aussi, tant s’étaient rassemblés autour de lui ,des Pierre ,des Simon, des Luc, des Judas, et d’autres du même acabit, qui quittèrent frères ,sœurs, familles, pour du vagabondage. Moi j’aurais aimé être de ceux- là. La nuit, avant de m’endormir je pensais à ces tours de passe- passe, et à y réfléchir chaque fois un peu plus, j’y vis une mystification. Je compris que Madame Debocco mentait, mais mentait vrai. Je ne fus donc plus dupe des performances du fils De Dieu appelé à trôner à sa droite, mais quelque chose de moins gai, de moins réjouissant me venait à tous les catéchismes, ma croyance obligée prit la tournure d’un léger ravissement qui contint toutes les menteries de cette enfance en jeudis festifs .C’est dans ces matinées où je grandis et mûris, que je choisis d’être un enfant de chœur. Madame Debocco força légèrement la direction que je prenais. L’enseignement des évangiles me donna le goût du destin et du pressentiment de ce destin, mon prénom y pourvoyait, j’étais persuadé que mes mornitudes, mes mélancolies ne s’affirmeraient plus sous les éteignoirs des cierges, ne seraient plus si je m’asseyais à la gauche ou à la droite du curé, que je les déclinerais en d’autres façons, celles de servir. Dans les jours qui suivirent ma première communion, mon entreprise d’être un enfant voué  à ne plus mentir, ne plus voler, voué à de la générosité, je le sabotais pour de nouvelles rancœurs et rancunes. Rien dans mon enfance n’avait bougé. J’étais entretenu dans la peau d’un garçonnet sec, nerveux ,écorché et en colère. Non rien du monde ni de ma famille ne s’était mu en amour.
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Bleck le roc,Zembla, Akim, Zagor avec son esprit à la hache sont les dissolvants de ma famille. C’est avec eux que je construis pour moi seul un univers simplifié dans ma chambre que j’ai close, pour que chacun de mes héros n’en franchissent le seuil, ne s’en débinent...C’est à la lecture de ces livres en planches dessinées de noir et blanc, que je m’immobilise des heures durant ,pris dans leurs faits et gestes, pris dans leur respiration, cette respiration qui détient l’âme et le cœur en hautaine certitude de bonté et d’indulgence. Ce que je retenais de mes braves, est que toujours, et en quelque lieu que ce soit, ils triomphaient des conspirations à leur encontre, des salopards de toute engeance, qui pourtant étaient autant guindés de nerfs et de tendons d’acier qu’eux. Leur nom d’ailleurs ,avec leurs consommes abruptes, rauques, m’évoquaient des personnages indifférents à la peur, on eût dit, qu’ à simplement les prononcer venait de la crainte aux malfaiteurs, aux traîtres, aux délateurs. La justice qu’ils donnaient était dans mes goûts, leurs actes de bravoure aussi ,rendre aux pauvres ce qui leur était dérobé, défendre un village contre des fauves aux yeux d’ orage, plonger dans les eaux bouillonnantes pour sauver un enfant, tout cela concourrait à ce que je m’ identifie à eux. Les hors- la -loi, les retors, les fous qui faisaient tournoyer leur barillet par malignité et singerie ne faisaient pas long feu devant ceux que j’estimais, autant pour leur courage que pour leur désinvolture. Quant aux pétarades, aux pétages de plomb, à l’éparpillement des chairs, aux nerfs échauffés par les pendaisons qui ne se faisaient pas, je les comptabilisais pour vérifier que mes héros, qui bien que parfois se pétaient les veines, avaient chacun rayonné dans de mêmes manières, dans cette équité qui me tenait lieu d’apprentissage. Cette projection, de quelque nature qu’elle ait pu être, m’a dévié de la voyouterie. J’avais des exemples en valeur ajoutée , je les suivais, comme suivirent ceux qui furent sans peur et sans reproches, chevaliers, saints, soldats intrépides et sans nom .Moi je leur collais au plus près. J’aurais pu me disais je, moi aussi traverser l’enfer dans la position d’un tireur couché, et c’est ce que je fis, quand les coups qu’ils m’assénaient pleuvaient dru , fort, quand leurs corrections verbales les déplaçaient dans la peau de redresseurs à tort. Je me répétais, en élévation dans mon cerveau, les hauts faits de mes hommes de bonne volonté, et rien ne m’atteignait plus. Mais j’étais dans le vide, et c’est ce vide qui me fit le plus mal,le vide d’eux ,le vide de n’avoir pas eu des parents qui se seraient souciés de mon présent, de mon amour pour la vie, pour la lecture, la beauté, la bonté .Ce vide m’a rendu souterrain d’eux, il l’est encore aujourd’hui.
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Elle est venue. Elle est venue une fois de plus .La pègre bleue est là, là dans notre maison, casquettée, bottée, ceinturonnée, la pègre nasillarde avec ses hommes de loi et ses lestes insignifiances.  Elle ne s’embarrasse pas de politesses, elle est venue pour l’emmener, elle partira en ironies verticales pour le ramener à la raison. Ici ce n’est qu’une demeure de convulsions et répulsions, de subtils jeux d’abattages entre eux, de fourberies, de dissimulations, d’artifices et de feintes, tout ça pour de la blessure, et qu’on oublie pas .Là bas, il déambulera en geôle .Des types passementés, cravatés, en costard azuré en joints et jointures vont le lorgner, l’avoir à l’œil, dire de lui que c’est un homme corrompu, trop souvent ivre, commetteur de mauvais gestes. Ils vont le descendre avec de l’injonction et de l’injure…Une nouvelle sentence l’attend, il s’y attendait .Elle lui sera annoncée par le commissaire. Ses cellules, ses neurones ne sont plus en de cosmiques directions, celles où il est quand il rentre saoul mais gai, quand il déraisonne gentiment dans des ivresses d’étiage, non, tout en lui est en absolu de vide érigé en systèmes de barreaux et de grillage. Le verdict tombe, aiguisure de couperet dans la bouche d’un lieutenant : trois mois avec sursis. Quant à l’amende, c’est vingt, trente, quarante chopines qui prennent le large. Tout a un prix, celui de la défaillance aussi. Il est préservé du pire des poisons, le verrouillage, il ne l’aurait pas accepté, il se serait pendu…Elle a alerté la flicaille dans un excès d’exubérance, dans un excès de vitalité, elle a été battue une fois encore, mais en moindre mal. Elle qui est toujours à la traîne, dans la plainte, la jérémiade, la lamentation, qui  a en mots toute une philosophie de fin de vie, alors qu’elle étend et ouvre son cœur et ses cuisses pour un autre, elle a ce soir là rompu le silence qui va de l’étreinte à la corde. Combien de jours, de nuits a-t-elle été aux portes du mourir, combien de fois ne les a-t-elle pas franchies, je range tout ceci au nombre de mes moments de larmes, de mes rebellions, de mes insomnies aussi ? Moi j’aurais aimé qu’une lutte s’engage entre son corps et ses maladies feintes, qu’une fois pour toute une réelle douleur, berceau d’une moribonderie la saisisse, oui j’aurais voulu, je l’ai espéré, désiré ardemment, rien de tel n’advint. Après sa garde à vue, il est revenu à lui, et en demeure, deux des espaces qu’il aurait aimé préserver. Il ne lui a rien dit. Il a mis un paquet clair obscur dans ses yeux, un paquet de compassion, c’est ce que j’ai cru voir .Elle a détourné la tête, n’a pu soutenir son regard .Plus rien ne concordait entre eux, plus rien n’avait cours, sinon un vide, un de ces vides de trop plein définitif, un vide qui amincit les lèvres et rend le cœur pierreux. Je compris que s’il ne quittait pas la maison, d’autres symphonies macabres hautes de cris, de provocations auraient lieu, et bien qu’elle ait testé son âme, je m’aperçus que sa résistance s’éteignait, qu’il baissait sa garde, et qu’en la baissant c’est moi qui me ramasserait, me tasserait. Mon pouls s’accéléra, un abandon s’avéra dans cette heure de la nuit, je sortis, m’assis sur les escaliers du perron, posai ma tête sur les genoux et je pleurai....
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La minette et le coke ont été livrés. Deux tonnes, deux tas en immensité de noir se déprécient au soleil en éclats d’ombres minérales, les cailloux sont de mon calvaire. C’est par l’étroit soupirail que je dois les projeter dans la cave, des heures me sont attribuées, de longues heures, une journée en somme Lourde pénitence de mes dix ans, avant de t’accorder, de t’encorder à mes enchaînements, laisse moi me consoler de toi, puisque du mis du feu dans le poêle, de la chaleur dans la maison. Je suis l’allégeant dans cette baraque, un substitut d’homme. Moi qui n’ai que des muscles de môme, je dois répondre à l’écho de sa stature, je dois bosser jusqu’aux bosselures des paumes, jusqu’à la cloque, et je bossais. Lorsqu’un monceau prenait forme, se matérialisait en monticule, je descendais dans l’antre de la maison, chaviré de fatigue, accomplissais comme un forçat appuie sur les rames les gestes qu’il fallait pour placer le charbon en des espaces bien délimités. Le mélange ne se faisait pas, pas plus que ne se faisait sentir leur présence pour un encouragement, un remerciement .Ce devoir était le mien ,il m’était dévolu, tout comme la confession, le silence, le jeûne du vendredi…Je ployais donc, me pliais, me courbais, me relevais, je répétais mille fois ces postures, et de pelletées en pelletées, le labeur secrétait ses suées sur mon visage, sous mes vêtements, j’accomplissais ce qui m’avait été imposé. Ecartelé, le rachis rompu, je vins à bout de cette saloperie de corvée. Fier, digne presque hautain, je gagnai la salle de bains, ouvrai le robinet et laissai l’eau se déverser sur mes mains pour en atténuer la douleur, on eût dit que je rentrai dans une église et me signai. Mon enfance aura été un baptême en longueur de pierreries, mais qu’aucun lapidaire n’aurait taillé ,une baignade dans un baptistère de charbon, un raclage de sol en servitude obligée, mais je ne sacrifiai pas à ma joie d’avoir réussi ,cette rébellion qui me desséchait. Quand aux termes des heures qui firent le poids de mon mal,le mal dura, je regardais mes mains attentivement, elles avaient mille faces, elles avaient surtout celles de mon père. Elles exhalaient le deuil, celui dont je croyais ne plus me souvenir, je pensais dormir de lui, il n’en fut rien dans ces moments là. Il était de cette présence qui n' abandonne pas, qui fait prise, une clef aux bras, l’autre au cœur. Je fixai mes paluches en devenir une nouvelle fois ,et je sanglotai.
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Il y eut dans mes livraisons, dans les pages centrales des bandes dessinées que je lisais, des planches sur la science, sur la nature .La nature avec ses fonctions, ses arithmétiques quand elle se dénombre en forêts, en lacs, en rivières. iI y eut aussi des transfigurations d’êtres, de ceux qui se sont mis au service de cette science , de cette nature, Benjamin Franklin, Einstein, Newton, les frères Montgolfier, Phidias, Pascal. Leur nom, leur stature, leur correction, leur connaissance de l’homme et de l’univers, m’ouvraient des horizons de pensées tout en ronde bosse et en profondeur. Ce sont eux qui m’ont mis hors de la pauvreté du savoir, qui m’ont admis dans leurs intimités, et ces intimités je les voulais miennes pour pénétrer le monde et tous ses sortilèges, toutes ses clairvoyances, tous ses desseins. De l’élégance de mes héros morvés, inventés sur les pages crayonnées en noir et blanc, ils ne tenaient en rien. Aucune ressemblance, si ce n’est l’idée de rendre les hommes meilleurs, idée que tous partageaient, les uns parce qu’ils étaient bien vivants, faits de chair d’os et de sueur, les autres parce qu’ils naissaient dans des cerveaux, qui concouraient à faire de leurs créatures imaginaires, des êtres de bon sens ,intègres, altiers avec une noble perception de la justice. J’appris donc d’Edison ses essais sur la gramaphonie, de Bell, ceux sur la téléphonie, de Newton l’attraction terrestre, qu’une pomme de cent grammes atteint le sol aussi vite qu’un kilo de plomb, tous deux lâchés d’une même hauteur, de Franklin, la domestication de la foudre et du tonnerre, bref, tout ce qui était dans les utilités de l’humain. Ces feuillets ,je les dégrafais de mes livres, puis les classais par thèmes dans un cahier, où je collectais chacune de leurs aventures sur le mode d’exister et d’inventer. J’y voyais que l’homme, ce genre si souvent sot, crédule, imbécile, pouvait par ses facultés assister la terre  entière .Que par son bon sens , son intelligence, il pouvait mettre de l’ordonné là où il en faut, dans les angles, les recoins, dans les maisons et les églises, dans la faune et la flore, dans l’absolu et l’éthéré, et cela fut de ma grâce à la lui rendre quand il le méritait. J’ai aussi le souvenir de Nasredin Hodja, un innocent, un simple, l’idiot du village. Je le pris en affection, parce quoiqu’on le considérât comme un imbécile heureux, il avait toujours une réplique appropriée à jeter à la face de ses détracteurs. Ses propos qui tenaient de la métaphore et de la parabole, lui conféraient quelque savoir cosmogonique, tant chacun après l’avoir entendu s’apercevait que l’ahuri n’était pas celui que l’on nommait comme tel, mais dans l’entre- nous, parmi les hommes, et tous lui savaient gré à un moment, parce qu’il donnait à réfléchir sur les mots, leurs tournures et leurs détournements. Je gardais longtemps cet attachement pour Nasredin, l’être sans ordre dans sa tête, mais si discordant, si désordonné fût il, il me donna la leçon suivante .Nul n’est plus fou, s’il ne veut rien entendre, rien admettre, et que la folie est de l’ordre d’une sagesse qui gagne en lumière si on la regarde de près. Je mis tant d’ardeur à me souvenir de certains de ses syllogismes, que beaucoup me sont en bouche encore aujourd’hui, comme une délectation. A présent  les prononcer, c’est être un enfant qui se range aux côtés de l’adulte que je suis, comme si tous deux nous avions communié, un oiseau posé sur notre épaule.
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Beaucoup disaient qu’elle était folle .Beaucoup l’appelaient la sorcière. J’ai mis toute mon enfance, une éternité à me défaire de ce mot, c’était un absolu de temps, un enfer de temps, un temps illimité mais que je devais dépasser, auquel je devais échapper pour toucher, atteindre à un autre âge. Folle j’en avais la certitude, sa méchanceté, ses malveillances, ses fourberies, cette façon remarquable qu’elle avait d’abonder dans les supplices qu’elle m’infligeait, lui valait bien ce nom. Elle me mettait hors de l’amour que j’aurais du lui porter ,tant elle se nourrissait de rancœurs,  de malveillances, si bien que dans notre environ, mes oncles, mes tantes, et jusqu’au médecin chacun était dans l’affirmation de son dérangement, de ses coutumières inepties. Ma lâcheté à la défendre, n’était pas de la lâcheté, c’était une retraite bien définie. Je voulais garder comme telle, puisque mes membres, tous mes membres et jusqu’à mon cerveau gardaient la trace de ses perversités, la trace des blessures dont elle me givrait le corps. Folle, était dans mes sonorités , rien n’émergeait de moi, aucune pitié, aucune indulgence, pas une once d’affection qui eussent pu témoigner de quelque attendrissement à son égard, si bien que je me figeais dans de la répulsion. Mes impulsions étaient à la bastonnade, cela me venait d’elle, et toutes mes crispations disaient l’enfant retors, emporté que j’étais .Mon aptitude à me contenir aussi versait dans cette retenue de cris et d’injures que j’aurais voulu jeter à sa face, mais je n’en fis rien des années durant. Je me voyais pleutre, je n’étais que le fils d’une mère qui doit se retenir d’un attentat à son encontre. Folle, elle l’était, polluée par je ne sais quels virus vérolés introduits dans son crâne, fortuitement peut-être, mais bien en place, en rang serré pour lui dicter de la déraison entre la démence et la cruauté. J’ai toujours évité l’épreuve de la défendre, j’étais ce partisan éloigné qui bat la campagne pour n’avoir pas à m’ébranler par les mots de ceux qui la jugeaient, et bien que je considérais leurs propos comme infamants, je les rangeais au nombre de mes sourdines, tares d’une même balance. Quant à sorcière, ce devait tenir à  chevelure de jais, à ses yeux noirs, profonds, et aux sombres prédictions qu’elle s’évertuait à placer dans toutes les conversations, à soutenir, à psalmodier comme une oraison funèbre. Non qu’elle fût réellement détestable et détestée, parce qu’elle savait user de cette science chaleureuse du merci, du bonjour, du sourire, et tant à s’approcher des gens avec de petits gestes en donation de salades de carottes ficelées en bottes, de bocaux d’aulx ou d’oignons, beaucoup la mirent dans la maladie . Moi je savais de ma certitude en ses réserves de peurs, de règnes régentés par la crainte et toutes mes cassures, qu’elle était une dégénérée, il ne pouvait en être autrement.
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C’est une succube. Succube est à ma bouche un mot à facettes, un mot à tiroirs, il dit tant de choses à la fois. Il dit la nuit, la noirceur, la colère, le matricide, tout ce qui la fait, tout ce que je contiens .Ce terme me vient de mes lectures, des pages centrales de mes bandes dessinées, là où on laisse quelque place à une autre connaissance que celle dictée en classe, je le dresse contre elle quand elle m’atteint avec la baguette de coudrier qu’elle a toujours à portée de la main. Je le lui dégueule à la face, comme elle en ignore le sens et la portée, elle redouble ses coups, mais je suis tant dans une majesté de le lui crier, que je ne crisse pas, ne plie pas sous la bastonnade. Je sais, ce n’est pas une intuition, qu’elle me frappe pour me soumettre à un détachement, celui qu’elle voudrait que  j’ai pour mon tuteur, mais dans mes éclaircies c’est lui que je vois, c’est lui qui écarte l’ombre qui me couvre. Elle a beau en insultes répétées me beugler que c’est un sale homme, un ivrogne, elle ne fait que rajouter à ma rage, l’envie de davantage la souiller avec mon nouveau vocable, que je prononce comme une note extatique, et dont l’anguleuse, la rauque prononciation, la pousse dans d’abjectes vociférations. Au miroir de mon âme où ce mot se teint de nébulosités, j’ajuste à propos d’autres sentences, d’autres crimes, d’autres assassinats, dont elle ne peut saisir la teneur, tant dans ma réclusion j’ai le sentiment d’être en double, celui qui saigne et qui reste digne, et cet autre qui en ressort pour la vouer aux gémonies. Qui des deux veut- elle rompre, qui des deux veut-elle rendre pauvre de courroux, rendre l’obligé d’un silence achevé, elle l’ignore, c’est cela aussi mon assurance ? Combien de fois aurais-je aimé lui révéler d’aller se faire foutre, d’aller en enfer sans passer par de la purge, par le purgatoire, combien de fois aussi aurais je aimé la réduire à cette démone oublieuse de sa propre enfance ? Mais elle n’était pas que ça, elle était cette veilleuse, cette acharnée du voir, et ce qu’elle voyait de moi, c’était un homme en devenir,  qu’il fallait, quelle que fusse la façon ,abandonner à une retraite. Succube fut l’expression qui m’est longtemps restée plaquée aux lèvres comme un amincissement d’elle, comme le terme qui disait le mieux son bas être, ses altérations, quand en recueillement dans ma chambre, la chaise contre la porte, je gargouillais, mâchouillais ces voyelles et consommes gutturales, j’étais dans l’orgueil , la superbe de n’avoir pas succombé en râles et pleurs, de n’avoir pas été ce petit bonhomme coi, étouffé dans le combat qui nous opposait, et combien succube m’était un flagrant retentissement de moi-même, parce qu’il m’éveillait à ma vraie nature, celle où je ne me desséchais pas, où je ne cédais pas à sa misère de me sacrifier, celle où je ne me détournais pas de mon rang de lumières et de beautés, celle de savoir aussi qu’un jour, un autre mot plus radical encore l’enverrait au tapis, au moment même où je le lui décocherai, parce que ce nouveau phonème m’aurait subjugué par son haut port d’insalubrité et d’ignominie.

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Je suis loin deux. Ils sont loin de moi. Je les oublie, ils m’oublient. Rien qu’une frontière de pensée entre nous, mais cette frontière est à sa place en moi, en place nette, délimitée, infranchissable ,bien en assise et en aise. Dans cette colonie de vacances, à Thiétry, petit bourg des Vosges, à en croire l’exclusivité et la précision de mes souvenirs, plus rien ne me ralliait à eux .Les déambulations sous la pluie martelées de chansons à demi paillardes, les comptines apprises ,sues ,retenues, psalmodiées comme des homélies, les jeux de balles, d’adresse, le rafistolage de sacs en toile, tout concourait à mon bonheur de trois semaines, durée de cette quarantaine où je m’épandais dans la réalité d’une joie en jets répétés, comme on se couche dans les herbes hautes et qu’on laisse le soleil s’affaiblir tant on y reste. Je m’étais exclu de cette famille de branques, famille bancale, famille de fous, famille de chiens, famille de si peu d’esprit, de si peu de cœur,et j’aurais bien aimé qu’il en soit ainsi pour tout le temps à venir. A trop vouloir oublier les siens, ses parentés, on donne au néant, à la vie une bonne raison de nous en vouloir, et tous deux m’en voulurent. Une justice venue de je ne sais où, de qui, me rendit à la colère. Sans nouvelle de moi, aucune carte postale, aucune lettre ne lui étant parvenues depuis quinze jours, ma mère, redevenue mère par le miracle de s’en rappeler, prétextant quelque funeste fait, téléphona au directeur. Ce soir là en technicolor, sur un écran géant qui fronçait au vent frais, Remus et Romulus s’entretuaient en un combat fratricide, les deux blocs de nerfs, dans des étreintes à étouffer un bœuf, dans l’idée de fonder la ville de Rome se charclaient les chairs, chacun voulant délimiter l’espace de la ville à sa façon .J’ai en mémoire que l’un des lutteurs, se saisissant d’un bâton traça sur le sol une ligne toute en profondeur, ornière immense et défia quiconque de la franchir. Peu enclin à suivre le dirlo, il me força la marche vers son bureau, m’intima de prendre le téléphone en main, et de parler à ma mère. Je refusai de l’entendre, de l’écouter, d’avoir à mon oreille sa voix qui n’était plus de ma proximité. C’est là qu’elle déguisa une nouvelle fois une des versions de l’existence. Elle m’annonça que mon chat était mort, avec l’intonation remarquable de ce qui est dit dans le détraquement des sens, un peu comme après une beuverie, que la bouche reste sèche, cousue à moitié, et qu’il faut dépêcher les mots pour qu’ils heurtent celui qui les entend. Mon chat était de ma nature, dans mes spiritualités, c’était une bête à qui je susurrais de la valeur en mots,  qui amoindrissait mes larmes, ma douleur quand elles me collaient au corps. Je ne répondis pas à ma mère, mon silence devint une inflation de tous les autres silences, ceux de mes nuits à attendre que passe la nuit, ceux de mes humiliations, ceux de mes inerties ou de mes envies d’en découdre une fois pour toutes avec elle. Ces silences là s’ajoutèrent à une nouvelle obstination à me taire, à me tarir, mais à ne pas oublier pourquoi je me tus, pourquoi je me taisais. De retour au dortoir, Claude mon moniteur, homme de bien, homme de vérité, me dévoila la supercherie, le bas et vil stratagème qu’avait fomenté ma mère pour m’entendre. Mon chat n’était pas mort. De l’amertume et de la méchanceté me couvrirent ce soir là. Ce soir là je ne mourus pas, mais presque, je pensais à une fin de vie, je l’eus en conscience, j’ignorais tout du mot suicide, mais je connaissais celui de meurtre, j’aurais pu dans cette nuit être un matricide, oui j’aurais pu….Je m’endormis comme s’endorment les enfants ébréchés, cassés, rompus, je m’endormis mal, avec les yeux ouverts, ouverts sur quoi, sur qui, ceci n’est plus dans mon souvenir, ces yeux ouverts, ils le sont encore aujourd’hui sur toutes les bassesses, ignominies du monde, ils le sont et le resteront.
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C’est une médaille en or caratée un certain nombre de fois. Je l’ai prise dans une boîte en carton où jaunissent toutes les photos de mon défunt père et qu’elle garde comme des reliques, tout en les imbibant du nombre de ses pleurs. La chaînette a disparu. Cette médaille je la tiens en poche, elle est l'intrusion en moi d’un homme que je n’ai pas oublié tout en voulant le perdre, elle me révèle qu’il est encore de ce vivant qui s’accorde aux choses qu’on cite, qu’on retient, qu’il n’est pas d’une impropriété de mon imagination ,une production, un dérivé de mon esprit occupé pourtant à vouloir l’écarter, mais qu’il est simplement et proprement, parce qu’il en a toujours été ainsi. Il est vivace aussi parce qu’il ne m’a pas dépossédé de cette présence en absence configurée, parce qu’il ne s’est pas désemparé de moi définitivement, comme s’il voulait se confondre dans mes souvenirs et mon sang, que sa compagnie ne s’est pas restituée d’elle-même, d’un seul coup .Il est ,et restera intégré aux heures de ma vie, les plus sombres surtout. Cette vierge est ceinte d’une auréole qui pondère son doux visage, le clairsème ,l’éclaire, elle est comme en élévation, éthérée et radieuse, je la salue avec mes prières avant de m’endormir, l’enserrant dans une de mes paumes. Elle me dicte ma conduite, me demande de prendre soin de son image, dans mes idées et dans mes mots, et bien qu’elle ne soit que plaquée en or de peu de poids, j’ai pour elle une haute considération, mon jugement d’elle est un essai d’absolu, une constance à la maintenir, à ne pas m’en éloigner, à ne pas l’affaiblir, ni elle ni le médaillon. Comme elle est de cet essentiel à me modeler dans la substance de l’absent, à me donner ses traits, le contour de son visage, son regard ténébreux, je consens à toujours la garder sur moi, et en moi, en deux faces, l’une matérielle, l’autre en idéal, avers et revers de vivre, cette juste place lui est un droit. Dans un tiède après midi de printemps, quand ma mère m’eut harassé de coups, trafiqué la cervelle, rendu le corps lourd de lacérations, quand je vis le ciel tournoyer, partir en des obliques, quand m’atteignirent le chagrin , la nausée, et jusqu’au vomissement, quand je m’empénétrais une nouvelle fois, je n’eus plus pour cette Marie mère de Dieu que de l’obscénité, du dégoût. Une autre voix dérailla en moi, la voix du mépris, de la colère, je mis ma main droite en poche, saisis entre le pouce et l’index la sainte piécette qui ne l’était plus, et sur laquelle je crachai à plusieurs reprises. Le lendemain sur le chemin de l'école je la jetai dans un caniveau.
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Je l’ai transformé en fibule. Il est plaqué contre ma poitrine, ne bouge pas, peut-être la pulsation de mon cœur l’oblige t-elle a quelque tranquillité? C’est un lézard, un lézard ordinaire, ver de vert vêtu, petit pattu comme sous perfusion, que j’ai dégoté sur le muret du jardin alors qu’il se paralysait au soleil d’été. Il est de cette prolongation, de cette propension que j’ai à choper tout ce qui rampe, tritons, orvets, salamandres, ce qui serpente entre les roches, plonge dans les marais ou se planque sous les fougères moirées de rosée. Il me semble que je le contente en le laissant accroché à ma chemisette, que mon pouls le berce , l’endort. Il est là comme un billet doux, une effigie, une inscription qu’on n’efface pas. Quelle absurdité me vint alors en idée de vouloir entrer en classe avec ce minuscule reptile collé contre moi, de là  où viennent les chamades et les  belles déclarations ? Je l’ignore, c’est pourtant ce que je fis. L’instituteur s’insurgea aussitôt à cette vue qu’il jugea comme une provocation. A la valeur initiale d’être un élève, il rajouta que je lui devais obéissance, m’ordonna de regagner la cour et de laisser mon ovipare à la liberté qui lui était due. Je refusai. D’un revers de la main qu’il déploya avec violence sur mon torse pour dégriffer, dégrafer la bestiole, il abattit celle-ci sur le sol, sa queue se rompit, et comme la mort ne lui vint pas, elle prit l’esquive sous les bancs. Avec la patience de celui qui a guetté un animal qui va s’étouffer dans un collet, j’ai à quatre pattes glissé sur le parquet ciré, ai repris mon lézard qui s’était replié sur ce qu’il restait de sa substance, l’ai enserré dans une de mes paumes, me suis redressé comme pour un affront ou une confidence, ai immobilisé le maître dans mon regard, ai franchi le seuil de la salle de torture où tous les élèves s’éteignaient dans un froid silence, longé le corridor où j’entendais crisser des craies sur des tableaux, cris jetés à mon encontre, nouvel opprobre à venir, descendu les marches poreuses qui se délitaient, et dans le pré qui avoisinait la cour de récréation, posé dans l’herbe sèche, jaspée le petit démembré, à qui je murmurais des amicalités, avec en tête l’écho d’une semonce et celui d’une injure. Dans les minutes qui suivirent, je comparaissais devant le directeur…
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« Alléluia, krepali su pas i kuja. »Ces six mots en sens éperdus, énigmatiques, dans cet âge où j’ai en égard des aînés, j’ai présumé de ma force à les retenir, et pourtant je les retins. C’est Ante, un de mes oncles, trentenaire paillard qui m’en imprégna la tête, qui m’en récompensa pour une extension de la langue slave, celle qui était nôtre, et j’aimais ça. J’ai la bouche comme en inflorescence, en phosphorescence, tant de prononcer cette phrase, m’est un bel accompagnement ,doux bruissement de sonorités annelées tel un vers qu’on déroule parce qu’il chante, qu’il s’aorte à ma respiration, à mon sang. Balancement de dièses et de bémols en de suaves bégaiements, comme l’onde qui couvre l’eau, comme la traversée d’un gué, et qu’on a glissé sur aucune pierre pour le franchir, comme le cache- cache d’un levraut dans la garenne. Oui ces mots, qui n’ont ni visage, ni tessiture qui puissent être de ma compréhension, s’ourlent, tanguent, valsent, roulent au palais, s’y agglutinent, puis s’en débinent, pour une annonce, une proportion de langage inhabituel, une dérive verbale. J’estimais donc leurs rondeurs, leur architecture de voûtes , de saillies, mots d’églises, de voyages, mots d’encablures, parce qu’ils mettaient entre Ante et moi une si courte distance, que je m’en rapprochais pour d’autres citations, une nouvelle amitié. J’avais la certitude que les mots étaient des façons, des patrons déliés du feuillet qui les porte, qu’ils étaient conçus, ciselés, travaillés, fabriqués pour de la goberie, du jargonnage, de l’exclusion ou de la garderie. Bref qu’ils vivaient, et qu’à les prononcer c’était une histoire qui commençait. Ils vivaient donc parce que je les disais proprement, ils vivaient mieux encore dans le libertinage, ils vivaient parce qu’ils étaient des contenants, ceux de mes désirs, de mes clartés, de mes opacités, de mon dessein à y entendre ce qui était de ma nature, et comme ils contenaient, ils se relâchaient parfois de leur trop plein, ils débordaient,  je débordais avec eux, en accord avec le corps des mots et le mien. Je compris, que rien n’était sans les mots, que le monde n’existait pas, qu’il n’y avait que le néant qu’on ne disait pas, ou si on le disait, on le disait mal, parce que c’est un mot de fin, un mot trop en initiale, une épitaphe en sorte, un mot pour sceller ou clore, un mot de mort quoi. Je me suis donc saoulé de cet « Alleluia ,krepali su pas i kuja »tout dégoulinant d’eux, je les mâchouillais, les mordillais, les titillais ,les coulais en des nœuds, en faisais des capsules, des capuchons. Je m’en amusais en tous lieux , devant chacun, un soir chacun fut mon père. La baffe traversa ma face. « Qui t’a appris ceci » .« C’est Ante, papa ».Je ne sus jamais quels furent les propos de mon père à la figure d’Ante, ce que je sus, que je retins, c’est que cet « Alleluia, krepali su pas i kuja »devait à présent rester dans une de mes marges. C’était une injure. Cette injure, aujourd’hui encore ramène à mon souvenir un homme que j’aimais ,mon oncle.
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Le couteau est à sa place, dans le tiroir de la table de la cuisine, cinglant, tout en lame effilée, froid métal pour des éventrations. C’est celui qui est d’usage à étriper les lapins, à les éviscérer. Il est d’usage aussi, que chaque dimanche, avant que j’aille à la messe, tôt le matin, nous menions mon père et moi nos pas vers les clapiers pour officier. Dans mon grouillage, brouillon d’idées, en insertions de formes semblables, tuer, écorcher, voir clamser une bête, me vient à l’esprit. J’ai pour lui ressembler, pris le couteau, défait la virole, et le vide m’aspirant, ce vide contenue dans tant de vies réelles, ce vide qui emplissait mon cerveau, me suis dirigé vers les cages grillagées où dormaient  serrés comme des enfants contre le giron d’une mère, les bestioles. Je saisis alors un lapereau par les deux oreilles, l’extirpant d’entre les siens, dans des glapissements en couches simultanées, bruits retentissants d’un corps avec lequel je veux en finir, et sans tremblement aucun, en faisant dans le concret de l’existence, celle de mon père, quand il se chargeait de cette besogne, ce concret tout en grenat, en cloques de sang, en épanchements de glaires qui tombent sur le ciment dans un épais cliquetis, j’ai pointé le poignard vers la gorge de l’animal. Dans ma promptitude à l’exécution, la frontière entre la maladresse et l’inaptitude eut ses contradictions, son revers, revers lourd de conséquences. Le couteau referma sa lame sur ma paume gauche. Clic ramené à une seconde sans terme, clic tiltant d’une fin de partie. Une estafilade de plusieurs centimètres s’étendit, profondeur et douleur mêlées. Ce n’est pas le sang de la bête qui gicla, mais le mien. A ma soif d’exiger une mort, vint s’adjoindre une colère fulgurante, une rage en expansion de râles, celles d’avoir failli, une façon aussi de conscience, celle de l’évidence, je n’étais pas à la hauteur, je n’avais pas l’âge, je n’étais ni en âge, ni en raison de commettre ça. Je regagnais la cuisine. Des taches violacées, celles de mon imposture tracèrent sur les dalles du jardin le chemin de ma déveine, de mon ignorance, couleurs de la défaite, rouge, rouge de la rogne ,rouge en saillies de cruauté indue. Je montrais cette main assassine à mon père. Il l’égoutta sous l’eau froide, la chair impure avait payé le prix fort, mais elle avait payé. Mon père se tut, il enchiffonna la senestre dans le torchon qui pendouillait sur une des barres du fourneau. A nos deux fièvres multipliées par l’énorme blessure, vint s'adjoindre celle de ma mère, mais en cris et en pleurs, témoignage si aigre et si vif qu’elle en perdit connaissance. Je n’ai pas oublié le couteau ,je n’ai pas oublié l’entaille, je n’ai pas oublié la cicatrice, trace visible de mon forfait. Je n’ai pas oublié les larmes de ma mère, je n’ai pas oublié qu’elle pleurait, qu’elle pleurait pour moi.
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Quand il fut rassasié, quand il n’eut plus faim ni soif, il s’essuya la bouche dans la nappe blanche, il y laissa la trace de sa collation, trace de lèvres qui s’étaient si souvent closes sur ses faiblesses humaines. Elle le regardait comme un petit animal fragile qui revient du mauvais côté de la clairière, abattu , rompu après une course effrénée, et se répand en âcres odeurs. Lorsqu’elle s’avança pour desservir la table, il la saisit violemment par le bras, main d’étau sur une chair d’orge pelée « Qu’as tu donné à manger au petit à midi ?» « Rien »répondit elle « Il n’avait pas faim ».Elle mentait, il le savait. Son visage détourné de son existence matérielle se fit noir, la colère le prit une fois encore. Il la renversa sur le sol, piège des coups francs sur un rectangle blanc, sévérité qui va d’un maître à une esclave. Il n’était pas dans un état d’âme, mais dans un empire de pires, il l’ébranla…Tchouk attendait dans le salon, il n’était pas à sa place, je n’étais pas à la mienne. Notre invité ne but pas la pinte qu’elle lui avait servi. Il entendit les gémissements et les pleurs. Cette évidence qu’il ne connaissait pas lui devint un tourment, une clairvoyance. Tchouk se porta à la cuisine, se posta devant mon père, lui dit que c’était un homme indigne, qu’il ne reviendrait plus dans sa demeure. Tchouk tint parole. Mon père perdit un ami. Je savais que cette perte était lourde, terrible secousse qui circonscrit son cœur et le mien. Moi empêché de dire, je laissais mourir au-dedans, en plans distincts, deux êtres que j’aimais, l’un qui m’élevait, l’autre qui m’estimait.
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Je n’aurais pas dû laisser passer mon enfance, mon enfance au verbe résolue, mon enfance remuante avec ses subtiles contrées. Je n’aurais pas dû la loger dans le grain du tamis de leurs discordes. Je n’aurais pas dû laisser cette enfance siffler les stridentes rengaines, les scies ,les airs rauques d’un esprit insatisfait. Je n’aurais pas du laisser mon enfance monter dans les nuées ,que de sales comètes traversent comme des boulets cinglants. Je n’aurais pas du laisser mon enfance à sa fixe dimension, à ses segments d’étranglements, de salissures et de détresses. Je n’aurais pas dû laisser mon enfance peser sur ses propres nerfs, sur ses girations intermittentes, à l’absurde nécessité de la boucler, quand la craie traçait sur le tableau le tourbillon des heures où ils me parvenaient encore avec leurs conspirations et leurs blasphèmes. Je n’aurais pas dû laisser cette enfance à l’obstination de l’enfance, mais dans l’approbation des déités muettes qui s’établissaient dans chacune de mes lectures, dans chacun de mes rêves. Je n’aurais pas dû laisser mon enfance s’interrompre, s’étendre au contrôle des père et mère aux sombres solennités d’être des parents morts. Je n’aurais pas dû laisser mon enfance se dédoubler au labeur d’une lucidité qui ne m’incombait pas. Je n’aurais pas dû laisser filer cette enfance dans l’impensable et impossible rhétorique des grands, quand aux horlogeries du cœur, les pignons s’étaient broyés, figés, raccrochés à un temps de mensonges et de craintes. Je n’aurais pas dû laisser mon enfance comme un pont suspendu au dessus des horizons mornes, que des corbeaux creusent de leurs becs avinés. Je n’aurais pas dû laisser cette enfance marcher seule dans le monde réel, entre les aliénés du sens , les aliénés de la parole haute, de l’injure. Je n’aurais pas dû laisser mon enfance au carreau s’appliquer les jours de pluie, de silences et de drames, dans la pâleur acide des intérieurs sans soin, lorgner sur les lames profondes des fondrières aux messages méjugés, sur l’avancée de l’eau incomprise à ses traces, comprimée dans l’étiage des étés aux langues d’or.
Je n’aurais pas dû laisser cette enfance planter tant de secrets dans  les paumes entaillées du bobardeur de contes, de farces, de fables que j’étais.. Je n’aurais pas dû laisser mon enfance se poser dans l’interligne ,entre les points et les excuses, contrefaçons des faits établis par des aînés en défiance de leurs propres regards. Je n’aurais pas dû la laisser entière à la convulsion du charbon et de la houille, moires mariés d’un deuil fécond, quand par pelletées je les jetais dans mes enfers par le soupirail. Je n’aurais pas dû laisser mon enfance à l’homme qui la poussa dans les géométries sédimentaires, conglomérat de peurs ,de frustrations, celles du tâtonnement, de la mal séance, de l’idée d’un nocturne séjour et du désœuvrement, comme autant d’étoiles en vision repoussées, par les inconséquences de jumeaux anorexiques, qu’un suçon de néant darde d’épines phosphorescentes. Je n’aurais pas dû laisser mon enfance dans le se système de la corde, du mur et du bâton, de la trempe, de la feintise, quand aux heures de crier en intérieur, s’émouvait en moi le souple animal enchafouiné d’éclats et d’écorchures ,en parts inégales et violacées. Je n’aurais pas dû laisser cette enfance à ces plus élevés que moi, qui ne furent pas de commencement ni de commerce avec elle, et pourtant c’est ce que je fis. C’est ce que je fis avec elle, avec moi. Tout a commencé avec l’absence d’être.
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Je les vouvoie. Je les ai toujours vouvoyé, comme s’ils ne voulaient pas que je leur accède. Le vouvoiement, c’est aussi une part de cette soumission où je suis un obligé, obligé à de la comparution, obligé à être en apparence de droiture, obligé au taire, obligé à l’abject silence qui n’est pas un compromis, mais une primitive approche, obligé à des formalités d’anonymat, obligé à ne pas m’épancher, obligé à faire décroître  ma réalité d’enfant, obligé à toutes leurs obligations. Cette distance, je la ressentais comme un millénaire de retenues, une mort cérébrale quand j’aurais aimé leur dire « Tu »,une rature aux commissures de mes lèvres trop closes .Alors je le taisais ce « Tu »,il ne m’était pas autorisé. Il viendra plus tard quand je serai à ma place dans la netteté d’une périphrase ou d’une litote, plus d’aucun secours en somme. Ce vouvoiement, c’était tout perdre d’eux, ne pas leur convenir, c’était une de leurs inaugurations qui n’avait pas de fin, pas du mépris non, juste un intervalle, et quel intervalle. Leur monde et le mien étaient pourtant en similitude, tous nous secrétions malgré cela, une  déficience, celle de l’amour, tous nous portions une part de deuil, étions au service d’un immense désarroi, empénétrés dans de l’ obscurité, celle qui va de l’absence à l’absence, par les chemins tortueux de la déraison… A chacun le même esprit était pourtant donné, mais que faisaient-ils du leur, sinon de ne pas le distinguer?Cette manière de primauté, fallait-il qu’elle me fasse si mal, qu’elle me mette dans cet exil, où trop souvent délaissé et muet je me vouais à de la petite vie en traîne? Etait-il dans leur nécessité de donner une telle dimension à leur être, alors que le mien valait par toute l’existence à venir et à contenir, dans cet autre âge où leur détachement pourrait suivre le cours solennel de cette petitesse d’âme qui était la leur, et à laquelle je ne consentirai plus? Dieu sait combien de temps j’ai mis à m’alléger de cette allégeance. Cela aussi je ne pouvais le leur pardonner.
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Je les entends dans leur intimité., Corps à corps redoutables dans une langue sans distance, sans retenue, signes et naissance de signes en des râles incontenus. J’ai mis au rang des obscénités ce grouillement confus qui me parvenait. Tout d’eux convergeait jusqu’à moi dans un dégoulinement d’insanes pensées. Comment pouvaient ils se tordre et se détordre, en nœuds, en torsades, en lacets, en d’ardentes morsures, alors qu’ils ne s’aimaient pas, qu’ils s’accoutumaient dans la constance de coups, de castagnes et d’injures ?J’étais dans un âge, où je croyais qu’il fallait s’aimer pour aimer, alors savoir qu’elle se faisait foutre m’était une nausée. A ces pointes, ces piques qui me perçaient, venaient s’adjoindre des palpitations, l’idée de deux vies voraces qui plongeaient dans la nuit. Les miennes souvent étaient d’une seule page ,déchirée, découpée, puis jetée sans que quiconque l’ait lue. Ces nuits ramassées, entassées puis éparpillées dans d’autres nuits, je les ai considérées comme béantes, tant elles auraient pu m’engloutir, tant je les accrochais à l’insincérité de leurs fièvres. M’écœurait aussi de connaître qu’il la boutait, s’arquait sur elle, qu’il la bourrait de son sexe, qu’il allait se répandre  dans son bas ventre, ayant fouillé ce trou infecté de leurs âcretés communes, qu’il pesait de tout son poids sur sa poitrine, s’y déployait comme un animal en rut, lèvres et lèpres mêlées par du consentement  décliné  dans une petite mort, celle d’un laps de temps. Je n’ignorais pas qu’un sexe se tendait dans le désir, dans le vertige des sens sans résistance, cela aussi m’était laid. Cette démesure lubrique, cette perfusion anormale dans un endroit plein de sang, de glaires et d’humeurs abjectes, me semblait être une déjection dans un égout, dans cet orifice qui va à la vie ,et la donne. Pourtant je n’y voyais que hideurs et dégueulasseries. J’étais dans la connaissance de l’accouplement, du coït, mais leur primitive liaison m’était donnée à entendre comme une conception brutale du plaisir. Ma tête était giflée, non par une main, mais par l’idée que je me faisais de cet asservissement. Je n’y trouvais aucune beauté, aucune grâce, aucune chaleur, cette attache là valait l’attachement d’un esprit malfaisant en son sabbat. Je voulais en rester là.
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Dans la piétaille on parle. On parle et j’entends. J’entends que quelqu’un s’est jeté d’un toit, celui du bâtiment où dorment en rangs étroits, dans des turnes malodorantes tant elles ont été laissées à l’abandon, les trimailleurs venus d’outre Méditerranée. Les murmures sont des pulsations, des chuchotements, ceux de ces hommes venus fouiller dans les mines, se tremper dans les aciéries, s’embourber dans les chantiers pleins de pestilences et de vases répugnantes. .La guerre est en glissades, en filigranes obscènes dans les bavardages. Elle est à l’effigie de cette grande faucheuse macabre, désarticulée, qui met son pas dans le pas des hommes pour leur voler leur vie, leur vie d’à bout de souffle, leur vie vertueuse, celle qui est cachetée, scellée sur chacun des visages, sur chacun des linges de ces travailleurs immigrés, imprégnés de sang de sueur, de peurs aussi. Cette mort elle s’est insinuée jusqu’à moi par la bouche des aînés, sous le nom de suicide, parce qu’on ne peut l’appeler autrement, parce que c’est un mot de fait, un mot réel pour dire le pire des sentiments, le pire des desseins….Le conflit dans ces années là emporte des hommes dans les tranchées, il les couche dans le désert, il en abat d’autres sur le seuil des portes, il les descend dans les ténèbres au seuil des maisons, il leur fait boire du poison, de la rage, comme une maîtresse rancunière vautrée dans un  péché capital, qui marche dans la nuit, accrochant au ciel ses noires laitances ,sales dégoulinades contenues en des mains assassines ,pour assombrir les chemins, endeuiller des familles, forclore de solitude les survivants, déblayer ce qu’il reste d’humanité dans cette race ânonnante qui a usurpé l’amour. Une de mes tristesses est venue de cette évidence, on pouvait vouloir mourir. On pouvait mourir rien qu’en le voulant, à parler salement on pouvait crever de son désir de crever .Non parce qu’un cerveau faible nous y aurait contraint, mais parce qu’il est aussi dans la condition de l’être, de pouvoir se soustraire à la vie quand il la désenviait. Les jours suivants, le mot « Suicide »m’étant révélé dans ses perplexités, ses complexités, ses feux tremblants, son troublant sillage d’inconforts et d’ennuis, je pensais qu’au plus tourmenté de mes jours, j’irais à la mort de cette façon. Cette liberté m’était due, je le savais, je l’exigeais, j’en avais à présent la charge.
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Ils m’ont masqué. Le toubib et la sœur m’ont plaqué le visage dans l’âcre puanteur d’une potion et de la nuit. Ils vont m’asticoter le zgeg, quelque purulence s’y est logée, maçonnerie gluante, mélange de sanie et de lambeaux de chair encollés. Ils vont me gazer, ils vont me tuer pour officier. L’hôpital porte le nom de Sainte Barbe une dame qui n’est pas glabre pour un rond, c’est là qu’on opère les mineurs, les enfants de ceux là aussi. J’ai cinq ans, je baragouine qu’on ne me fasse pas mal, mal je l’ai déjà quand je vais pisser, mal je l’ai quand d’une chiquenaude je tapote mon sexe qui dégoutte pour en extraire les derniers dés d’urine. La douleur au bas de mon ventre et de sel, de poivre, mélange d’épices acides. Elle est en oripeaux, en couches d’un liquide jaunâtre qui se répand jusqu’à mes cuisses quand je sors des chiottes, elle se fiche dans mon prépuce comme une radula râpeuse qui le bouffe au-dedans….Dans une langue que je ne comprends pas, la nonne, blanche de robe, noire de ma colère, me demande de m’ajuster aux mots qu’elle prononce, barbituriques en guise d’éloignement dans le sommeil. Je répète, ânonnant comme un débile enthousiasmé, qu’un avion à réaction, avec un facteur à son bord, m’a piqué le bout du nez. Je n’ai pas le temps de me mettre en bouche la longueur des syllabes, que l’éther me serre, me prend, me plonge dans la mort…Au réveil, je suis cousu dans un pyjama blanc rayé de bleu, sur pieds dans une chambre blanche, carrelée de blanc où s’alignent d’autres rectangles blancs avec à leur bord des enfants dans le même âge que le mien, petits taulards qui ont subi la même condamnation. Mon sexe est enrubanné, encapuchonné d’un chiffon verdâtre, mais je suis en vie, je suis debout et je marche. Maladroitement, mais je marche. Une membrane en moins, un bout de viande en plus.. Lui m’a ramené un ballon bariolé ficelé à une raquette en bois, il m’embrasse sur les deux joues, me juche sur ses épaules, longe un long couloir plein d’odeurs, de bruits désagréables .Dans le parc de la clinique qui résonne du piaillement des étourneaux, il me montre comment on joue avec cette pelote, comment on rit, et comment on oublie la douleur.
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Ca bavait du ciel, ça transpirait de la nuée, ça pleuvait de partout des gouttes épaisses comme des baies translucides, urées d’un dieu moribond qui gonflaient les caniveaux, s’épanchant en rigoles dégoulinantes d’une eau sablonneuse et saumâtre tant elle venait du très haut, ayant de transports en transferts et de transferts en transfuges pris au désert ses ors soufrés et à la montagne ses odeurs d’alpe et de feuillus. Et j’aimais ça, j’aimais que mon ennui prenne ses formes, ses pauses dans ces démesures aériennes, j’aimais m’alanguir à la fenêtre, être là tout à m’inonder des pensées les plus funestes, mourir à dix ans ça a du sens, ça vaut, ça vaut autant que de crever à trente d’une bizarrerie pulmonaire, à quarante d’une quarantaine mal placée, à cinquante d’un jamboree trop et mal fêté, quand on aurait dégueuler tout son jus jusqu’à son sang et que l’ambulance serait arrivée avec des distances de temps retardé. Ca valait ,parce que je ne voulais plus du monde des hommes, du monde des miens, des grognasseries puruleuses de l’innommée, de ses dégueulis répugnants quand elle insupportait tout ce qui va et vit. A trop vouloir bouffer de la belle existence, elle se complique, elle dérive, prend des tangentes, bifurque, se plante dans les chicanes, se planque dans les angles obtus, inconséquemment, les coins , les recoins où on fait la grande lessive de l’âme ,la circoncision du cœur avec un bistouri souillé, tout ça pour en défalquer les traces d’étrons les traces de cette mémoire varicieuse qui les porte, eux avec leur fonctions primaires, primitives, me piétiner, m’abattre, m’arracher des larmes, me noyer dans du chagrin. Les jours de pluie, les dimanches surtout, étaient de ma maladie, je me retirais dans ne de mes insondables parcelles , avec des idées de meurtre , de suicide. Les temps de pluie sont sales, cette saleté et saloperie ont quelque chose à voir avec l’indisposition à être, avec la tristesse et la conscience de cette tristesse, ce quelque chose a toujours les traits d’une lourde peine verrouillée qu’on ne peut déplacer. Elle est d’un barbouillage d’anthracite et de suie, s’habille d’un velours chitineux pour le poser contre notre chair,  nous oblige à y penser mal et maladroitement. Et là ,devant moi, tout était à ne plus pouvoir que retomber dans la crasse du devenir. De la flotte, de la flotte, des tourbillons d’eau  comme autant de pleurs, ceux des années à attendre que ma nuit ne soit plus reconnaissable à ses basses altitudes.
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Elle a refilé à  Antun de la meublaille pour qu’il puisse s’installer avec sa femme dans un bâtiment sordide bouffé de salissures et cloqué de toutes parts….Il fut un jour qui ne les servit pas, un jour rompu, un jour tribal où ils se dégueulèrent à la face autre chose que des parentés, parenthèses d’insultes ,de bêtises bien affranchies, de courses après je ne sais trop quelle mort. Antun quitta notre maison, affligé, abattu comme un animal que le dompteur a obligé aux descendances, pour qu’il s’aplatisse, rampe. Je le suivis sur la route boueuse, mon pas dans le sien, ma raideur dans sa précaution à ne rien proférer d’insane. Je tenais tout entier dans cet échange aux multiples reprises, le leur, quand le gong a retenti et que l’un est sonné, tournicote comme un pantin sur les planches avant de choir sur les lattes entrecroisées, et voir la populace applaudir de ce coté ci où l’on tue. Antun savait que je l’aimais. C’est de lui que me venait le goût des mots nonsensiques , de lui que j’apprenais la couleur de l’amour, les cercles, les courbures du monde, ses artifices et ses duplicités. De lui que je savais les combinaisons des chiffres et des cartes pour faire des sales tours aux plus âgés. Mon oncle se taisait sous le coup d’une tristesse pas rapiat pour un sou ,qui le serrait à la gorge, lui nouait les entrailles, lui perpétrait un grand ménage dans ses idées pendant des semaines…Il fut un jour aussi, où ma mère ,sortie de derrière son castelet d’humeurs, pour du théâtre à domicile, celui dont elle avait fait sa science et son métier, adroitement ,avec cette vile habilité qui est donnée aux coiffés de naissance, m’ordonna de me rendre chez Antun pour lui demander de restituer, le lit, la table, l’armoire et les deux chaises qu’elle lui avait donné. Une reprise de plus dans un match à trois.. Je refusai. Elle fut d’étuve, baveuse, laide, de visage chiffonné, sa main répandit ses économies de suffisance sur ma face.. Antun habite au troisième étage d’une répugnante bâtisse, toute en longueur qu’on eût dit une éternité de pierres pouilleuses qui se raccrocheraient entre elles pour magnifier l’idée d’une embarcation qui va chavirer.. Tout y est de guingois, les escaliers, la rampe tortueuse comme un alibi de bois, les chambranles avec leurs bruits de crécelles, d annonces funèbres, sitôt qu’on franchit un degré d’étage. Chaque palier sent la pisse, la vomissure, les incidences des vies aiguës rattrapées par les crachats des foutoirs ogivaux de la mine, des puits, des terrassements. Devant la porte de mon oncle, je restai prostré, silencieux, emballé dans l’aveu de ma faiblesse. Je n’ai pas oublié que j’ai une requête obligée à lui transmettre, des mots, de la baliverne à lui mettre en tête, de la fadaise, quoi… Les minutes sont en épidémie de verbes inconsentis, dans la tornade des sentiments forts et doux que j’ai à son encontre.. Ce matin là je ne frappai pas à la porte d’Antun. Je descendis les marches une à une, marches en pente abrupte, plein d’un engourdissement de sens, comme en bouillie de rancunes et d’anathèmes pour un autre que lui .Je marchais vers une autre correction.
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J’ai une voix dans les altitudes, sphéreuse en somme, une voix presque de donzelle comme certains disent, pensent haut, si haut que c’en est une tension que de les entendre. Cette voix pourtant, elle sait les moucher tous ces déplaiseurs, ces parleurs sur le dos des autres, ces débandeurs, ces débrailleurs de verbes, elle les mouche, parce qu’ils sont sous du charme et s’en défient comme des couards apostrophés par plus ingénieux qu’eux, plus vifs, plus enclins à de la majesté, elle les mouche avec de l’incision, de l’ellipse, de la stridence, des mots de port altier.. Elle me vaut cette voix d’être dans la chorale, devant les autres, ceux aux voix plus basses, plus graves, ceux qui ont  déjà muté dans un autre corps. L’instituteur m’a placé en tête de la troupe avec Jean et Yves. Tous les trois nous avons cette suavité en bouche, sous la langue, bien en assise au palais qui fait que lorsque nous psalmodions, nous semblons nous adresser à Dieu sans passer par les loges enchantées, un aller simple, direct jusqu’aux cimes les plus élevées. Monsieur Gerber, chaque mardi, après la classe nous remplit d’un vieux texte du moyen âge, motet d’influence monastique, que nous nous exerçons à reprendre pour des solennités ,des beautés sonores, que nous devrons déclamer devant les nôtres quand toutes les étapes de cet apprentissage auront été franchies, quand tout concordera dans le canon, quand les voix sauront se répondre dans l’approche et l’éloignement, ceux qui vont du chœur à l’âme pour prévenir d’une joie palpable…L’église s’est avoisinée de toutes parts, les bancs sont bondés, on dirait une arche chaloupant prête pour une excursion ou un pèlerinage. Parents, oncles, tantes, cousines, cousins, amis, amis des amis, tous sont là, bien présentés, assis, ajustés dans des costards amidonnés, des robes bon marché qui sentent la naphtaline et les suées à répétition…Moi, j’ai beau zieuter, parcourir du regard chaque travée, chaque alignement comme autant de clandestins en nombre pour un nouvel exil, une autre échappée, je ne vois pas les miens.. Ils ne sont pas venus, ils ne sont pas venus assister l’assistance, ils ne sont pas venus m’ouïr, m’entendre, ils ne sont pas venus s’arraisonner à ma chanson…Ca n’aurait bouffé qu’un carême de leur temps, ça n’aurait duré que quelques pulsations, que le temps d’un court métrage échelonné en douces béatitudes, en petite gloriole, que le temps d’une aspersion d’ostensoir à la face des fidèles, rien que le temps d’un somme en somme, ça ne les aurait pas étranglé, étouffé que cette musique dite par un nomade à la face du monde et de sa fiancée. Ca ne leur aurait rabioté qu’un poil de journée, un poil d’existence que d’être, de paraître dans ce lieu saint .Ils étaient ailleurs une fois encore, et ça me fit mal. Cela me fut douleur, honte et honte de cette même honte, rougissant tant elle débitait en moi, de la colère attrayée de chagrin.. Je n’en ai  chanté que plus juste, plus beau ,bien que meurtri, talé, étalé dans mes inclinations à la déveine, cette chanson qui s’époumonait d’un vielleux vers sa belle, en aubade angélique. Mes yeux avaient rencontré le visage paisible, tranquille de Denise. Elle m’écoutait avec sa douce figure.
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Sur cette autre photo, je me suis résolu à ne pas me montrer, ça m’est devenu une habitude, une sale banalité, une déférence à être derrière quelqu’un, d’être à la traîne, derrière une traînée, derrière un rabatteur, ceux qui ne retenaient pas de leurs coups de pompes, de leurs coups bas. A ces poses obligées, je répondais par la maladie de disparaître, de n’être pas là où ils l’exigeaient. Je me planquais, ils ne garderont de moi qu’un paquet d’ombre jeté entre leurs pattes, un colis infligé plaqué sur un rectangle en noir et blanc  qui va moisir. Qu’un petit bout de corps qui n’en finit pas d’avouer ses closeries, ses fermetures ,ses gonds glacés. Forcément à cet âge déjà, un enfant &ccte; que l’ exigence de dévorer dévore elle-même…Dans la soirée, je n’eus pas faim, un mal de bête qui aurait bouffé de ses propres déjections me troua l’estomac…Je tus la douleur trois jours durant, trois jours comme une corvée à laquelle je ne pouvais que consentir, trois jours à me plier, à me tordre, à courir aux chiottes pour des diarrhées crayeuses , des liquéfactions .Là-dessus ce renégat de temps qui jouait ses partitions d’inconséquences, dans ma tête, mes boyaux.. Puis ce fut la retraite, la vérité aussi qui me contaminèrent. Mon père, agacé par mes remontées gastriques m’ordonna de ne plus me taire.. Il fallait le lui dire. Je le lui dis. Je lui dis qu’au retour de la classe ,passant par les champs, j’avais avalé plus de fruits que tous les corbacs en une journée, et Dieu sait combien ils sont en appétit et en nuées.. Il palpa mon ventre, appuya sa main droite sur mon flanc droit, c’est là que la douleur était la plus revêche… A ne pas me plaindre, à cacher et à se planquer des mots, parce qu’il en était ainsi, parce que j’étais né avec le silence, que je m’y cramponnais, parce que j’avais peur de lui parler, peur de le regarder dans les yeux, parce que j’avais peur de montrer ma peur, peur de me courber, peur de ses règlements, ce soir là je payais cher l’entretien de mon mutisme… A l’hôpital, on m’ouvrit le bide, ça purulait là dedans, ça schlinguait , moisissait. J’avais frisé la gangrène, une saloperie virulente s’était nichée dans plus d’un de mes recoins, tout comme elle s’était planquée dans les ridules de chaque reinette. Je restais alité une semaine entière, une semaine toute en suées, en nausées. Une semaine en vomissements. Rien ne trouvait sa place au-dedans. Une semaine entortillée à des heures et des heures, à attendre une accalmie, le sommeil, et où la foutrerie de dire ne me vint pas. Lui, au nombre des fois où il se pencha sur moi ,il ajouta que chaque faute demande sa rétribution, la mienne était d’avoir mal. J’aurais davantage préféré qu’il mette de la tendresse dans ses accents, qu’il prenne en lui un peu de mes brûlures, de mes lancinantes afflictions. Il n’en fit rien. Je ne l’ai pas aimé ainsi. Son mécontentement lui fit le visage asséché, le visage de celui qui a réfléchi à autre chose de plus bas, de plus vil, cet autre chose venait d’ailleurs, il venait d’elle. Je le compris, ça n’en finissait pas d’être de la nuit dans son existence, ça n’en finissait pas ses secrets acides et mortifères…Mes paupières cette nuit là se refermèrent sur ma fièvre et la sienne, tous deux nous avions regardé de ce côté-là où il n’y avait plus rien à voir.
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C’est la Pâque parmi les autres jours. Avec nos crécelles que nous faisons pétarader, nous les enfants de chœur ressemblons à ces petits pâtres miséreux en quête d’une bergerie. A tue-tête nous braillons dans les rues du quartier ce que le curé nous a enseigné « Judas, die letze mahl fûr diese jahre ».L’explication de ces mots qui sonnent comme une sentence me sera donnée plus tard. Cette phrase, nous la crions à l’envi, elle est aussitôt couverte par les potins des godillots que nous traînons, par les crissements rauques des engrenages de nos manivelles de bois.. Puis nous battons les portes. Lorsqu’une d’elle s’ouvre, nous sourions, nous minaudons, gentils piailleurs qui mendient pour le Christ, du chocolat, des œufs de quoi le sustenter, des piécettes aussi, on ne sait jamais, ça a son utilité le denier du pauvre autant que celui du riche. Nous aimons les commerçants, ils sont aisés, généreux parfois. Nos paniers se remplissent dans l’allégresse et les remerciements. De la limonade nous est allouée, des friandises, celles qui collent aux dents, au palais et qu’on mastique comme des goinfres un peu braques, nos yeux brillent, pétillent. Pour ce qui est des francs, nous insistons, le flouze, le cash ont nos préférences. Le pognon nous servira à partir en excursion…De sonnettes en sonnettes, de paliers en paliers, nos sacs se font plus gras, plus lourds. C’est un temps qui n’est pas à l’avarice. Chacun le sait, personne ne se débine du don, et bien que carême soit là, des beignets, des gâteaux, des fruits nous sont offerts, plus que si nous nous devions de tenir un siège. Quand l’après midi met ses longueurs et langueurs sous nos tatanes, nous retournons vers l’église remettre à l’abbé la sainte récolte…C’est là que deux camps bien distincts se forment, la fronde va nous atteindre. D’un côté les lanceurs, de l’autre les lanciers, l’escarmouche est en branle, les œufs tournoient dans l’air, s’abattent contre les murs de la sacristie, ça dégouline en traînées d’or, ça bariole des chemisettes, ça peinturlure des pulls. On rit ,on fait les fous, on a une case en moins, mais on ne se sert pas de flingue, nous, nous guerroyons avec de la coquille, et ça nous met dans la joie…Le jour qui suivit, ce n’est pas le bruit des crécelles qui cogna à nos tympans, mais la mauvaise tessiture du curé avec des mots impropres à sa gloire, qui nous firent aussi piteux que des employés obligés de lisser le bureau sur lequel ils ont gravé le nom de leur belle.
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Ce n’est pas seulement d’être grisé qui est dans mes souvenirs. C’est la méthode que j’emploie pour vider un à un les verres qu’ont laissé les convives sur la table nappée de blanc, salopée par les coulaisons de sauce, de bière et de vin. C’est un dimanche. Les gens se vengent de ce jour parce qu’il les place dans leur vide, c’est là qu’ils se mettent entre eux pour fumer, pour parler de ce qu’ils aiment entendre, des drôleries ,des salaceries aussi. Quand l’alcool les prend, leur tape sur le système, ils sortent, ils vont respirer disent ils. Ca n’en a pas l’air du tout, car chacun se rattache à l’autre pour ne pas tomber, pour ne pas choir ,pour ne pas tanguer comme un somnambule préoccupé par le sommeil. D’autres dégobillent sur les troènes, sous le saule pleureur, des larmes leur viendraient s’ils n’étaient tant des hommes. Quant la famille de buveurs est toute à ses dégoulinades, qu’elle a quitté la table d’hôtes, je me saisis d’un verre, puis de deux, remplis le premier avec ce qu’il reste de liqueur dans le second, et je bois à la russe, inconvenablement, d’un trait. Je répète mes façons plusieurs fois de suite, quelque défaillance déjà me vient, de la gaucherie, ma tête part en congé, mon corps se détend, s’alanguit, s’alourdit, mes mains ne raisonnent plus. Je voulais toucher à la maladie d’être grand, frissonner de partout, sentir d’autres odeurs, voir le monde autrement, mais pour cela il faut un corps d’adulte, je ne l’avais pas. Après tous ces lapages, ces pourléchages, des voix me parvenaient en grappes sonores, incompréhensibles, proches et lointaines à la fois. On eût dit à l’ouie, elles étaient de bêtes qui geignent. Il s’avérait que j’atteignais des zones de turbulences, car bien que tout circulait en moi, ça circulait mal, du sens s’évaporait. Lorsque je voulus me redresser, m’assurer que je pouvais poser un pied devant l’autre, je m’écroulais sur la tapis .Moi aussi, l’alcool m’avait égaré, et poussait mon sang comme il le pouvait, du cœur au cerveau et inversement ,en rythmes incohérents. Puis m’ empoigna l’envie de dormir, il me semblait que les anges qui ont belle figure au dessus de mon lit ricanaient et venaient avec leurs trompettes me boursoufler les oreilles. Je m’endormis la face contre un des pieds de la table et je rêvais…
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La nuit des Walkyries, ça s’empoisonne de partout. La permission est gonflée comme une ogresse, au bide de femme enceinte ,et pleine jusqu’à la gorge d’alcools qui rendent heureux, sots, et ivres. C’est dans l’obscurité première, quand le jour a quitté ses appointements, ses places fortes, que la raison se barre, qu’elle met les gens dans du surmenage, celui de barioler la voiture du voisin, de lui péter son enclos, d’ouvrir les clapiers de cet autre, d’arracher les branches d’un cerisier ou d’un pommier. Qui donc remue dans les voiles sombres de la ténèbre, sinon des hommes abominables, fielleux, rancuniers, qui se ruent dans la ville comme une traînée de rats, pour y exercer leurs turbulences odieuses, farces de grotesques au faciès de fantômes.. Le matin, quand s’ébrouent les lueurs violettes dans le ciel et sur l’horizon, tout est désolation .Quelque ronde de nuit s’est faite dans les parages, ronde de loufoques qui ont esquinté des clôtures, peinturluré de façades, salopé des vitrines, brisé des carreaux, l’épopée des esprits que nul n’a pu voir a mis à sac des embouts de la cité, bousillé les feux de croisements, plié les lampadaires comme s’ils n’étaient que fétus, cassé des rétroviseurs, enguirlandé les chênes et les hêtres des chiffons sales, purulents.. Dans mon souvenir, les Walkyries sont des furies, qui dès le crépuscule ,au dernier jour d’avril, sortent de leur repaire, des hauteurs inaccessibles, et viennent pour une promenade impétueuse saccager la contrée. Vengeance intime de vieilles filles rancunières, qui en veulent à la race des hommes, peut-être pour ne pas avoir trouvé de  mari, et leur signifie leur amertume par un souffle quasi cosmique ?….Cet arrêté, elles le pratiquent depuis des siècles, elles sont venues prendre possession de leurs biens, les saccager en somme, comme elles ne peuvent atteindre à leur âme, puisque les homme se planquent, se barricadent, elles s’essaiment donc dans la nuit pour leur basse besogne. A dix ans on peut gober pas mal de choses, mais la vérité qui n’a pas encore toutes ses entrées dans l’enfance est cette fois-ci tangible. Voilà pourquoi on ne pouvait pas nous prendre pour de petits couillons, tant notre soif de savoir et d’apprendre nous mettait ,non sur la piste de ces divinités muettes, mais sur celui du bon sens à qui l’on avait donné rendez vous pour une reconnaissance.
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Il est mort, Yves est mort. Noyé. C’est un après midi d’août, lourd, orageux. Ce que j’entends m’est une immense confusion. N’être plus, cela peut être ,je le savais, mais Yves dans la matinée jouait encore avec moi, au ballon, dans le verger où nous avions délimité les buts avec nos deux chemisettes. C’est là qu’à grands coups de shooterie nous cognions dans le cuir rond, découturé, avec nos espadrilles reverdies par les herbes…Voilà pourquoi c’est du débris qui me parvient, du débris de mots tout en sales murmures, de la brisure aussi, entre de l’étranglement, de la noirceur, des dits auxquels je ne veux pas consentir, en trouées ,traînées de fatigue, de lassitude, de dépause.La mort, je la voyais autrement. Comme une automobile qui s’enfonce à cent vingt kilomètres heure dans le brouillard. Je la voyais dans la vieillesse due à chacun, à tous. Partir de la vie à douze ans à peine, c’est dégueulasse ;c’est contrefaire ce qui nous est dû, exister, exister jusque dans un grand âge, pour aller ,construire, faire, fonder, obliquer aussi, tout comme prendre place ,position ,en de beaux endroits ,de beaux moments, que nous aurions chéris, désirés, voulus ardemment…Le lendemain, Yves est allongé sur une variante de tréteaux ,à la morgue, des draps blancs l’encombrent ,une couverture rouge lui va jusqu’aux genoux ,ses mains sont jointes sur son ventre, son visage est gras, gonflé, bleu, violacé, ses yeux se sont clos sur le monde ;celui de notre enfance ,celui des hommes, celui qu’il ne servira pas, qui ne lui servira plus.
Je me suis signé à sa vue .Tout en plis, en replis et plissures de paralysé, en crépuscule d’être,  je taisais ma douleur ,celle qui me saisissait dans mes temps les plus noirs ,et cette autre ,quand tout débordait de moi, d’entre mes rages et mes écœurements…Je n’assistais pas à l’enterrement .Je me suis écarté d’Yves ce matin d’été alors qu’il dormait dans son caveau de bois, pour mieux m’en rapprocher dans la prière et le souvenir.
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Sur le veston de cuir fauve du charbonneux, elle a débouclé des cheveux blonds. Ceux de Dalida…Elle est dans sa puérile persuasion, en est envahie, elle est rognée, bouffée par sa certitude, il a couché avec la chanteuse..
C’est  une de ses boutades, celle d’ un soir de douce beuverie, à la lisière d’un de ses commentaires qu’il a laissé admettre que c’était sa maîtresse.
Elle, elle a opté définitivement pour ce sens .C’est un trompeur, il la cocufie ,il ne peut en être autrement…Les propos qui débordent d’eux sont frappés d’incohésion, d’incohérence ;à la lucarne de leurs sentiments, ils se confondent en parjures et insultes.
Comme elle s’entrechoque encore et encore dans sa rigidité de faux savoir ,dans une imagerie durcie, fortifiée dans son cerveau malade ,elle se dépouille en saugrenus mécontentements .Il voudrait en rire ,mais elle l’empoisonne de tant de mots orduriers qu’il l’atteint au visage de sa puissante main.
Elle va loin, trop loin .Lui dans sa tristesse, sa colère aussi ,il ne peut tout contenir, il la gifle une fois de plus…
Elle ne se tait pas, n’entre pas en silence, trop touffue de ses imbécillités…Il s’est reculé de plusieurs pas, elle a saisi un couteau..
Il a quitté la maison, plus vertical que jamais. Dans la nuit désensablée à mes yeux, je l’ai attendu. Son visage crépusculaire témoignait d’un arrosage plus amer, plus acide que ceux qu’il ramenait d’après le boire avec ses compagnons au sortir de la houillère…
Il s’est replié ,crispé ,en s’éteignant sur le canapé après avoir ramené le plaid jusqu’à sa silencieuse figure, il pleurait ;il pleurait sur un nouvel éteignoir de lui-même.
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Sous les escaliers de la maison, en une semblable grappe nous nous sommes recueillis. Sylvie, Estelle ,Françoise et moi. Accroupis ,tapis comme de petits animaux de feutre et de paille, nous nous dévêtons…Nos souffles sont des murmures d’eau et de limonade…Il nous est donné de nous voir nus, cette nudité ouverte comme en un ostensoir est ceinte de tendres attentions, additions de chairs roses gorgées de sève et de sensations les plus douces.
A la vue de chacune de leur boulbe fendillée en leur milieu ,de l’humidité, de la chaleur me viennent en corps. C’est un paroxysme tout mouillé de sueur céleste, rafraîchissante, d’éclaircies auxquelles je ne peux que me prononcer par du taire..
Du feu, du feu, du feu en défilé de fruit, clairement aussi l’ardent bûcher de la toucherie, mais voir, regarder sont déjà des parfaits présents.
Dans l’opaque jour de notre cachette, où mes yeux voudraient s’endormir, se refermer sur cette fournaise et ses mystères, mystère de la petite fille qui va devenir une femme, mystère de la vulve vue comme en une genèse de devenir, mystère d’être là tout simplement, je construis en moi un lieu sans démesure, sans démence, sans indécence, sans anéantissement, et j’y pose pour la plus longue des quarantaines ,les plus absorbantes des plaies insuturées, coutures en élégance inforcée, comme conçues en argile, qui vont s’élargir. M’élargir aussi mais sans me mettre au large, sans douleur aucune, qui sont à leur place sans faire quelque mal que ce soit.
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Le portail a crissé. C’est une heure tard dans la nuit.
Des mots lui sont parvenus dans un brouillard d’appels et de chuchotements. Deux voleurs s’échinent à tirer la 203 hors de la cour. Par la baie du salon ,il leur destine un regard de pierreux .Il a enfilé son pantalon, s’y est jeté comme en un fourreau ,a clenché la porte, a saisi l’essuie pieds de fer qu’il avait forgé, en a frappé un des malfrats dans le dos .
Un bruit sourd, arriéré par le blouson que portait l’intrus a étouffé la lourdeur du choc. Mon père est resté dans sa colère, en discontinu, a crié, injurié les deux hommes. Le second après qu’il l‘eut attrapé par la manche a examiné son nez qui pissait rouge, un violent coup l’avait déplacé d’un centimètre en force multipliée, le gnon qui suivit lui sourcilla l’arcade.
Il est rentré dans la maison, trempé de sueur, empoisonné de rage, mais silencieux..
Je l’ai regardé de ma petite hauteur d’enfant, je lui étais invisible. Il a essuyé son torse velu, qu’il avait nu, avec un torchon qui vérifie la sécheresse des couverts .Ses yeux de tourmenté démarquait un éternel ténébreux..
Dans cette région d’apprendre la vie, j’ai vu mon père courroucé, abrasé, comme un adversaire qu’il faudrait vénérer ,avec lequel il serait malsain de mentir, de tricher, de voler. Ce ne fut pas une leçon que j’embrassai ce soir là, c’était un apprentissage, celui du respect ,du respect du labeur et de son dû. Du respect de soi, autant que de ce qui est gagné, mérité avec de la peine, du sang, de l’envie aussi.
Dans l’heure qui suivit, la véranda détonait dans un tonnerre de carreaux brisés…
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J’ai dit le mot « Putain »,comme en goût de menthe, de grain poli, de feuille d’or.. .Il s’est déchaîné. Ce mot pourtant ,c’est un mot de sa nourriture, de sa pâture, quand il se jette sur elle, pour lui faire bouffer ce qu’il lui reste de beauté..
Il s’est dressé sous le globe blanc du salon, ses traits se sont durcis, il est dans une souillure, comme s’il perdait de son noble sang.
Moi, ce mot, ce petit mot, pas plus dégueulasse, pas plus guttural, que « Phosphore » ou « Mercenaire », je l’ai chopé en ma tête ,l’ai gardé ,l’ai oint, l’ai caressé, lui ai donné un pavillon, une nouvelle sonorité de rubis, d’agate et d’émeraude.
Ce mot, je pourrai le prendre en mains, l’habiller en hautes coutures ,l’inciter à devenir plus soutenable, parce qu’il m’est doux, tout simplement.
Dans l’unisson de sa paume bien à plat, et de ses additifs de menaces, il m’a défait le visage. L’iode par la suite y ajoutera sa part de douleur.
J’en vins à négliger devant lui ce putain de mot ,mais m’y glissais, m’en recouvrais m’y enlisais, comme dans une œuvre en migration, belle chapelle, sombre chapellerie, beau déploiement de lettres ciselées avec finesse dans mes ensommeillements
A la barbe des anges qui pieutent en fresque au dessus de mon lit, des foutoirs ogivaux de tous les recoins de notre maison, je m’obstinais à ne pas entendre la signification de ce qui me valut la plus honteuse des gifles de mon enfance..
Plus tard, quelques semaines, quelques mois plus tard, j’apprenais que la putain est une dame qui vend son corps. Cher la première fois, moins cher la seconde, et pour rien la suivante, parce qu’elle prend mari. Que le mari est un mauvais payeur ,qui ne lui donnera que son nom.
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C’est Noël. Noël sous notre toit, je l’ai toujours connu dans une tristesse de bas aloi hypothéqué des beaux atours qu’ont les sapins, les meubles, les murs. Chez nous, rien qu’un mince chapelet de guirlande dans un papier journal que j’ai punaisé au dessus de la porte, dans la souveraineté d’une pièce vide, sale.
L’arbre aux aiguillons ,aux dards qui me hérissent quand je les frôle, il l’a coupé dans la forêt, lui aussi qui met de la substance colorée aux branches, éosine, bleu de bromothymol, peinture défraîchie.
Sur le sommet, il a placé un de ses chapeaux de feutre. La crèche est une dépouille de bois, où des galets officient en saints, en animaux, en rois mages.
Mon cadeau vient de la mine. C’est une grêle trousse de cuir, repliable de mauvais gré. Une grenade aussi est posée sous l’arbre, je l’éparpille peu après en grains roses et laiteux, que je compte un à un. Voilà mes étrennes. Elle, elle n’existe pas pour un présent, lui non plus.
La soirée n’en revient pas à ses terminaisons, elle dure, elle est en traîne, cette traîne fait ma langueur, c’est une langueur en vérité minérale et viscérale, c’est d’être là à ne rien se dire.
A ne pas consentir mot, c’est un linceul qui nous recouvre tous, une chape de chagrin, au double de pitié..
Le givre lent, clair s’est mis aux carreaux, seul sceau sacré dont je me rappelle  la beauté et de l’élégance, doux rayonnement de prismes imprimés dans le noir de ce Noël, seul sourire de l’hiver avec ses magies de neige, de blancheur et de cristaux..
Le reste, c’était du mourir, de la rognure, de l’amour crevé, anéanti…
J’attendais d’aller à la messe, et d’y prier Dieu de ne plus donner de Noël à la terre, à ma famille, Dieu n’en eut cure.. Les Noëls qui suivirent, j’aurais voulu y pleurer tant ils étaient de hideur ,mais je ne pleurais pas, je gardais mes larmes pour des plaies plus profondes encore.
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Denise Debocco est une succession de rondeurs, je suis dans sa transparence.
Sa mère nous dit les histoires d’un homme qui marche sur l’eau, multiplie les pains, les poissons, le vin, pour des hommes, des femmes qui sont dans la faim, la soif, puis meurt ,revit sans que quiconque ne lui insuffle de l’air dans les poumons, ne lui vienne en secours alors qu’il est enseveli sous une pierre de plusieurs tonnes de poids.
Denise m’offre sa bouche après du catéchisme, elle a replié ses bras dans le dos, s’est penchée sur ma face, a mis ses lèvres sur les miennes. C’est une demande en mariage.
J’écume en légères gouttelettes de salive aux commissures. De cette belle et chaude alimentation de moi-même, elle en revient à naviguer dans son propre cœur ,le mien dérive, elle en fait une résistance argentée, cuivrée aussi.
Denise m’est une douce pécheresse, mon premier sédiment. A toutes mes embouchures elle repose de la vie ,une vie en corolles, en guirlandes, en promotion de jours à chanter, à brailler à tête éperdue, comme trop blessé, mais d’amour.
Les jeudis qui vinrent après les jeudis, je les attendais pour un rituel, entre le pèlerinage et la prière, pour une nouvelle de ses alimentations. Nos baisers de cinoche, effleurements de chair mordorée, nous les répétâmes dans chacune des saisons de nos dix ans.
Ma tristesse ne me recouvrait plus, j’étais nu d’elle, rien ne m’aurait offensé dans ces moments là, et toutes les flammes de ma rancœur ,de mes déveines, je les mettais à l’écart ,dans un lieu où un homme mort pour les hommes, saint parmi les moins saints, avait besoin du même feu que moi. Celui-ci jamais ne s’en intrigua ,moi oui.
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Elle va donner de la lumière à ceux qu’elle porte dans son corps. C’est ma chatte, elle n’a pas de nom, je n’ai pas été enclin à lui en donner un. Il en est ainsi. Mouchetée de germinations auburniennes mon bel animal va à une autre vie, elle appelle, elle m’appelle, s’est blottie contre mes mollets, a ourlé ses cambrures pour une sommation à la suivre, elle m’attend, cherche, veut mon aide, il me faut l’attoucher, la palper, l’enduire de mes mains.
Je mets mon pas à sa suite lorsqu’elle gagne la cabane du jardin, fébrile, haletante.
C’est là qu’elle se déplie, qu’elle s’allonge sur un tapis de paille .Elle alimente ses criaillements d’autres criaillements, plus chauds, plus étouffés .C’est une voix qui parle, qui me parle ,une voix qui dit « Sors ce qui est en moi »…Elle palpite haut et fort, mes paumes la nourrissent de tendres sensations, l’instruisent de mon bonheur, de ma présence toute en travail,la parturiente gémit comme en larmoiements sous mes innombrables caresses, raisonnées, presque résonnantes de suintements, tant son poil est soyeux.
Elle féconde cinq chatons, nus comme des insignes sans effigie, laids comme de la chair purulente, cinq choses vivantes et véritables, cinq substances dégainées de son ventre rond..
Il pleure dans mon cœur ce guetteur que j’ai été, cet assistant d’une mise au monde. De la lumière, de la belle et sainte lumière m’est venue en regard. J’aurais voulu que le temps s’arrêtât là.
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Ce sont des grands, ils disent, alignent des blagues. Nous les écoutons comme entrés dans une bibliothèque dont les portes sont restées béantes. Ils y siègent, ont leur chaire, nos aînés y ont leurs aises. Nous les plus jeunes, nous sommes les tardifs, les retardataires, nous ne savons pas de quels rayons ils tirent leur marchandise, leur outillage de mots… Quand un de ces mêmes parle d’une dame énorme, dont le trou, l’orifice accueille tous ceux qui veulent d’elle ,je reste coi, béat, muet…Cette ogresse porte ceinture. Les hommes s’y introduisent. Quand ils ont besogné, elle desserre le cuir qui la ceint. Les hommes sont alors aspirés en elle, jeu cruel d’une sale divinité dont l’ombre est encore sur moi..
A l’intérieur ,dans le ventre de la géante, il y a un cosaque qui rencontre un congénère  qui le questionne « Que fais tu ici ». L’infortuné répond « Je cherche mon cheval ».
A dix ans, pauvre de tout comprendre, je n’atteins pas encore à cette saveur de ce savoir là, mais je sentis, à l’entendue de la graveleuse histoire, que mon heure n’était pas encore dans l’écoute, dans l’attention de la supercherie des mots des grands…
D’autres blagues viendront à moi, comme des grelots dans un magasin de porcelaine, comme des épis coupés, confondus en plumetis d’étoiles que je garde dans le regard quand l’ivresse des dits est grisante, belle, non outrancière, des blagues sans trous, sans coucheries, sans turpitudes, sans salaceries…
Ces blagues, quarante ans, et des mois, et des mois plus tard, elles font encore le sourire des mômes d’aujourd’hui, quand elles sont narrées avec le sourire que nous avions dans le même âge.
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C’est la Toussaint, une Toussaint dans le vent et la pluie.
J’ai une nouvelle fois creusé mon regard. Ce jour m’est un immense foutoir de sens, où mon âme est inclémente, indécente. Je ne veux pas aller me recueillir sur la tombe de mon père, rester immobile dans la gelure, prier je ne sais quelle prière, m’alourdir de son poids , du poids de ma mère. Elle s’est vêtue de noir, étreinte dans un noir de suie et de charbon, de ce noir qui va si bien à ses larmes, à son vide, à son néant.
Nous marchons, recourbés, comme deux vieillards dans l’air dru, étroit, glacial trop de froidure pour moi, mais ce qui est glacial, c’est elle, elle dans sa matière la plus rigide, la plus grave, celle où elle déplace le temps et la distance en pôles exagérés de solitude.
Dans la lenteur de nos pas ,de successions en successions d’abattements, je sais que mes souliers vont traîner sur les cailloux blancs, ajoutant de la stridence à sa silencieuse inertie, que je vais devoir embrasser la stèle ,devoir m’agenouiller sur la première marche de la tombe, que je devrais être convaincu d’un mal, pas du mien, du sien.
Enfant fauché de mots, dans un semblant de murmures, je jargonne une psalmodie dont elle ne saisit que des bribes, infime prononciation de verbe et de vocabulaire qui me vaudront, cela je le sais, un nouvel outrage, une nouvelle correction.
Elle s’est enténébrée dans du commandement, celui de ces lieux, où tout oblige à la glaciation, aux pelures de pleurs, aux larmes en germinations infinies, elle a du chagrin, un pire de chagrin. De cette démonstration là je n’en veux plus, de ses débordements de lassitude non plus, tout ce qui sort d’elle m’est nausée ,ce ne sera pas dans mon héritage, elle l’a compris. Je payerai d’avoir laissé de moi tout lui parvenir.
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On tue le cochon. Mémorial de la Noêl. Il a lié les pattes de l’animal avec une cordelette, maillettées de fils entrecroisés .L’un tremblait, l’autre pas. L’un allait crever, l’autre se nourrir d’une dépouille.
Le porc a son malheur dans la brouette. Il crie, il braille ,il juronne dans sa langue. Il a du temps, mais en laps, si peu de temps .Après ce sera un long couteau guillotineux qui va le chouriner, l’entailler jusqu’au plus profond de la gorge, jusqu’à l’ultime entraille…
Le sang gicle en scarabées écarlates qui amènent la mort, celle –ci est dans ma connaissance. On tue souvent chez nous, je ne cille pas. La bête descendue dans un demi- sommeil est encore en fulgurance de vociférations, elle se débat, crisse de râles dans l’épaisseur d’une glu boudineuse.
J’ai en amalgame de muetteries posé avec force mes mains contre son flanc, il me faut le retenir ,le calibrer dans la carriole en bois.
Le cochon peu à peu abandonne sa vie. Sa puissance s’est anéantie en de vains soubresauts, quelque chose de lui s’est hérissée, de la suie agrippée à ses  sucs.
L’eau bouillante, quand j’argente son corps raidi est en lacis de dégoulinures, de coulaisons, elle larmoie sur une chair cramoisie de rose pourpré, ce rose que mon père va dépecer après que j’ai désépaissi le cadavre de sa couenne, avec une cuillère qui le racle en va et vient d’incessantes scieries.
Les minutes ,j’y entre comme cloisonné en moi-même, emmêlé à une petite tristesse, à un petit remords, si petits que je les oublie le lendemain, quand l’assiette déborde d’une viande colorée et odorante, cette viande platinée comme la pièce d’ une ancienne armure.
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J’ai démoralisé mon institutrice. Elle est toute en ligne, en fuseaux, longue, avec des jambes jusqu’au nombril, ses cheveux sont court coupés, noirs, épais. Déesse terrestre et terrible ,c’est une sévérité assise sur une estrade. Je l’ai hébétée avec quelques remarques désobligeantes, croyant qu’elle ne m’entendrait pas. Elle m’entendit. Elle s’est levée de sa chaise curule, a pointé son index dans ma direction, m’a ordonné de me glisser sous son bureau, sa semonce a résonné en moi comme un ultimatum, et dans ses yeux  cyans ,dans ses yeux d’océan, j’ai deviné de la tempête, une froideur minérale, des angles obtus, et tous les radians du monde que je ne savais ranger en degrés. D’autres auraient brandi leur té , leur règle métallique. Elle, elle m’a déplacé de l’ombre à la lumière… Par les interstices du plus bas du bureau, je vois des élèves appliqués à ne pas lever la tête et poursuivre une écriture sur des cahiers sans bâcleries… Elle s’est assise dans son fauteuil, a croisé ses jambes, toutes en coupes de beaux jours, de ces jours d’été quand le soleil transperce les persiennes de la classe et l’inonde d’une pâle lueur, déclinée en lamelles d’ombres et d’ors. Moi, épousseté de ce que j’ai pu commettre comme maladresse, je suis dans l’exquise nourriture d’un tableau de maître, et qui bouge adroitement, dans de petits roulis de souliers satinés qui me laissent divaguer dans une beauté faite d’alphabets du corps, dans une brouillonnerie et bouillonnerie de sens et de sensations adoucies par la moiteur de mon repaire. Quand la cloche retentit, je quitte un dessous pour rejoindre un dessus, où la vérité du monde m’apparaît comme la nécessité de voir, comme celle de garder en mémoire les bas résillés d’une femme de trente ans, qui ne leva pas la main sur moi, et qui me donna, qui m’offrit des hypothèses, pour des souverainetés et des souvenirs absolus.
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Je suis dans l’astreinte de servir Dieu, sa gloire avec ses hosannas, tout son fatras quoi. Enfant de chœur, ça a du devoir. C’est Noël ,un Noël passager, sans viatique, comme tous mes Noëls. Serviteur entretenu de prières ,je prie, je prie assis ,je prie debout, à dix ans prier est une responsabilité. C’est de l’ordre d’une patrie que cette église, cette église où chaque dimanche vêtu, d’une aube blanche, soutané comme un sacristain ,je sers un être de très haute place, bien en profondeur d’une foi élémentaire, enseignée par une catéchisante italienne et volubile, mère de celle qui m’embrassa sur la bouche pour la première fois. Cette nuit là, ils n’ont pas assisté à l’élévation de la croix que l’abbé brandissait dans les altitudes, ils n’ont pas suçoté le corps du Christ en pain azyme, qui aurait fondu sous leur langue fielleuse…. Dans la nuit froide, morte, noire, je rentre, contracté par la neige qui renfle mes godillots, les alourdit, vers la maison où ils ont peut -être commis des incantations à leur manière ? Tout est clos. La porte est close. Les volets sont clos. Eux aussi sont clos. La demeure est sombre, d’une infinie tristesse…J’ai beau clencher et reclencher, déclancher du bruit, personne ne m’entend, personne ne m’attend .J’abats mon poing contre le métal des fenêtres barricadées, aucune réponse, aucun son ne me parviennent .J’examine une nouvelle fois la serrure, elle est verrouillée.. La cave est restée ouverte, le chien y siffle, endormi dans des rêves de chien, il est allongé sur une paillasse, roulis de vieux chiffons. Dans la pénombre, une petite lueur traverse le soupirail, elle me parvient en zones, en cloaques de fureur. Je m’avance jusqu’à Ralph, notre berger allemand, celui d’une longue lignée, qui jamais ne me mordit, peut être parce chiot j’eus avec lui de belles intimités et des jeux sans morsures, ni venant de lui, ni venant de moi. Une nouvelle rupture, une nouvelle cassure, une nouvelle brisure viennent de s’enticher de moi, je les leur dois .Dans leur fond, leur bas fond , aveugles, qui n’ont pas eu le souci de moi, ils dorment comme deux étrangers à mon âme, à ma fraternité des hommes de ce jour saint… Je me suis étouffé contre le flanc de l’animal, bête chaude, et j’ai songé, songé que je les frapperai jusqu’à l’éclatement. Voilà un de mes Noëls. Voilà où je me suis recueilli, où j’ai été accueilli, après avoir officié, convié Dieu à de l’indulgence .Cela je ne l’oublierai pas.
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Elle s’est embranlée, emmanchée, embranchée sur Aloyse. Sa robe est relevée sur ses genoux, ses cheveux sont dénattés, elle a le regard révulsé comme si elle était entrée dans une bataille. Les volets ont été clos. C’est une nouvelle ombre sur mes souvenirs, sur mon enfance et dans celle-ci. Je la vois godiller sur son membre, sexe en dégoulinures, elle tangue oscille sur son amant, lentement, foutrement lentement, inassouvie de désirs , d’amour, mais ceci, c’est dans ma nuit qu’elle le dépose, en positions vertigineuses de ce que je devrais oublier, et ça je ne peux pas, je n’en veux pas. Ils ne m’ont pas entendu, prisonniers de leurs corps à cœur épouvantables. Ce sont pourtant deux vies qui se sont empalées, qui dérivent, qui se saisissent, se serrent et se défont, deux vies en piques de sauvage adversité, l’une râle, geint, l’autre est muette .Qui de chacun gagne sur l’autre sa part de joie et de lumière ? Cela je l’ignore, je l’ignorerai toujours. Ce que je sais, c’est qu’elle se répand en effluves ,en décolorations, que sa toison est dans l’air détressée comme un oriflamme, c’est qu’elle murmure faussement des mots monosyllabiques, borborygmes qui me disent ses furieuses manières, celles qui me mettent dans la colère, la peur et la haine. Ces insanes nudités qu’ils déversent en moi comme du dégueulis, la pourriture de leur esprit, m’arrivent comme dans un entonnoir, ils m’en gavent jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la vomissure. Dans le désordre qui me fit encore plus sévère à son encontre, je pestais, j’obliquais, je me dépareillais de moi, mais je n’abdiquais pas. J’allais taire leurs misérables pauvretés, leurs démesures à ma vue, leurs débâcles terreuses, leurs gauchissements de sens dans l’obscurité de ce demi- jour, jour à moitié de décomposition, et à moitié de recomposition .Car, cela j’en avais la certitude, bien qu’obscurci, j’emporterais avec moi en tous lieux en tous temps l’idée d’une tuerie dont je les recouvrirais, comme ils me recouvrirent de honte, de silence, et de la plus funeste des amertumes.
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Mon enfance ,je l’ai connue sacrificielle, descendre tout au fond de moi, dégainer ses rengaines de froidures, de pitiés et d’assassinats, s’y tailler un costard démesuré, me couvrir d’esprits vérolés, comme ces bestioles qui n’éclairent pas ma nuit, et s’en vont lanterner chez ceux qui la quémandent avec leurs contrefaçons. Mon enfance, elle est au centre de mes tripes, féminine, cadette ,en cachette anéantie, humide des chiffons à damiers où je versais des larmes, vaporeuse par les tournoiements du ciel et de l’enfer, quand tous deux se livraient à des enchères violacées que mon corps subissait sans fléchir, que mon ennui et ma lassitude d’être, rendaient innommables avec les mots des hommes, et empruntée avec mes gestes. Elle est aussi une jachère purulente, où la prière , la peine ont fait le poids de mon infortune, se sont ramifiées dans ma poitrine, jusqu’aux ventricules pour m’aorter sans que je n’en laisse rien entrevoir, sinon le langage des pierres blanches, des stèles, du marbre artéré de moribonderie, de cette caillouterie que je balançais contre les murs d’enfermement, contre les vitres téssonnées, avec lesquelles j’aurais voulu m’ouvrir les veines, pour donner à voir mon sang qui perlait sous les coups, et sous ma solitude, sans n’en rien témoigner de ses écarlates mortifications, pour donner à entendre, que mes huit, neuf, dix ans valaient par leur valeur, et par ma volonté à donner au silence la part de gloire qui lui échoit. Mon enfance, elle n’est pas loin de moi. On peut la saisir d’une main, et de l’autre la démontrer, avec ses extrêmes polarités, sans même se saisir d’un compas ou d’un aimant pour en mesurer ses plus sombres degrés, ses radians étagés comme des lacérations qui s’affichent sur ma chair. On peut la regarder du plus près que près, à la loupe des sentiments que je trimballe comme un viatique depuis des décennies ,y décrocher les fausses notes des fosses où je m’enfourrais pour des lectures exagérées de la vie de demain. On peut aussi y dépiauter toutes les anomalies pour en faire une instance rancunière, que des médecins assermentés à la cérémonie de ne rien dire, ne verront pas, parce qu’ils sont poussiéreux, vénéneux d’embonpoint, d’outrecuidance. Mon enfance, elle est, restera perpétuelle, sur une embarcation en flottaison pour des années ,des années et encore des années. Celles qui sont passées lourdement ne se sont pas rangées de moi, celles qui sont à venir, avec leurs pas d’orpailleuses, ou d’infirmières à domicile, je compte bien qu’elles me griffent en piqûres d’étoiles, en paillettes d’indulgence, en cliquetis de portes qui ne seront pas closes. C’est parce qu’il en est ainsi, qu’il en fut ainsi, que je suis cet homme aux plaies endurci, aux veines saillantes. Homme de liqueurs dues, homme de contemplation, de jeûne et de psalmodies, homme vaste ,et tant de fois moins vaste. Que cet homme si souvent abattu, s’assure de ne vouloir exister qu’en passant, de ne vouloir exister que pour être, construire, et ne rien altérer avec la volonté de le faire, sinon par distraction.
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Elle aurait voulu que je naisse fille, que je sois une fille. J’aurais été dans sa tendresse, dans ses belles intimités. J’aurais été le dépositaire de sa douceur, en possession de sa seule présence, sa belle présence, elle m’aurait admis, donné un prénom à susurrer, un prénom de murmure, à sa convenance, beau à dire, à appeler ,à épeler ,illustrant son bonheur à me chérir, à s’enquérir de moi, de mon grandissement ;à ne pas me soumettre à ses traits, ou si elle m’eût soumis c’eût été à ses jolis traits, entre le fard, le khôl ,les mouches ,les cils en allumages de couleurs.
Parfois elle me vêt d’une robe qu’elle a quémandée chez la voisine de palier, une dame de son âge, qui n’accable ni ses fils ,ni les sœurs de ses fils.
Elle me recouvre, m’enfonce, m’engonce dans une étoffe d’économie, en matière sulfureuse, dans une nouvelle manœuvre de ses sales inventions. .Le tissu m’est une brûlure, tunique de Nessus enflammée, comme le mot que j’aimerais dégobiller à sa face..
Je girouette sur moi-même, elle m’y oblige à coups de claquements. Tourniquet de chair et d’os, elle me regarde dans sa déraison comme un jouet obéissant, ses prunelles ont pris des nuances d’envie, de beauté ,de bonté malsaine…
Moi je suis dans une décomposition, en désaccord de oui, en désaccord de nom, de carne et de sens, cette peau n’est pas la mienne, mon désastre est dans cet apprêt, dans l’après aussi, quand je me plaque sous le lit, le ventre en vrac de nœuds, quand je me replie en fœtus démesuré et pleure sur une dilution, une dilatation autre que celles qui me viendront plus tard, bien plus tard.

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On lui a fait don d’un écureuil, combinaison de rousseur, de tiédeur et de douceur, pas un animal excessif, mais agile, tout en équilibre, en délicatesse, ange terrestre.
Il a conçu une cage en bois avec des inflexions de métal qu’il a suspendue à une poutrelle.
Il est heureux, d’un bonheur palpable, inhérent à sa réelle nature .Chaque jour il égraine son hôte, lui donne ses accords, pommes de pin, des noisettes. Quand il va à sa rencontre, il siffle, il chantonne, son corps est d’un timbre clair ,sa voix tout autant, enfin de la pureté lui est confiée .Dans sa science de l’élevage, entre les lapins et la volaille ,il a cette vertu de prendre un soin plus haut de sa petite bête, sa préférence..
Elle, dans les jours qui suivirent, elle lui dérobe les clefs du garage. Il est devenu un iléen en perdition, sans drapeau à mettre en berne, il ne peut plus nourrir son écureuil..
Il a beau être dans la certitude que ses clefs ne sont pas dues à une perte lors d’un de ses égarements. Elle, c’est ce qu’elle soutient. Il est dans une des variations de ses colères .Elle, elle ne démord pas de ses propos, elle n’est pas dans le fait de cette disparition..
Deux jours passent, les clefs ont trépassé..
Il a saisi un pied de biche, a forcé la porte de fer et de bois, suspendant son souffle, mais pas son effort.. .Son beau sauvageon ,son bel essentiel repose sur le lit de paille, recroquevillé, comme en étourderie, sa touffeuse inertie lui indique qu’il est mort. Ce n’est pas l’indignation qui l’éprouve, c’est sa rage.. Il n’est plus dans la faculté de cacher ses larmes, il pleure, j’ai mal de le voir pleurer .Elle a à nouveau engendré du malheur ,elle en payera le prix, car de ses entrailles lui est sortie l’envie d’un meurtre, il n’en fit rien.
Lui pendant de longs jours il fût en disharmonie avec le monde, moi j’aurais aimé que ce soit elle la morte.
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Pour dix, parfois vingt centimes, ils me font soulever la robe des jeunes filles.
Ils, ce sont mes aînés, ceux des classes supérieures, des grands d’un âge plus ancien que le mien, des attachés, des curieux de la petite culotte, de celle qu’ils emporteront dans leurs souvenirs comme le plus bel intérieur qu’ils auront vu, entraperçu,..Cette secrète intimité, avec son entière rumeur de sens et de sensations ,ils la placeront dans leurs nocturnes rêveries, quand le repos les attachera, les liera à la blancheur immaculée des dessous de ces demoiselles, de celles qui vont nous singulariser, nous rendre sots, délicats, terrestres, tendres, embarrassés, embarrassants.
Ces piécettes je les laisse chez le buraliste où j’acquiers des livres d’images. Ils sont dans mes extensions de devenir, la forme divisée de mon assemblage. Je me meus dans la peau de ces héros détendus comme des arbalètes, braves comme ces chevaliers dont la dextre fait vibrer un canasson hybride, entaillé par leurs pieds éperonnés d’airain et d’or.
Moi, je prends goût à ces douces inconséquences, à ces gestes de déplacement de feutre, de lin, de laine, ils sont dans un de mes déménagements quotidiens.
Dans les printemps, les étés, quand le soleil ruisselle en sonorités d’éclaircissements, quand la féminité est dans sa tendre indépendance de demi nudité, quand ses jambes vont jusqu’au nombril en lui donnant l’aplomb d’une sage effronterie, elle lance à la volée des mots qui la rende impénétrable ,imprenable aussi, cela nous le retiendront tous.
Je garde en corps et en âme, en ondes développées, le langage, l’odeur de son étoffe, comme si ce que j’admis, mais qui m’était indu, resterait la plus chaude ,la plus tolérable des offrandes qu’elle me fit, en le voulant, et en ne le voulant pas.
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Elle a dans son colloque d’injures pris la décision de m’envoyer de porte en porte les salades de notre jardin.
C’est pour moi non une pénibilité, c’est une déconsidération de l’enfant que je suis, faire de moi un aumônier, un quémandeur.
Je ne suis pas dans ses accords. C’est de toute sa laideur de mère avare et acariâtre, assemblée en méandres de courroux qu’elle m’ordonne une des tâches les plus ingrates, les plus basses de mon existence. C’est une honte en torsades, en tornades qui me secoue ,un remarquable abaissement et affaissement de ma nature altière.
Comme elle me cingle ,la cinglée, j’enveloppe les laitues ,les scaroles dans un papier journal .Je ne suis pas séparé de cet ordre, de cette ordonnance, mais de cette combinaison me viendra l’idée de ce que je lui ferai subir un jour, je me le jure ,le contiens, le retiens
Nos voisins m’accueillent avec une gêne retenue, contenue, mais visible avec sa présence dessinée en mots de saccades, je sens cette gêne, elle a odeur de malséance, de petit crime.
La pièce m’est tendue, donnée ,offerte, c’est en fait une obole. De maison en maison, on ne me dit mot, ou si on me les dit ,c’est en cape de bouche, à demi cousue. Dans ce silence il y a le timbre de sa demeurance, c’est une demeurée, mais restée planquée dans la peau d’une mégère, d’une marâtre, planquée dans une intelligence de saugrenu et de pire.
J’ai tant baissé les yeux dans ces moments fardesques, j’ai tant ravalé d’explosions, restreint mes implosions, que m’en est restée une sale opinion sur toutes les indigestions qu’elle me fit subir.
En lui ramenant la menue monnaie qui roulait sur la table comme le plus triste des carillons, je pensais à mon sort inglorieux, celui qui était dans son industrie, et combien il faudra qu’un jour je lui mette à la face les plus pourries de ses fruitaisons outrancières, pourrissantes, celles qui me pourrirent.
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Elle ne s’est jamais séparée de son mort. Son mort c’est son existence, son double adéquat, son beau quartier dans l’immobilité de la pierre quand elle s’y penche comme un enfant qui mendie.
Avec l’autre, elle forme un couple qui se fond dans la haine, qui bousille tout de l’amour, qui s’embarrasse du destin de l’enterré.
Avec son défunt, celui qui est loin, trop loin pour qu’elle puisse aggraver ses saignements, salir son linceul, elle est dans une mer qui s’ouvre et se referme pour laisser ses eaux veloutées l’envelopper de ses laines blanches, écumeuses.
L’autre, celui qui dort avec elle, qui l’étreint parfois, qui se serre contre elle, elle le voit dans une arrière saison hors de la vie humaine, là où les hommes se mettent entre aux pour fumer, boire, manger, jouer aux cartes, s’enivrer de mots et de bières…
Son mort, elle le garde en elle, au plus profond d’elle, dans les paysages et les vallées de son cœur, dans une crevasse crépusculaire, guigneuse. M’y pencher m’aurait valu du tourment, un rétrécissement de moi-même, et c’est ce qui advint chaque fois qu’elle prenait dans l’armoire du salon un carton enrubanné, dont elle décerclait le nœud, pour me donner à voir les époques de leur visage . Le sien, celui du défunt ; du défunt à quinze ans, vingt ans, trente ans, le sien dans les mêmes parages.
Sur ces photos je vois un  homme aux traits fins, émacié, aux yeux qui auraient percé la nuit, haut aussi ; assis, debout, sur une chaise, contre une palissade.
Cet ancien vivant s’effaçait aussitôt de ma mémoire comme s’il n’y trouvait pas son espace.
A regarder, regarder encore dans cette poche de souvenirs, j’ai gardé en tête, à mes antipodes, un homme dont je ne savais rien si ce n’est que je devais sous la menace embrasser chacune  des ombres qu’il avait laissées sur le papier, ombres au beau milieu de moi, comme l’écho en négatif de sa propension à vouloir que nous restions ensembles, lui et moi, mais pourquoi ?J’eus souvent dans l’idée, la froide et sèche idée, que les démonstrations qu’elle échafaudait, valaient par le rideau noir, sale, crasseux de sa vie,  qu’elle voulait mettre entre celui qui m’avait pris pour fils, et l’enfant que j’étais.
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Je me suis brisé l’os du poisson. C’est ce que je retins quelques jours plus tard quand il m’emmena chez le médecin… Tombé d’une balançoire, de celle que nous filetions dans la forêt avec deux cordes et un rondin de bois, rondin carré, cubique, pour nos petites assises. J’ai tu mon mal quelques jours durant, en attardant la douleur, douleur lancinante, poignante dont je ne me départissais qu’en plongeant ma main dans de l’eau chaude…
C’est l’été, dans une semaine la colonie est au bout de cette semaine. Je veux y aller, je veux quitter cette maison de blasphèmes, de cris et d’injures ; bouge où tout déborde en rancœurs, écœurements, en morts avec leurs histoires vespérales.
A table, je garde ma main gauche sans même un soupçon de plainte sur ma cuisse . Un soir où je devais rompre le pain mon père remarque mon manège.
Il n’a pas rejoint sa colère, l’a évitée, il a compris une part de mes raisons, mais n’excuse pas mon silence, ma déraison…
Le lendemain à la lecture, à la vision d’un rectangle plastifié blanc et noir que lui tend le radiologue, en pointant son index sur la fracture, il apprend que je me suis cassé le carpe. L’emplâtrement est immédiat…Comme un faucheux qui part aux champs, en oubliant sa serpe, dans ses yeux sombres, je vois l’amour qu’il me témoigne, qu’il tait pourtant, parce qu’il en est ainsi chez nous, parce qu’il en sera comme ça pour longtemps…
Dans la quatre chevaux qui part par devant notre demeure, il a pour moi une phrase dont je ne me suis pas dessaisie depuis, qui disait « Ce n’est pas grave, tu aurais du m’en parler ».
Mais parler, je ne pouvais pas, je n’osais pas, j’avais une peur maladive, maladroite de ce colosse, de cet homme en vrac.
La colonie se passa de moi, moi je ne pouvais me passer des deux maux, celui de la brisure de l’os du poisson et celui de mon départ non exécuté.
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Il rentre d’un de ses trois huit, il a les yeux khôlés, zestes de charbonnerie qui sont restés en fard sur ses cils et ses paupières . Son regard chitineux est sur le sentier d’une féminité qui me donne à croire qu’il se maquille ; il n’en est rien…
La minette laisse d’ineffables traces là où elle se pose, dans les poumons, la tête, s’incruste là où elle a prise, sous ses arcades, en tous lieux de son corps.
Comme je le pose à ma vue, il me dit dans sa fatigue en s’allongeant sur le canapé « Tu vois c’est ce qui t’attend si tu travailles mal à l’école »…
Ce qui m’attend, ce sera de rentrer chez moi harassé, las, rompu, et de cette vie là, cette vie à peine entre-ouverte sur la vie je n’en veux pas.
Je me vois dans un autrement de mine, dans un autre air.
Je mettais en moi à chaque fois qu’il revenait de son labeur, que fouiller la terre, la creuser, descendre dans ses antres ne seraient pas dans mon existence, que la poussière ne me salirait pas, que je ne verrai pas sa couleur, que je n’aurai pas sur mes vêtements la moindre de ses taches, la moindre de ses odeurs.
Cette sécheresse, cet arrêt sur mon avenir, je les ai pris très tôt, je ne voulais pas brûler de crevasses et d’escarres, je ne voulais pas taper, cogner dans la rocaille, je ne voulais pas qu’un ascenseur poudré de suie me descende dans les galeries, je ne voulais pas d’une pioche, d’une pelle dans mes mains.
Je voulais respirer, respirer mortellement, mais respirer…
Cette respiration me manqua souvent quand par leurs défaites, leurs défauts, leurs démesures, leurs défections parentales, leurs châtiments, ils me donnaient l’aveu que leurs dispersions, leurs grêleuses fâcheries m’atteignaient, mais m’atteignait aussi que d’advenir un homme serait beau, que je me délivrerai de leurs insanes triomphes de m’avoir brisé, cassé, tordu…
Cela vint. Mais cela fut un ouvrage, un travail. Je ne m’en suis que mieux instruit de moi-même.
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J’ai cassé un carreau de la véranda en jouant au ballon dans la cour. Elle a révulsé son regard pour un colin-maillard que j’allais subir. Elle m’a ficelé les mains dans le dos, m’a fait m’agenouiller après m’avoir bandé les yeux avec un torchon humide et clos dans son intarissable soif de cruauté. C’est là qu’elle a trouvé du châtiment, pas de l’incomplet, pas du vieux, non un châtiment neuf, long comme un fait divers, comme un feu d’hiver, avec de la couleur dans un écrin végétal, un châtiment pas sot, pas falot pour un rond, mais de celui qui déteint sur vous, qui vous laisse du bleu, du mauve et de la pustule dans la tête et dans la chair.
Avec un fuseau d’orties elle craquèle ma peau, après s’être gantée la main, cette main dont elle se signe et qui me saigne. Elle déverse en pluie de branches sourcilleuses sa colère contre mes reins, mes flancs .Elle y mêle la sécheresse de son désert intérieur et la profondeur de ses canaux de perdition.
Plus elle me frappe de sa lourde main, plus elle laisse en moi le témoignage de cicatrices, les siennes et les miennes, mais moins grandiose est sa victoire, parce que moi je me suis déjà égaré dans mon mutisme, mon territoire de silence, ce silence où rien ne me touche.
Dans le désordre de sa semonce, de sa honteuse plaidoirie, quand ma chair s’est pailletée de toutes parts, j’ai mis mon corps entier à l’abri pour de beaux endroits. Dans l’avenir, celui que je porte, que j’invente, que je crée, que je recrée à chacune de ses croches, de ses portées.
Ce n’est pas du cœur qu’elle met à l’ouvrage, c’est l’infection de son âme.
Mon dos n’est plus qu’une pancarte avec de funèbres et funestes lacérations, inscriptions qui disent qu’un jour elle me subira, mais autrement pire.
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Il dit « La terre est carrée, c’est parce que je le dis et c’est comme çà et pas autrement ».
Il en a toujours été ainsi avec lui, c’était le témoignage de sa force, de son emprise sur le monde, comme sur moi. Minotaure en oripeaux, il voulait qu’il en soit comme il le désirait, comme il l’attestait.
Ses mots portaient, ils portaient leur charge utile de sens, leur charge inventée aussi . Mais ses inventions il les tenait pour vraies à la lumière de ce qu’il vécut, de terrains vagues en vagabondages, de frontières en fondrières, de nuits blanches à fuir les chiens lapeurs d’orages et de morts, tout ceci fit de lui un homme démesuré, de trop pleins d’erreurs et de sous actualités…
Il ne me plut pas d’entendre que Dieu est partout, autant dans la valise que dans le voyage, que Marco Polo ne découvrit pas l’Amérique, que ce sont les fusées qui détraquent le ciel , le temps, que le corail ne pouvait être qu’une plante de dessous la mer, que la muraille de Chine n’est pas longue de milliers de kilomètres. Que seul le travail vaut. Moi, d’autres vérités me venaient de l’école. Je les prenais pour réelles, certaines, évidentes, parce qu’elles étaient prises, posées dans les livres, et que les livres ne mentent pas, ou s’ils mentent, il faut vite les refermer pour que l’histoire ne retienne pas les mensonges…
Je suis resté dans cette distance qui vont de ses mots aux miens . Lui ne jouait pas dans ces moments où sa certitude des choses de la vie s’enfonçait en lui comme dans un fruit blet.
Ce qu’il prononçait avait valeur de signification, de vérification, était avéré. Il s’étageait ainsi dans des effacements de mentir vrai, et dès lors plus rien ne pouvait bouger, plus rien ne pouvait être admis que ses décrets.
La terre fut donc carrée pour moi, mais lui aussi, tout comme la cour de la maison, ma chambre, deux des endroits, deux lieux semblables par leur géométrie et par la place que j’y pris, celle d’un enfant qui ne tourna pas rond.
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Je l’ai vu ajouter une poudre blanche dans la soupe. La soupe, c’est mon lot du soir, de tant de soirs…Elle se réduit à une lichette d’eau salée où de l’orge pelée, et un idéal de pomme de terre se mêlent en une âpre, amère gélatine, que j’aplatis avec ma cuillère pour la réduire en une purée que je déplace pour en faire des collines, des monticules, des terrils, des tertres… Ce soir là, du refus lui est prononcé…
Elle a levé la cuillère en bois qui lui sert à touiller le manger, l’écrase sur mes mains, puis me contourne , abat une nouvelle fois, à plusieurs reprises le morceau de bois sur mon dos, je me replie.
Ce repli est une défaite… Avec un immense dégoût venu du loin du jour, en renâclant, en reniflant dans mes hoquets après les coups, j’obtempère. Ce que je déglutis m’est un écœurement de plus que j’ajoute au tableau noir de ce que je lui ferai avaler, ravaler dans un proche lointain. Les minutes s’effacent sur le cadran du temps, Saturne a bouffé ses enfants, moi la chorba, ma mère m’a bouffé…
Dans mon idée d’enfant, cette poudre blanche qui m’ébranla, avait synonymie de poison, aurait-elle pu en arriver là ? J’en avais la certitude.
Dans les végétaux du jardin, quelques instants plus tard, après mettre enfoncé deux doigts dans la bouche jusqu’à m’entailler la gorge avec mes ongles, je dégobillais en petits saignements dans l’allée persillée. Mais, je dégobillais surtout sur elle, c’est elle que je dégobillais.
J’ai huit ans, je vis dans la terreur de mourir dans des spasmes, de la vomissure, autant la sienne que celle qui avait pour nom bicarbonate de soude, et qu’elle avait jetée dans cette soupe qui m’endormit de moi-même et de ma raison.
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Il m’emmène à la ville, une paire de godasses doit m’être acquise. Elle m’a été promise parce que de bonnes notes lui sont parvenues. Il en prend sa part de joie…
Chez Bata, dans la chausserie, par centaines les cartons s’étagent, de petites tailles en grandes tailles, des bancs s’allongent contre les murs, nous nous asseyons…
Une fille en avance sur mon âge de quelques années, met son pas vers nous, elle sourit, sainte apparition dans le vide de la pièce, car tout se fait vide, il n’y plus qu’elle qui avance, ondule avec son corps de chatte, d’espionne que je n’ai même pas à lorgner par le trou d’une serrure.
Elle s’enquiert de  notre demande. Lui répond que j’ai  mérité un cuir, un beau cuir, pas un cuir noir, un cuir velouté, un cuir couleur du cuivre…
Elle a fait demi- tour, s’est dirigée vers une étagère, a fait coulisser l’échelle le long du rayonnage, en a franchi plusieurs degrés, et ma nuit, toutes mes nuits, quand après la prière je m’endormais dans un sommeil sans bénédiction, que toutes les portes étaient closes, se sont éteintes .M’est alors venu en regard le dessous d’une jupe écarlate et de l’empourprement aux joues.
Ma rougeur est complète, mais l’intensité de cette chaleur, de cette brûlure qui me tombe au visage, au corps entier m’est comme une poudre d’or, comme une trouée d’étoiles…
J’ai vu sa culotte, je ne suis pas ému, je ne suis pas touché par cette vision, je suis dévasté. Je suis dévasté par un bonheur que je n’ai pas eu à mendier, un bonheur de blanc seing, un bonheur de ciselures laiteuses.
Cette culotte ourlée sur son intimité et que j’ai cru voir trembloter, m’est restée comme le plus beau présent de mon enfance, présent qui jusqu’à ce jour ne m’a pas été ôté.
Ce n’est pas avec une paire de chaussures que j’ai quitté le magasin, c’est avec de la science humaine, avec une leçon d’anatomie, sans dépravation, avec la découverture d'une lumière, d'un petit firmament rempli de feux et de rêves.
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Il a un nom de zipure, zébrure de lettres, zébrure de mots, éclairs et tonnerres mêlés, Dick, c’est notre berger allemand…
Il m’a mordu alors que je lui versai dans la gamelle les restes du repas du soir, polenta et pain durcis adjoints à une flottille de grains d’orge. C’est sa bouillie commune, quasi quotidienne, c’est sa pitance…
La morsure est profonde. Mon bras est léprosé, jeu de sang et chair désincarnée. Il eût fallu que sa longe soit plus courte, mais de longe dans ce recoin de nuit il n’en eût pas, il l’avait déchiquetée…
Il m’a bandé la partie visible de la plaie après l’avoir nettoyée avec une eau savonneuse, l’implantation des crocs est nette, bien ordonnée, une mâchoire d’acier dans un corps mou, ça trace une dentelure de crécelle, une broderie de points, de virgules et de guillemets…
L’aiguille est longue, effilée, profilée du même éclair que le nom du clebs. Elle me pénètre la fesse après que le médecin eut fait vibrer, gicler quelques gouttelettes en pistonnant la seringue.
La douleur est cuisante, elle s’insinue jusqu’à la cuisse. Lui  regarde, il me regarde. Il pense que je suis une malédiction, ou dans une malédiction tant il me traîne aux soins pour une coqueluche, une varicelle, une fracture, des estafilades longues comme des mots quadrisyllabiques…
Ma démarche est de l’ordre d’un quadrille, mais je n’ai pas moufeté, ne me suis pas abandonné à cet usage de pleurs qu’ont les pleurnichards, je n’ai pas brui, je n’en suis que plus grand à mes yeux. De pas de compas en pas de compas, nous regagnons la maison. Il est fier de moi, il ne le reconnaîtra pas. Mais quelque chose de presque palpable luit dans son regard, comme un éclat de verre sous le soleil d’été.
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Il est vêtu d’une pelisse pailletée d’or et d’émeraude. C’est un serpent de verre que j’ai déniché dans une lézarde d’un mur du jardin. Je l’ai déplacé jusqu’à la cuisine.
Je savais qu’à sa vue elle prendrait peur, elle hurlerait, suerait à grosses gouttes, et c’est ce qui fût.
L’ovipare sans terminaison glissait sur le carrelage, ver libre aux mouvements oscillatoires, il ondulait au rythme du déplacement de ses muscles concentriques. De ci, de là, il allait en subtils jeux de couleurs usurpées au prisme du soleil.
Ce fut une drôlerie pour moi de la voir saisir le balai, de frapper le sol par saccades, gesticulant comme une folle en démentes attitudes, alors que l’invertébré s’imbriquait en d’inaccessibles lieux.
Il n’y eut pas de dénouement fatal pour mon orvet. Je le récupérais, alors qu’elle descendait à la cave coupée d’haleine, pour y saisir quelque liquide caustique et se débarrasser de l’enfant serpent, l’assassiner.
Je l’entendis revenir en râle et rage, comme en exorcisme. Mais il était trop tard. J’avais obéi à ma nature . De geôle il n’y en aurait pour aucun animal dans cette maison et ceci de mon vivant.
Je relâchai l’orvet riant en moi, entre les roses et les aubépines, pensant aussi qu’il eut mieux valu le mettre dans son lit.
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Il est ivre de bière et de poussière… C’est une nuit d’été aux étoiles mendiantes dans un ciel cérusé, serruré de trous et d’étoiles.
J’aguette son arrivée. Elle ne lui ouvrira pas la porte… Je ne dors pas, je n’ai jamais dormi avant qu’il rejoigne sa couche. Il chante, il braille en fleurs d’alcool lourd, il a tiré sur lui sa part de gaieté, de cette gaieté qu’il a dans la boisson quand elle n’est n trop grasse, ni trop maigre, quand il n’a pas augmenté sa dose jusqu’aux blasphémations…
C’est un quintal de chair et d’os qui se plante sur le seuil en titubant . Il m’apporte son prodigieux cœur à partager en deux, pour lui une part de sourires et de rires, pour moi, une part de sa prodigalité, tant de le voir tanguer m’est en idée une belle indiscipline .Il a entre ses roulis et ses hoquets, fouiné dans une de ses poches, en a sorti une pièce de deux francs qu’il s’est attardé à glisser dans ma main, gauche de toute son ivrognerie…
Cette nuit là, je le vois comme un saltimbanque qui vient demander asile, et qui épris du désir de dormir vite, loin, profond, s’embrase malgré tout à la vue d’un enfant qui s’est voué à l’attendre et qu’il remercie.
Appuyé sur ma frêle épaule, il s’est conduit jusqu’à l’ottomane, s’est écroulé, et a ronflé dans l’immédiatement…
J’ai souvent, trop souvent attendu que cet homme pressenti comme père m’accompagne dans une reconnaissance. Celle de l’avoir espéré dans un non retard, d’avoir dépareillé mon sommeil de m’en être dépouillé pour lui, rien que pour lui.
J’aurais tant voulu qu’il sache qu’un enfant heurté de fatigue, de lassitude, de solitude ne s’engourdirait pas avant que lui s’engourdisse.
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Mon enfance de cuir bouilli en noirs ballots de peurs, s’est trop lentement écartée de moi, trop en langueur, trop en longueur. Domestiqué par leurs sordides lacérations, leurs froides surveillances, je n’avais d’espace que ma chambre et la cour, pour y construire la maladie d’exister, rien d’autre que cette maladie d’enfermement et d’enfer.
Elle a été pour moi de n’être pas, c’est ainsi que je devins un enfant effronté pour d’autres, en d’autres lieux, l’école, la rue . Petit gueux au visage désincarné au sortir de cette maison où l’on me bandait les yeux pour ne pas voir ce qu’ils m’infligeaient, en rouages d’orages sortis de leur cerveau malade, de leur cerveau sorcier, de leur cerveau d’insensé qui les abusait de me déchirer par pans entiers…
Des jours et des jours traînèrent en appareillage de parallèles, de similitudes . Eux ils avaient toujours les mêmes fournisseurs pour me tambouriner, la forêt avec ses orties, sa baguette de coudrier, le tanneur pour la lanière de cuir…
Ils devaient rôder la nuit autour de leurs échoppes pour y acquérir leurs chienneries mâtinées de chienlit, cette chienlit qui virait en gestes audibles, courbes, détonants, fourbes, quand ma peau se déclassait, éclatait ; que ma chair se ramurait  en plaies sursitaires, comme les fanions qu’on brandit pour célébrer une victoire, pour un triomphe de renverse, quand je m’écroulais dans mon lit après des averses, des traversées de coups…
Mais tant j’étais de ce plâtre qui cède par interstices, tant j’étais de ce ciment dur, nervuré, solide. Tout ceci fut mon passeport pour grandir…
Eux, avec leur récépissé, leur identité, qui étaient d’une épouvantable écriture, faisaient le poids de mon désespoir autant que de ma force , de ma soif et de ma faim de vivre, mais debout, debout et droit.
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Ca ne dort pas ensemble des adultes, ça couche. Ca couche et puis ça danse. Ca boit, ça se saoule. Après il y a le silence dans la demeure, un silence de lassitude, de fatigue, de pendaison, un silence qui reste , bave, avec des pleurs, des faux semblants, ceux des sourires en biais, laques flasques sur une figure délitée.. Il a couché avec ma tante, pour un petit escompte, un bénéfice de rien du tout. Ma mère  l’a su. Les baiseries , ça laisse des empreintes sur les taies, des traces sur les draps.. Il ne s’en défend pas .Ma tante, cette chose là, elle aurait aimé la garder comme une lutinerie, un bavardage bien tourné, un corps à corps qui n’aurait pas salivé d’âcres nouvelles, ces saletés du cœur quand elles sont en plaintes aiguës et précises. Et ces plaintes, elles sont venues dans la bouche de ma mère. Elle a crié, hurlé ses déconvenues, lui a balancé que c’était un malpropre, un chien, un salaud, pas de menus mots, mais de l’injure, de la haute injure, celle qui a de l’allonge, des uppercuts, celle qui est terrible et qui flanquerait à terre l’homme le plus habile à l’esquive. Que pouvait-il écarter de lui, rien, pilonné qu’il était dans ses croisées, par les ignobles brailleries  nées de l’intranquillité de sa femme, de son désarroi, de sa rancune ? Barbouillé, il l’était jusqu’à l’âme, nauséeux certainement, il se taisait, battait en retraite, il aurait pu crever sur le tapis du salon qu’elle lui aurait balancé des coups de savates au visage, dans les tripes et plus bas encore. Dans ses furieuses dispositions, elle a mis fin à son ménage, au leur, clos le chapitre de leur vie à deux .Lâche, veule il l’était .Un père au ras du sol, c’est répugnant, c’est à en vomir, c’est plein de plaies et de cicatrices du côté où on ne peut rien voir, mais je voyais, je savais, je devinais, et deviner ,c’est déjà tripatouiller dans cette fange qui suintait le soupçon,  pire encore, la vérité,  qui était sa coutume, son obligation, son plus noble port. Je compris ce jour là qu’il quitterait la maison, je pleurais une nouvelle fois.
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Une fois qu’il est parti, c’est l’hiver dans la maison. Ce n’est pas un rhume que j’attrape, c’est une maladie, la maladie de l’absence, son absence. Je me suis glissé dans la peau d’un taiseux, c’était déjà la même vacherie de ne pas parler quand il était là, c’est devenu un furoncle, une plaie logée comme l’épouse la plus moche dans une chambre où l’on choppe la gale, tant les couvertures puent le temps piqué de désespoir et de retraite… Elle dort toute la journée, elle est dans un autre mal, elle s’épuise à ne rien faire pour moi, ne se lève pas pour me préparer la moindre tambouille, me laisse pourrir corps et âme dans mes inquiétudes. On se hait à distance égale, on se purge l’un l’autre de nos aigreurs, de nos rancœurs. Chacun a sa place, elle dans son lit, moi dans ma chambre à feuilleter mes bouquins, à chercher la vie là où elle se trouve, ailleurs dans un départ. Avant qu’il aille trimer en Allemagne, il m’a pris dans ses bras, des vagues de tendresse nous bousculaient l’un l’autre, il me promit qu’il reviendrait chaque samedi, je l’étreignais en hoquetant. J’ai attendu ces samedis comme lorqu’on coule et qu’une bouée devra nous être jetée, mais combien de tasses bues entre temps, d’eau dégueulasse à prendre en pleine tronche, combien de mouillures et de souillures, de turbulences où j’ai du me débattre au plus large de lui. Plus on vit dans l’éloignement, plus on prête l’oreille aux régions du cœur, plus on se visite, plus on est en prison, plus l’enfance qui travaille à l’étonnement s’échappe, manque d’air, de souffle, et va s’étouffer sous les éteignoirs ou dans les oreillers avec des pleurs des spasmes , des secousses tout ça jusqu’à la suffocation. L’attendre fut pour moi une déambulation dans un temps épais, un temps de glu. S’il était parti à la guerre ça n’aurait pas été pire  que ce dessaisissement de moi. Des insomnies me vinrent, mes nuits se prirent dans les profondeurs de toutes les autres nuits, celles où je guettais son pas sur le ciment de la cour quand il rentrait tard. C’est ainsi que je me suis enfoncé en moi pour une bouillie imprononçable.
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C’est un rectangle gris dans un cube gris. Les murs sont gris. Dans ce rectangle gris, mon père est allongé, des draps gris vont jusqu’à ses épaules. Il dort. Son visage émacié est ramené à tous les manques de sa vie, l’amour, le bel et véritable amour, de trop pleins aussi, ceux de l’amertume, de la colère, des blessures, des coups sous la ceinture au plus bas de l’abdomen. Il est en congé. Il a ouvert un compte pour un sommeil éternel, un nouveau poste où il n’a plus à guetter, à gratter. Son article n’est plus au labeur, aux plis, aux terrassements, n’est plus à mon enseignement, mon éducation. Il a l’identité de celui qui est sans rescousse. Il est quiconque, quelconque. Il est celui qui n’a plus de ressources et va à la ténèbre. Je pose mon front contre sa joue, cette joue qu’il frotta si souvent contre la mienne pour m’en imprégner de rougeurs  par sa barbe naissante, doux grattage de son décret d’homme, de sa stature et qui me faisait rire. Le silence dans cet hôpital est un silence obligé, tenace, rude d’effroi, ce serait offense que de l’enfreindre . J’y suis subordonné, subordonné à la demande de me taire, celle de ne pas pleurer. C’est un silence incongru, prévu, sale, ignoble, dégueulasse, un silence de dettes, un silence prématuré en déficit d’existence. Là où est le deuil, il n’y va pas de place pour les mots, ou s’il y en a, c’est une place en supplément de cris, de larmes et je ne veux pas crier, je ne veux pas m’épancher. Les mots, ils auraient fallu les examiner avant , les laisser à leur envergure, les laisser à leur force, à leur âge d’expansion, quand il était à l’heure de les dire, dans l’ivrognerie, la tendresse, la solennité des soirs où je priais pour lui. Maintenant ils ont trop de poids, ne sont pas en service, leur domaine est un domaine de rétention, une ergastule, une geôle, lieux sales de vivre et d’être. Dans cette chambre, je suis dans ce mutisme auquel j’étais voué, dévolu, enclin à me maintenir hors du parler .Mon père ne récupère pas, il est clos, il s’est refermé sur lui, s’est délié, défait par cet axiome pulmonaire qui lui a bouffé la poitrine, saloperie d’arithmétique, sombre algèbre  aux règles complexes, qu’il a trimballées dans les puits , les galeries à dix mille pieds sous le bourbier des hommes, sous ce même bourbier, ces mêmes gravats qui ensevelirent mon autre père, en musiques d’étranglements et de gravités. Dans cette fin d’après midi  d’automne, les arbres sont des abbés qui prient debout, des curés encapuchonnés dans des chasubles d’or  qui tremblent. Inclus dans ce qui reste de vivant en moi, mon père s’est éteint. Il n’a plus la charge d’être, la mienne pas d’avantage. Le soleil gris comme un mort se barre en excursion, les oiseaux piaffent des airs à en maudire l’air, ce qui meurt ce n’est pas l’homme, c’est le monde. Le monde avec ses nombres, ses calculs, ses rations d’humanité, ses breloques de raison, son tintamarre de vivre, tout quoi ! Mon père n’emporte avec lui qu’un peu de terre des matins froids , brumeux, un peu de cette eau à laver l’eau de mes yeux quand dans les soirs plein de ses artifices, il rentrait saoul et que je l’attendais en doublon de lui-même, repoussant le dormir pour du partage, des mots susurrés sur le seuil de la porte et qui disaient que j’étais son fils. Il part, il se casse. Moi je suis, je reste, je vais rester seul avec elle et j’ai peur.
 
FIN